GIOTTO ET L'ANTIQUITÉ
On constate en outre chez Giotto et chez ses disciples l’habitude de placer sur la toiture de leurs édifices des socles supportant des statues, soit habillées, soit nues. Exemples : le Festin d’Hérode, à Santa Crocc; la fresque de l’église de l’Antella (Alinari, n° 69); la prédelle du tableau de Taddeo Gaddi, au Louvre (n° 188).
A Naples, dans l’église de 1’ « Incoronata », je signalerai une autre réminiscence curieuse. La scène représentant le Sacrement du mariage nous montre, sur la cloison servant de fond, des génies nus et ailés, tenant des festons. Ces génies — des « putti », comme les appellent les Italiens — sont de couleur blanche : c’est dire qu’aux yeux du peintre ce sont des statues. Nous retrouvons le même motif dans un tableau d’Ambrogio Lorenzetti, conservé à l’Académie des Beaux-Arts de Florence (n° 17, daté de 1.342).
Au Campo Santo de Pise, l’auteur du fameux Triomphe de la Mort n’a pas su se soustraire, pas plus que Niccolô et Giovanni Pisano, à l’influence des modèles antiques qui peuplent cette cité vénérable. Les deux génies volants, tenant un cartouche (gravés à la fin du présent chapitre), les génies avec le flambeau, et le monstre avec la faux, sont imités des sarcophages grecs ou romains conservés aujourd’hui encore à Pise1. Dans la composition représentant Job sur le fumier on' remarque des édifices à la tournure antique, un obélisque, une colonne triomphale, une coupole rappelant celle du Panthéon.
Dans l’Ecole de Sienne, ces réminiscences sont surtout sensibles chez Ambrogio Lorenzetti (7 vers 1,348), l’auteur des importantes fresques du Palais Vieux, représentant le Bon et le Mauvais Gouvernement. Plus d’une de ces fresques semble détachée de quelque paroi de Pompéi, tant elle se rapproche de l’antiquité par le sentiment et le style : de ce nombre est la personnification de Y Eté (reproduite page 228). Il suffira de signaler ici d’une manière générale les emprunts que ce maître éminent a faits à l’antiquité, en renvoyant, pour de plus amples détails, aux travaux de MM. Crowe et Cavalcaselle, ainsi qu’aux Précurseurs de la Renaissance.
photographie n° 6773.) — Une fresque de Taddeo Gaddi dans l’église Santa Croce à Florence, l'Adoration des Mages (Alinari, n° 6814), reproduit un motif analogue.
I. Voy. Lasinio, Raccolta di Sarcofagi..., pl. CXLV, XXV et LXIII. — Cf. Dobbert, Ueber den Styl Niccolô Pisano' s und dessen Ursprung. Munich, 187.8.
Génies nus tenant des festons.
Fresque de 1’ «Incoronata» à Naples.
Copie d’un des chevaux de Venise, par Giotto.
(Madonna dell’ Arena à Padoue.)
Une miniature placée en tête d’un manuscrit du quatorzième siècle, l 'Epitome virorum illustrium de Pétrarque, provenant de la bibliothèque des ducs de Milan et aujourd’hui exposé à la Bibliothèque nationale de Paris1, nous montre, au centre, un char attelé de deux chevaux s’élançant vers les deux : sur les chevaux, deux génies nus, ailés, sonnant de la trompette; sur le char, la « Gloria » distribuant de chaque main des couronnes. Dans les airs, d’autres génies nus, irréprochables comme modelé et comme mouvement. Dans le bas, une foule compacte, composée d’hommes à cheval, avec des couronnes de
laurier sur la tète ou dans les mains. Je ne connais point de personnification plus éclatante de la Renaissance, telle que l’a conçue et telle que l’a constituée le prince des humanistes.
L’histoire des relations de Pétrarque avec Simone Martini est bien faite pour montrer comment s’exerçait l’influence de l’antiquité. Voilà un artiste qui n’avait jamais regardé une sculpture romaine; son ami attire son attention sur le mérite de ces productions, et tout à coup, de propos délibéré, Simone s’évertue à reproduire le costume antique dans le frontispice du manuscrit de Virgile conservé aujourd’hui à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan. Je me hâte d’ajouter qu’il s’est très mal acquitté de cette tâche; mais l’intention du moins y est et il faut de toute manière lui en savoir gré 2 3.
Si Pétrarque a réussi à imposer son goût aux enlumineurs du manuscrit de Milan et de celui de Paris, son influence semble avoir été toute platonique en ce qui touche les peintres padouans, ses quasi-compatriotes. En examinant les fresques d’Altichieri et d’Avanzo, dans la basilique de Saint-Antoine et dans la chapelle de Saint-Georges à Padoue1’, il est impossible d’y découvrir le moindre emprunt classique, soit dans les types, soit dans les costumes, soit dans les accessoires. Les fonds d’architecture qui y abondent sont invariablement gothiques. Tout au plus y relève-t-on, sur le bouclier d’un soldat, témoin de la Crucifixion, les fameux sigles SPQ.R.