LE THÉÂTRE ITALIEN
tentative de Sannazar : en moins d’un siècle son poème compta soixante éditions.
Il conviendrait d’insister tout particulièrement ici sur les débuts du théâtre italien, car ils touchent de près à l’histoire des beaux-arts; alors même qu’aucune comédie, aucune tragédie du temps, n’a inspiré de tableau ou de statue, quelle armée d’artistes supérieurs le décor et la mise en scène n’ont-ils pas occupée et séduite : Mantegna, Peruzzi, Raphaël, les deux Genga, Aristotele da San Gallo, Ridolfo Ghirlandajo, Francia Bigio, Francesco Indaco, Battista Franco et tant d’autres!
On demandait à la fois aux peintres d’orner le rideau de figures appropriées à la circonstance (en 1 5 1 8, lors de la représentation, au Vatican, des Suppositi de l’Arioste, Raphaël dut représenter un personnage assez grotesque, un certain fra Mariano Fetti, tourmenté par les diables), de peindre en trompe-l’œil la perspective du fond, avec des palais, des rues, des ponts, des sites pittoresques, d’inventer et de dessiner les costumes et le mobilier.
Égoïsme véritablement impardonnable chez les amateurs si éclairés de la Renaissance ! Pour embellir leurs fêtes éphémères, ils n’hésitaient pas à confisquer un temps que les princes de l’art auraient pu consacrer à des œuvres durables. Aussi, de tant de décors brillants, que reste-t-il aujourd’hui? Les cartons peints par Mantegna pour le théâtre de Mantoue, le Triomphe de Jules César. C’est beaucoup qu’un tel chef-d’œuvre, ce n’est pas assez.
Il n’était guère d’humaniste, à partir du xiv'‘ siècle, qui n’eût abordé la composition dramatique, mais en se servant invariablement — est-il nécessaire de l’ajouter? — du latin et en calquant plus ou moins fidèlement les modèles antiques. Il ne semble pas, en outre, que ces essais aient reçu les honneurs de la scène, moins bien partagés en cela que les Mystères. Dans le dernier tiers du xv’’ siècle enfin, à Rome d’abord, puis à Florence, à Mantoue et à Ferrare, des compositions théâtrales à sujets profanes, écrites les unes en latin, les autres en italien, furent représentées devant un public d’élite. En 1 4 7 3 , lors de l’entrée de la princesse Éléonore d’Aragon, qui traversait Rome pour rejoindre à Ferrare son fiancé Hercule d’Este, on joua, dans le palais des Saints Apôtres, appartenant à un neveu du pape Sixte IV, les Noces de Pirithoiis et Y Histoire de Bacchus et dé Ariadne. Un archéologue romain célèbre, Pomponius Lætus, et le cardinal Raphaël Riario, un autre neveu de Sixte IV, attachèrent leur nom à cette renaissance du théâtre; ils organisèrent des représentations de Plaute et
Portrait de Sannazar (Actius Syncerus).
D’après une médaille anonyme.
de Térence, tantôt dans un palais, tantôt dans un autre, et même en plein Forum. Parfois un décor dans le goût antique relevait l’intérêt de la représentation. Mais à cet égard Rome se laissa distancer par Mantoue et par Ferrare, où des salles spéciales, richement décorées, servaient à ces divertissements. La scène de Mantoue donna la première l’hospitalité à l'Orphée de Politien, une des plus anciennes comédies écrites en italien (1472), une sorte de pastorale virgilienne '.
Avec la Calandra du futur cardinal Bibbiena (jouée pour la première fois en 1604, 1 5 08 ou 1 5 10), nous pénétrons enfin dans le domaine de la réalité, dans l’étude des mœurs contemporaines. Il ne faut pas qu’une action un peu flottante et la licence de langage nous fassent oublier tant de traits finement observés, pris sur le vif, la vivacité du dialogue, des jeux de mots tout d’actualité, et je ne sais quel goût du terroir, quelles réminiscences des vieux conteurs, qualités qui reposent singulièrement après la longue période de l’imitation antique. La pièce procède dans une certaine mesure des Ménechmes de Plaute; seulement ici les acteurs principaux sont un frère et une sœur, et non plus deux frères : deux jumeaux se ressemblent à s’y méprendre, et s’habillent le frère en femme, la sœur en homme; d’où une série de quiproquos des plus comiques, et des situations parfois passablement scabreuses. Quoique Bibbiena ne se doute pas encore de ce que c’est que la peinture de caractères, il met la main à son insu sur un type des plus amusants, Calandro, le mari vaniteux et jaloux, dont les balourdises sont si énormes « qu’une seule, commise par Salomon, Aristote ou Sénèque, aurait suffi pour discréditer toute leur sagesse ».
La Mandragore de Machiavel (commencée en 1 5 14), plus méthodiquement composée peut-être que la Calandra , a infiniment moins d’entrain; mordante et froidement cynique, elle ressemble à une nouvelle de Boccace arrangée en vue de la scène. Sur une autre comédie de Machiavel, F Entremetteuse maladroite , le joug antique pèse lourdement encore; les personnages et le décor sont même empruntés à l’ancienne Rome.
Parmi les comédies de l’Arioste, toutes en vers, la Cassaria (1497), i Supposai, la Lena, il Negromante, la Scolastica, la plus célèbre, i Suppositi ( les Substitués ), montre une trame des plus enfantines : c’est une sorte de comédie d’intrigue, dans laquelle un étudiant change de rôle avec son domestique; la seule esquisse de caractère est celle du parasite.
La protection accordée aux représentations théâtrales par des membres du clergé et des princes de l’Lglise est d’autant plus digne de remarque qu’elle ne constitue nullement un fait isolé : à Florence, l’église d’Ognissanti (de tous
1. Ces productions ont été cataloguées et analysées par M. Chassang dans un travail très distingué, publié à Paris en i85a : des Essais dramatiques imités de V antiquité an XIV‘ et au XV* siècle. — Voy. la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 107. — Article de M. U. Rossi dans le Giornale storico délia Lettcratura italiana, 1889, p. 3o5.