LE THEATRE ITALIEN
les saints) servit d’asile à une pièce latine, la Lucinia, jouée en 1476 devant Laurent le Magnifique par les élèves de ser Piero Domizio. A Gazzuolo, l’évêque de Mantoue, Louis Gonzague, fit traduire sur les planches, en 1 5oo et i5oi, plusieurs comédies classiques. Le pape Léon X surtout poussait jusqu’aux dernières limites l’enthousiasme pour le théâtre : ce fut devant lui que
Le Triomphe de Jules César.
Fragment des décors peints par Mantegna pour le théâtre de Mantoue. Fac-similé de la gravure de Mantegna.
furent joués pour la première lois les Suppositi de l’Arioste, pièce assez scabreuse, et la Rosmunda de Ruccellai (i5i5); ce fut lui qui appela périodiquement à Rome, à l’occasion du carnaval, l’Académie des « Rozzi » de Sienne, dont les membres, des artisans, avaient pour spécialité de représenter des comédies rustiques, d’organiser des mascarades de paysans. Bientôt cependant l’Eglise crut devoir désavouer ces divertissements profanes : à quelque quinze ou vingt années de là, un amateur romain, J. A. dclP Anguillara, au moment d’organiser des représentations au palais des Saints Apôtres, fut forcé de faire
E. Müntz
Il Italie. L'Age d’Or.
pratiquer autour de la scène des cabinets grillés, afin de permettre aux prélats d’assister à la représentation sans être vus1.
La robuste et joyeuse cour de Léon X ne poussait pas l’austérité si loin, et cependant tous les historiens sont d’accord sur ce point : en ce qui touchait la pureté des mœurs, Léon X n’avait à rougir devant personne.
Que le lecteur ne traite pas de digression ce rapide coup d’œil sur la littérature italienne : il était nécessaire pour nous faire connaître l’état des esprits à l’aube d’un siècle nouveau, pour nous révéler, au moyen d’une simple juxtaposition, les instincts auxquels obéissaient et les artistes et le public. Grâce à lui, nous avons pu constater combien il restait de jeunesse dans les imaginations, avec quelle passion celles-ci s’éprenaient du merveilleux, quelle volupté elles éprouvaient à se rafraîchir aux sources vives de la nature. A la naïveté de l’ère précédente, cette naïveté qui comportait une forte dose d’ignorance, succèdent des qualités que l’on est souvent tenté de considérer comme essentiellement modernes, ou comme particulières aux races du Nord, une sensibilité exquise, la rêverie, et même l’amour du fantastique, je veux dire les visions du monde surnaturel, le fantastique du Nord, celui de Macbeth, de Faust ou des Contes d’Edgard Poe2. Ajoutez-y la névrose introduite dans l’art par Donatello et portée à son maximum d’intensité par Michel-Ange, puis la morbidesse, et vous serez en droit de vous demander ce que le x\T siècle italien avait à envier au romantisme.
Quelles relations s’établirent entre les artistes et les littérateurs contemporains, quelles idées ceux-ci suggérèrent-ils à leurs confrères, quelle action exercèrent-ils sur la conception ou sur le style de leurs ouvrages? L’art du xvie siècle ayant des tendances infiniment plus littéraires que l’art du siècle précédent, et notamment un goût plus développé pour l’allégorie, les artistes ne pouvaient manquer de chercher à se rapprocher des représentants de la poésie ou de l’érudition. Ceux-ci devaient leur ouvrir une loule d’horizons inconnus, car le domaine sur lequel le xve siècle avait concentré son activité avait été relativement borné : énormément de peintures religieuses, très peu de peintures mythologiques ou allégoriques, moins encore de peintures historiques. Cette réserve, cette timidité, n’avait été au fond qu’une trop légitime défiance des quattrocentistes à l’égard de leur érudition. Pour quelques lettrés, tels que Brunellesco, Ghiberti, Léon-Baptiste Alberti, Giovanni Santi, le père de Raphaël, et Mantegna, combien de peintres ou de sculpteurs étrangers à toute notion d’histoire, d’archéologie, de littérature! La marque distinctive des artistes du xvi1' siècle, c’est au contraire l’ambition de cumuler avec leur gloire celle de l’écrivain ou du penseur.