LA LITTÉRATURE ET L’ART
Bramante, Raphaël, Michel-Ange, le Bronzino, Bartolommeo Genga d’Urbin, le sculpteur Silvio Cosini de Fiésole, Lomazzo, ciselèrent des sonnets; Sebastiano del Piombo engagea un duel poétique avec le fameux Berni; Benvenuto Cellini composa des mémoires; Fra Giocondo, Serlio, Vignole, Palladio, Vasari, écrivirent sur la théorie ou l’histoire de l’art.
Les écrivains, de leur côté, — humanistes, poètes en langue vulgaire, historiens, — témoignèrent aux artistes une déférence qui alla croissant de jour en jour, et aux choses de Part une attention qui se traduisit plus d’une fois par de véritables dithyrambes. On en peut rapporter cent preuves diverses : le groupe d’Andrea Sansovino, la Vierge et Sainte Anne , dans l’église Saint- Augustin à Rome , devient le point de départ du fameux recueil de poésies publié en 1624, les Coryciana. L’Arioste, dans le Roland furieux, consacre des chants entiers à la description de peintures ou de sculptures (ch. xxii, xxxm), et avec quel enthousiasme 11e célèbre-t-il pas « ceux qui ont vécu de nos jours ou qui vivent encore,
Léonard, Andrea Mantegna, Giovanni Bellini, les deux Dossi, et celui qui sculpte et peint avec le même talent, Michel, ange divin plutôt qu’homme, Sébastien (del Piombo), Raphaël, le Titien qui honore Cadore autant que les deux précédents honorent Venise et Urbin, et les autres dont les ouvrages répondent à ce que l’on lit et à ce que l’on croit de l’antiquité ». C’est encore l’Arioste qui, de concert avec Bernbo et Balthazar Castiglione, déplore en vers émus la fin prématurée de Raphaël. On sait, d’autre part, quelle place considérable les discussions d’esthétique tiennent dans le Courtisan du même Castiglione. Il n’est pas jusqu’au maussade Machiavel qui, dans la Peste de Florence, ne s’efforce, en décrivant la beauté de deux Florentines, de rivaliser par la plume avec le pinceau.
Et que de fois les princes de la littérature et de la science ne demandèrent-ils pas aux artistes de perpétuer leurs traits par un tableau, un buste, une médaille ou une gravure, sentant bien que les productions de l’art vivraient plus longtemps que leurs livres! Les portraits d’Inghirami, de Bibbiena, de Castiglione, par Raphaël, celui de l’Arétin, par Marc Antoine, celui de l’Arioste, par le
Scène fantastique. Fac-similé d’un dessin de Léonard de Vinci. (Musée du Louvre.)
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Titien, sont à la fois d’inappréciables documents iconographiques et des chefsd’œuvre de style.
Mais quelle dette, bien autrement lourde, les artistes ne contractèrent-ils pas vis-à-vis des écrivains ou des savants! Les humanistes conservaient, comme au temps de Ghiberti (voy. t. i, p. 4Q5), le privilège de tracer des programmes au peintre ou au sculpteur pour toute composition sortant du courant1. Maturanzio, professeur de rhétorique à l’Université de Pérouse, fut chargé officiellement d’indiquer au Pérugin les sujets qui devaient orner la salle du « Cambio ». A Sienne, le cardinal Piccolomini ht remettre à Pinturicchio le « memoriale » des épisodes de la vie de Pie II qu’il devait peindre dans la « Libreria » du dôme; ce « memoriale » résumait la biographie de Pie II, composée par son poète favori Campano2. A Florence, Andrea Dozzi, professeur de grec, accepta en 1 5 1 3 de diriger la décoration des chars auxquels travaillaient Raffitello delle Vivuole, le Carota, Andrea Feltrini, Andrea del Sarto, le Pontormo (il leur ht traduire en peinture les Trois Ages-, voy. p. 36), tandis que Paul }ove traçait, sur l’ordre de Léon X, le programme des peintures dont Andrea del Sarto, le Pontormo et Franciabigio devaient orner la salle principale de la villa de Poggio a Cajano.
Michel-Ange, élaborant à lui seul le programme des fresques du plafond de la chapelle Sixtine, passait dès lors pour un prodige.
Nul doute que Raphaël, avant de procéder à la décoration de la Salle de la Signature, n’ait également eu recours aux lumières de quelque humaniste familiarisé à la fois avec la philosophie des anciens et avec la théologie chrétienne; sinon on ne saurait s’expliquer, chez un jeune peintre de vingt-cinq ans, une synthèse aussi profonde et aussi claire. L<ne autre fresque de Raphaël, le Triomphe de Galatée, procède du célèbre poème de Politien sur le Tournoi de 1468. Et que d’indications archéologiques le peintre d’Urbin ne retira-t-il pas de son commerce quotidien avec les poètes ou les savants de profession : Benibo, l’Arioste, Bibbiena, Inghirami, Sadolet, Navagero, l’Arétin, Fabio Calvo de Ravenne, Castiglione, Andrea Fulvio! Son contact avec les savants développa en outre en lui l’habitude de recourir directement aux sources littéraires, comme venait de le faire Michel-Ange : les cartons des tapisseries et les fresques des Loges nous prouvent qu’il étudia avec amour l’Ancien et le Nouveau Testament; il put ainsi renouveler tout un côté de l’iconographie sacrée. Nul doute qu’il n’ait également lu et médité, sans recourir à un intermédiaire quelconque, la Divine Comédie de Dante, à laquelle il ht
]. Cette ingérence des humanistes ne portait pas toujours bonheur aux artistes. Botticelli avait traduit en peinture, dans T Assomption (acquise il y a quelques années par la National Gallerv de Londres), une opinion peu orthodoxe de son ami Matteo Palmieri, d’après laquelle les anges restés neutres entre Dieu et Lucifer seraient devenus des créatures humaines, avec la possibilité de se réhabiliter : son tableau fut couvert d’un voile et l’autel frappé d’interdiction.
2. Schmarsow, Raphaël mut Pinturicchio in Sicna , p. 3, 9, 10.