‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 145 sur 284 · I . Edifices de Rome moderne · texte numérisé non relu

I . Edifices de Rome moderne

BRAMANTE

ensemble régulier et homogène. Sans renoncer à y ajouter des constructions nouvelles importantes, par exemple les salles qui avoisinent les Chambres construites par Nicolas V et décorées par Raphaël, Jules II se proposa pour but principal de relier les unes aux autres les différentes parties, notamment le palais construit par Nicolas V, le palais construit par Innocent VIII, à côté de l’entrée de Saint-Pierre, et enfin le Belvédère, également construit par Innocent VIII. Il résolut de donner à l’espace entre le Belvédère et le Vatican la forme d’un thécâtre rectangulaire et d’encadrer ainsi la petite

A —Enceinte de la Cite Leonine B -^Atrium de 1 Ancienne Basihgue.

C Nouvelle Basilique projetée

D Cour du Palais d Innocent VE.

E Palais Pontifical et dépendances

F Tour de Nicolas V

G Cour projetée du Belvédère

H Villa d'innocent VE et dépendances.

I Escalier a limaçon.

K.Nicchione et Belvédère.

L — Jardins et Bosquets.

Echelle

Plan général des travaux du Vatican et de Saint-Pierre.

(D’après le Vatican de MM. Letarouilly et Simil, ouvrage publié par la librairie Morel.)

vallée située entre l’ancien palais pontifical et le nouveau palais construit par Innocent VIII pour servir de résidence aux papes. Deux galeries ou loges bordant les côtés de cette vallée devaient relier les points extrêmes, des escaliers à rampes multiples conduire de la vallée jusqu’à la plate-forme du Belvédère.

Ayant fait choix de Bramante, celui-ci construisit d’abord la galerie de droite, imitant dans les proportions de ses ordres celles du théâtre de Marcellus. Les arcades des étages inférieurs ont leurs pieds-droits ornés de pilastres doriques. L’étage au-dessus avait des fenêtres encadrées de pilastres ioniques. Le troisième étage formait une loge continue de plus de 400 pas de longueur, et conduisait des premières Stances du palais pontifical à celles du Belvédère. Le vallon encadré par ces deux ailes et dressé en esplanade devait recevoir les eaux du Belvédère, qui auraient alimenté une très belle fontaine.

Bramante poussa les travaux du Belvédère avec une activité vertigineuse, et cependant il n’allait pas assez vite au gré du pape, qui aurait voulu voir les édifices sortir de terre comme par enchantement. Le jour, les ouvriers tiraient en présence de l’architecte en chef le sable et la terre dont ils se servaient la nuit pour les fondations. Ce zèle mal entendu fut cause que la construction éprouva des tassements et des lézardes, et que quatre-vingts brasses s’écroulèrent du temps de Clément VII. Le pape Paul III, qui les fit relever, fut en outre obligé de renforcer certaines parties et de leur donner par de nouveaux

massifs la solidité nécessaire.

Bramante, surpris par la mort, ne put achever que la première galerie; la seconde, dont il avait jeté les fondations, fut terminée par le pape Pie IV. Rome, affirme Vasari, n’avait pas vu depuis l’antiquité une aussi admirable conception.

Dans son état actuel, le Belvédère comprend la cour haute avec l’abside gigantesque appelée « il nicchione » (aujourd’hui le jardin de la pomme de pin, « il giardino délia Pigna » ) et la cour basse ou cour du Carrousel. Cet ensemble grandiose a malheureusement été coupé en deux par la bibliothèque de Sixte V et le « Braccio Nuovo », et en outre défiguré par toutes sortes de restaurations ou de prétendus embellissements.

Le Vatican doit à Bramante une autre construction, non moins intéressante que la cour du Belvédère : je veux parler du corps de bâtiment appelé les Loges, qui s’élève sur la cour de Saint-Damase, et qui, complété dans la suite par deux bâtiments similaires, forme comme la façade du palais pontifical du côté de la place de Saint-Pierre. Les Loges, autrefois ouvertes, aujourd’hui protégées par un vitrage, se composent d’un rez-de-chaussée à arcades et à piliers un peu massifs, d’un premier étage dont les arcades sont séparées par des pilastres doriques, d’un deuxième étage à pilastres ioniques et enfin d’un troisième étage à colonnes corinthiennes. Cette construction, commencée par Bramante sous le pontificat de fuies II (peut-être déjà en i5o3 ou en i5oq), continuée par Raphaël sous celui de Léon X et ornée par lui ainsi que par ses élèves d’une immortelle série de fresques, est aussi claire et légère qu’élégante : la lumière y pénètre à flots, et la maçon-

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nerie y semble plutôt le cadre d’un tableau que le corps même de l’édifice.

La construction de la cour du Belvédère, quelque magnifique qu’elle fût, et celle du palais des Loges se trouvent reléguées au second plan par la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre, à coup sûr l’entreprise architecturale la plus considérable des temps modernes'. L’importance des problèmes à résoudre, le concours des maîtres les plus éminents en l’art de bâtir, des vicissitudes de toute sorte, intimement liées aux événements politiques et religieux, nous autorisent à affirmer que l’histoire de cette œuvre colossale , dont l’achèvement exigea un siècle et demi, se confond à chaque instant d’une part avec l’histoire de l’Église, de l’autre avec celle de la Renaissance1 2.

L’initiative de la reconstruction de Saint- Pierre remonte , comme on l’a vu, au premier et au plus ardent champion de la Renaissance, Nicolas V. Il était à peine monté sur le trône (mars 1447), qu’il donna l’ordre de démolir les boutiques qui encombraient l’atrium de la basilique, tant était grand son désir d’achever les travaux, d’ailleurs secondaires, commencés dans cette région par son prédécesseur, Eugène IV ; mais son ambition 11e devait pas s’arrêter là. Dès qu’il se trouva en possession des immenses ressources fournies par le jubilé de iqSo, il s’occupa de réaliser un projet caressé et mûri depuis longtemps déjà sans doute : la réédification de la basilique constantinienne.

1. Bibl. : Bonani , Numisinala summorum Pontificum Templi Vaticani fabricant indicantia. Rome, 1696, 1700 et ipiS. — De Geymüller, les Projets primitifs pour la basilique de Saint- Pierre de Rome. Paris, 1875-1880. Un vol. de texte et un atlas. — Jovanovits, Forschungen liber aen Ban der Peter skirche %u Rom. Vienne, 1877. — Redtenbacher : Zeitschrift fur bildende Kunst, l- IX. — H. Semper, Ibid, 1878, p. 178 et suiv. — Galette des Beaux-Arts, 1879, t. I, p. 353 et suiv.; t. II, p. 5o6 et suiv. — Letarouilly et Simil, le Vatican et la Basilique de Saint-Pierre de Rome. Paris, Morel, 1882. 3 vol. de planches in-fol., sans texte.

2. « Quelle entreprise, écrivait Raphaël, est plus noble que la construction de Saint-Pierre, qui est le premier temple du monde ! »

La Grande Niche du Belvédère (état actuel).

La mort de Nicolas V (24 mars 1455) interrompit les travaux. Calixte III s’empressa de congédier la vaillante phalange d’artistes réunie par son prédécesseur, et pendant longtemps il ne fut plus question de la reconstruction de la basilique vaticane. L’œuvre d’Alberti et de Rossellino a cependant plus qu’un intérêt historique : les auteurs modernes sont d’accord pour reconnaître que les fondations gigantesques des deux architectes florentins furent utilisées et que l’on tint compte de leur plan au début du xvie siècle.

O11 croit généralement que Jules II fut le premier qui osa reprendre les projets de Nicolas V. C’est une erreur. Trente-cinq années avant que le rude et énergique neveu de Sixte IV montât sur le trône, un pape trop longtemps calomnié, Paul II, fit recommencer les travaux de la tribune de Saint-Pierre. Sur cette entreprise, si honorable à tous égards, on ne possédait jusqu’ici que deux témoignages qui ont passé inaperçus, ou qui ont été méconnus l’un et l’autre1.

Il était réservé au plus fougueux des papes du xvi1' siècle de reprendre l’œuvre de Nicolas V et de la pousser avec tant de vigueur, qu’après lui l’achèvement de Saint-Pierre ne serait plus qu’une affaire de temps et d’argent. Jules II avait été élu pape le Ier novembre i5o3 : il ne tarda guère à s’occuper de la basilique vaticane. Mais avant d’aboutir à l’idée d’une reconstruction complète, ses projets avaient subi diverses modifications. Son intention première avait été de terminer l’abside commencée par Nicolas V, continuée par Paul II, et d’y faire placer son mausolée. L’exécution de ce dernier ouvrage avait été confiée à Michel-Ange, comme on sait, dès le mois de mars i5o5. Les architectes consultés par le pape entrèrent d’abord dans ses vues; puis la discussion engendra des plans nouveaux, de plus en plus brillants. Le résultat final fut l’éloignement de Michel-Ange et l’adoption d’un projet différent de celui de Nicolas V, mais non moins magnifique, la réédification, dans le style de la Renaissance, de toute l’ancienne basilique. Le 6 janvier i5o6, Jules II écrivait au roi d’Angleterre pour lui annoncer cette nouvelle et pour solliciter son concours; le 18 avril suivant avait lieu la pose de la première pierre.

Dès le 6 avril i5o6, le pape avait fait mettre pSoo ducats à la disposition des architectes qui s’etaient engagés à édifier la tribune. Puis vient, sous la date du 20 avril, la constitution de fidéjusseurs; le 23 avril enfin l’argent est versé aux entrepreneurs. Ces maîtres, que les registres qualifient de « magistri architecti », étaient primitivement au nombre de cinq : on trouvera leurs noms dans l’article ci-dessus visé publié par la Galette des Beaux-Arts.

Le gros œuvre — le contrat signé avec ces maîtres nous l’apprend — faisait l’objet d’un traité distinct; chaque brasse de mur était payée conformément à un tarif général. Pour les colonnes et les chapiteaux, 011 accordait une somme fixe, déterminée d’avance. Pour les autres ouvrages enfin, les

1. Les Arts à la cour des Papes, t. II. — Galette des Beaux-Arts, 1879, t. I, p. 357-

Les différentes phases de la reconstruction de Saint-Pierre de Rome (i|5o- 1029). (D’après la restitution de M de Geymüller.)

E. Münlz. — II. Italie. L'Age d'Or.

ouvriers étaient payés à la journée. Le fonctionnaire qui stipulait au nom du pape, celui par les mains duquel devaient se faire tous les payements, n’était autre que Bramante, dont on rencontre le nom presque à chaque page des registres pontificaux.

Pour conquérir le poste si envié d’architecte en chef de Saint-Pierre, il avait fallu bien des luttes, peut-être même des intrigues. Lorsque Jules II résolut de faire reconstruire la basilique vaticane, les candidats à la direction des travaux ne manquèrent pas en effet, à commencer par Giuliano da San Gallo, le vieil ami du pape, et Fra Giocondo.

A peine entré en fonctions, Bramante fit abattre la moitié de la vieille basilique (cette destruction d’un sanctuaire vénéré entre tous lui valut le surnom de maître démolisseur, « maestro guastante, maestro ravinante ») et jeta les fondements de la nouvelle, résolu à enfanter — déclare Vasari une œuvre qui surpassât en beauté, en grandeur et en richesse tous les monuments de Rome créés par la puissance des souverains, par l’art et le génie de tant de vaillants maîtres'.

Grâce à une collaboration aussi éclairée que dévouée, les travaux avancèrent rapidement. Nous avons mentionné le contrat conclu en i5o6 avec les maçons chargés de construire les fondations et d’élever les piliers de la coupole. Les tailleurs de pierre ne tardèrent pas â se mettre également â l’œuvre. Dès le mois de mars i5cr, ils travaillèrent aux chapiteaux de la nouvelle basilique. Le P'1' mars l5o8, fut signé le contrat par lequel Francesco di Domenico de Milan, Antonio di Jacopo de Ponte a Sieve et Benedetto di Giovanni Albini de Rome, tous trois qualifiés de « scarpellini », promettaient d’exécuter un certain nombre de chapiteaux, sur le modèle de ceux du Panthéon. Notons cette dernière clause, elle a son intérêt pour l’étude du projet de Bramante.

Quelle que fût la prodigalité de Jules II quand il s’agissait de créations artistiques, le pape-soldat se vit plus d’une fois forcé de restreindre ses dépenses, partant d’enrayer la marche des travaux. On sait à quel point le manque d’argent retarda l’achèvement du mausolée confié au ciseau de Michel-Ange. La construction de Saint-Pierre aussi se ressentit, d’après les historiens de la basilique, de la disette du trésor pontifical. Le pape cependant ne prélevait pas sur ses revenus ordinaires les ressources nécessaires à l’entreprise. De nombreux brefs nous apprennent que l’Europe tout entière était appelée à concourir à la réalisation de son projet favori. S’il faut en croire l’auteur du poème satirique intitulé Simia et publié à Milan en 1 5 1 7, les indulgences dispensèrent le pape de puiser dans sa propre bourse.

1. Pour donner une idée de la grandeur de Saint-Pierre, il suffit de rappeler que les piliers de la coupole du Panthéon de Soufflot, qui avaient à l’origine i3"',83, auraient, exécutés à l’échelle de Saint-Pierre, q3 mètres. — Le Saint-Pierre actuel mesure 1 85 mètres de long et 46'", a.5 de haut; la coupole a 123”, 37 d’élévation du sol à la lanterne, et 42”, 3o de diamètre; l’ensemble occupe 21 oç2 mètres carrés, contre ] 1 960 occupés par le dôme de Milan.

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Quoi qu’il en soit, nous savons par les registres pontificaux que le total des sommes payées aux entrepreneurs de Saint-Pierre, ou consacrées au traitement des surveillants des travaux, s’éleva, depuis le mois d’avril i5oô jusqu’à la fin de l’année 1 5 1 3 , à 70 653 ducats d’or seulement. Ce chiffre n’a rien d’excessif, si nous le comparons aux sacrifices faits par les successeurs de Jules II. Des documents encore inédits nous apprennent que, du 22 décembre 1029 au 2 janvier i5q3, soit pour une période de treize ans, la construction de Saint-

La Basilique de Saint-Pierre en construction.

(D'après un dessin ancien publié par MM. Letarouilly et Simil.)

Pierre absorba 89727 écus 65 1/2, et, du 9 janvier i5q3 au 25 février 1549, soit pour une période de six ans, 160774 écus 3 3/4.

Jules II mourut dans la nuit du 20 au 21 février 1 5 1 3 . En d’autres temps, un pareil événement aurait pu compromettre le sort de la nouvelle construction. C’est ainsi que la mort de Nicolas V avait arrêté court ses projets si grandioses. Mais cette fois-ci l’impulsion était donnée. Alors même que le nouveau pape n’aurait pas porté le nom de Médicis, alors même qu’il n’aurait pas préféré à toute autre gloire celle que procure le culte des arts, il lui aurait été difficile de se soustraire au rôle que lui léguait son prédécesseur. La continuation des travaux ne dépendait plus d’un caprice individuel; elle était désormais intimement liée à l’existence même du catholicisme. Qui aurait pu prévoir à ce moment que ce temple, destiné à marquer le triomphe définitif de la papauté, deviendrait pour celle-ci une cause d’affaiblissement et

détacherait d’elle des millions de croyants ? La Réforme — est-il nécessaire de le rappeler — a eu pour cause directe, immédiate, le trafic des indulgences, et ce trafic, à son tour, n’était-il pas destiné à subvenir aux frais de la construction de Saint-Pierre?

Bramante ne tarda pas à suivre Jules II : il mourut, comme nous le verrons, une année après son protecteur. Voici quel était, au moment de sa mort, l’état des travaux : Les quatre piliers gigantesques destinés à supporter la coupole s’élevaient jusqu’à la hauteur de la corniche; les arcs étaient bandés, ornés de leurs caissons; la chapelle située au fond de la basilique était presque terminée; dans beaucoup d’autres parties, les constructions étaient fort avancées. Vasari déclare que la corniche qui ornait l’intérieur de la partie terminée par Bramante était d’une telle élégance, qu’on ne pouvait la modifier sans la gâter. Les chapiteaux, et toute la partie dorique de l’extérieur, montraient également combien était vaste le talent de ce grand artiste. Les successeurs de Bramante n’avaient donc qu’à suivre la voie qu’il leur avait tracée pour doter Rome du plus magnifique de tous les temples. Mais des considérations que nous aurons à étudier dans la suite firent adopter d’autres plans. On commença par substituer la croix latine à la croix grecque; puis on revint à celle-ci, pour l’abandonner de nouveau quelques années plus tard. Le résultat final fut l’œuvre bâtarde que nous voyons aujourd’hui.

Le Saint-Pierre de Bramante avait la forme d’une croix grecque, avec une coupole au centre. Quatre tours en saillie formaient les quatre angles du carré; quant aux bras de la croix, avec leurs déambulatoires, ils avançaient sous forme de tribunes demi-circulaires. Entre ces tribunes et les tours s’étendaient des portiques qui conduisaient sous les quatre petites coupoles1. On peut juger des effets de lumière et de perspective que produisait ce mélange de portiques, de coupoles et de déambulatoires donnant les uns sur les autres : Bramante, d’après l’expression de M. de Geymüller, unit ainsi, à la grandeur et à la majesté des édifices antiques, la fantaisie et la magie des cathédrales du moyen âge.

La basilique de Saint-Pierre, telle aue la concevait Bramante, a été à peine ébauchée et nous ne pouvons l’étucuer que dans des dessins plus ou moins fragmentaires, dans la médaille de Caradosso et le plan, absolument dénaturé, publié par Serlio. Qui sait? Peut-être la gloire de l’architecte y a-t-elle gagné. Depuis trois siècles et demi, un Saint-Pierre idéal flotte devant l’imagination des critiques attachés à la restitution d’un ensemble à coup sûr admirable. Mais on ne prête qu’aux riches, et je suis sûr que mon ami M. de Geymüller, qui a dévoué si noblement son existence à l’étude de Bramante, est resté dans les limites de la vérité historique en proclamant le nouveau Saint- Pierre la merveille de tous les temps et de tous les pays. L’œuvre esquissée

i . De Geymüller, les Projets primitifs.

Restitution du Saint Pierre de Bramante (Coupe de Par M. le Baron H. de Geymüller

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par Bramante était aussi fouillée et aussi vivante, malgré ses dimensions gigantesques, que le Saint-Pierre actuel est froid et vide. S’il avait été achevé sur le plan conçu par ce grand enchanteur, ce sanctuaire, à la fois si souple et si auguste, eût éclipsé non seulement par sa majesté, mais encore par la couleur et le mouvement, toutes les cathédrales romanes et gothiques.

Michel-Ange, le grand adversaire et le grand ennemi de Bramante, n’hésita pas, lorsqu’il fut chargé à son tour de mettre la main à la basilique de Saint- Pierre, à rendre à son devancier une éclatante justice : « Il n’est pas à nier,

Souvenir du Saint-Pierre de Bramante, d’après une gravure de Ducerceau.

écrivait-il, que Bramante n’ait eu, dans l’architecture, une valeur aussi grande que qui que ce soit depuis les anciens jusqu’à nous. C’est lui qui a dressé le premier plan de Saint-Pierre, et ce plan n’a aucune contusion; il est simple, bien éclairé, bien isolé, de manière à ne nuire en rien au palais (du Vatican), et sa beauté, qui est encore manifeste, a été justement reconnue. Aussi quiconque s’en est écarté, comme l’a fait depuis San Gallo, s’est écarté de la vérité. »

Si les projets de Bramante avaient été menés à fin, la Rome des Papes eût rivalisé par la grandeur et la hardiesse de ses monuments avec la Rome impériale, peut-être même avec Ninive et Babylone. Des terrasses, des amphithéâtres, des portiques, des tours, devaient compléter les édifices dont nous ne voyons que les assises inférieures et réaliser quelque chose comme le mirage des villes évoquées par Benozzo Gozzoli dans ses fresques du Campo Santo de Pise. Dès ce moment, on peut l’affirmer, pour la variété des ressources non moins que pour la liberté de l’interprétation, la Renais-

sance 11’avait plus rien à envier à l’antiquité. Qu’il fût question d’improviser des portiques à arcades, comme le merveilleux portique si ample, si harmonieux et si auguste composé pour l’École d’Athènes de Raphaël, ou d’échafauder colonnades sur colonnades, ou encore d’asseoir une coupole dans les airs, sur des galeries à jour, Bramante se montrait à la hauteur de n’importe quelle tâche. Tout en ne paraissant qu’imiter les anciens, il créait un style à lui, plein de jeunesse, de grâce et de fierté, aussi différent du style romain que celui-ci pouvait l’être du style grec.

L’importance des fonctions d’architecte en chet de la basilique de Saint- Pierre et du palais du Vatican n’empêcha pas Bramante de diriger une toule d’autres constructions. Après l’avoir récompensé en lui confiant l’office si lucratif de « piombatore » ou « frate del piombo » (directeur du sceau de la Chancellerie; Bramante, affirme Vasari, inventa une machine pour sceller les bulles au moyen d’une vis de pression), Jules II lui confia en outre la surintendance générale de tous les bâtiments pontificaux; il lui demanda d’improviser monuments sur monuments; bien plus, de l’accompagner, comme ingénieur, dans ses expéditions militaires. C’est en cette qualité que Bramante prit part à la conquête de Bologne, au siège de la Mirandole; c’est en cette qualité également qu’il construisit le beau fort à l’entrée du port de Cività Vecchia.

A Rome, la surintendance confiée à Bramante nous a valu le chœur de Sainte-Marie du Peuple (vers i5og) et surtout les fondations grandioses du palais de San-Biagio, destiné à contenir les Offices et Tribunaux de la Ville éternelle. Ce monument, dont quelques bossages gigantesques se voient encore dans la Via Giulia construite par Jules II sur les bords du Tibre, comprenait cinq tours d’ordre rustique et dans la cour un temple corinthien, qui 11e fut pas achevé. Les hommes du métier, affirme Vasari, considéraient l'ordre de ce palais comme le plus beau qui eût jamais été inventé en ce genre.

A la villa de la Magliana, Bramante dut intervenir plusieurs fois, notamment en 1 5 1 3, dans la direction des travaux.

Parmi les autres constructions romaines de Bramante, une mention doit être accordée au petit palais que le maître construisit soit pour son usage personnel, soit pour celui de son jeune ami Raphaël (il était situé sur la place Scossacavalli et fut démoli au xvnc siècle1). Il se composait d’un rez-de-chaussée en rustique, avec des arcades dont la partie supérieure contenait un entresol, puis d’un étage avec des fenêtres à frontons triangulaires précédées de balustrades et séparées par des colonnes engagées accouplées; un entablement à triglyphes couronnait cette façade aussi sobre que vigoureuse et mouvementée. Ce mélange de rez-de-chaussée en rustique

1- Gnoli, la Casa di Raffaello. Rome, 1887. Yoy. plus h .rut, la gravure de la page 81.

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et d’étages à colonnes accouplées lit époque, comme le constate le Cicerone; Raphaël, Jules Romain, Jacopo Sansovino, Michèle San Micheli et Palladio s’en inspirèrent.

En dehors de Rome, Bramante présida entre autres à l’embellissement du sanctuaire de Lorette. En i5oq il y dirigea divers travaux de restauration; en i5io il fournit le dessin pour le revêtement de la « Casa Santa »', dont les sculptures occupèrent Andrea Sansovino pendant la dernière partie de sa vie, et pour la construction du palais apostolique, « la Canonica », dont les loges, analogues à celles du Vatican , devaient entourer la place et donner au sanctuaire un atrium grandiose. De nos jours, la seule partie qui ait gardé, ou peu s’en faut, l’empreinte originale, est le rez-de-chaussée du palais, du côté gauche : on y constate une grande ressemblance avec les loges du Vatican, notamment dans les arcades à piliers et à pilastres doriques et dans les entrées d’escaliers. Une médaille coulée en 1609 nous a conservé le projet de iaçade imaginé par Bramante pour l’église même de Lorette1.

Dans l’Ombrie, on a souvent fait honneur à Bramante de la belle église de la Consolazione à Todi; mais cet édifice fut en réalité commencé en i5o8 par Cola de Caprarole. Le plan procède d’ailleurs de celui de Saint- Pierre de Rome; la noblesse des proportions ainsi que la clarté de l’ensemble sont dignes du maître. Les cathédrales de Città di Castello et de Eoligno, puis, dans une autre région, celle de Faenza et la « Madonna del Monte » à Cesena, 11e sont pas non plus l’œuvre personnelle de Bramante.

On a partois aussi attribué à Bramante la façade de la « Madonna délia Quercia » à Viterbe. Mais ce morceau vise infiniment trop à l’originalité

1. Article de M. Sehmarsow dans l’Art, 1881, t. II, p. 201-206. Voy. ci-dessus la gravure de la page 2.5y.

pour pouvoir prétendre à une si noble origine. Il comprend, dans le bas, trois portes de dimensions inégales ; celle du centre écrasant absolument les deux portes latérales; puis, au-dessus de chacune des portes latérales, un oculus microscopique, et au-dessus de la porte centrale un oculus gigantesque. La partie supérieure, d’une nudité choquante, n’a pour ornement qu’un fronton triangulaire avec deux lions debout devant le chêne des délia Rovere. En présence d’une série de contrastes aussi cherchés, le nom du maître doit être absolument écarté.

Pour résumer dignement les services rendus par Bramante à l’architecture, je ne saurais mieux faire que d’emprunter la plume de Vasari, à qui il a été donné de voir encore dans leur intégrité ou leur beauté première un certain nombre d’édifices ou de plans aujourd’hui mutilés ou détruits : « Tous les édifices construits par Bramante, dit-il, sont si parfaits, que les moulures des corniches, les fûts des colonnes, les chapiteaux, les bases, les consoles, les voûtes, les escaliers, les saillies, et en un mot tous les différents ordres d’architecture exécutés d’après ses conseils ou ses plans paraissent merveilleux à ceux qui les contemplent. C’est pourquoi il me semble que les artistes ne sont pas moins redevables à Bramante qu’aux anciens. Car, si les Romains imitèrent les Grecs, inventeurs de l’architecture, Bramante, lui aussi, les imita, mais en enrichissant l’art d’une beauté nouvelle, et en lui donnant cette beauté et cette puissance que nous admirons aujourd’hui. »

Bramante n’était pas seulement l’harmoniste sans rival, le maître souverain des contrastes et du rythme, c’était en même temps le plus grand trouveur d’idées architecturales qui eût paru depuis l’antiquité ; nous en avons pour preuve les nombreuses inventions dont il enrichit son art (les voûtes de béton coulé; les cintres retroussés pour les grands arcs de Saint- Pierre, employés après lui par Antonio da San Gallo le jeune, etc.), non moins que la multiplicité des motifs mis en œuvre.

L’homme chez Bramante était à la hauteur de l’artiste. Il se distinguait par son humeur enjouée, parfois caustique, par ses facéties et ses saillies, par sa libéralité et ses grandes manières. On ne lui connaît qu’un seul ennemi, Michel-Ange, le misanthrope de génie qui ne pouvait vivre en paix avec personne. Vis-à-vis des autres artistes, Bramante se montrait aussi courtois qu’obligeant : Raphaël lui dut sa fortune, et bien d’autres avec lui, Antonio da San Gallo le jeune, Jacopo Sansovino, etc. Vasari raconte qu’après avoir enfin conquis l’indépendance, l’architecte en chef de Saint-Pierre dépensa noblement ses revenus. 11 réunissait une société choisie dans son palais situé près de la place Saint-Pierre, et comptait pour commensaux des artistes de la valeur du Pérugin, de Signorelli et de Pinturicchio.

Bramante atteignit l’âge de soixante-dix ans : il mourut à Rome le i i mars 1 5 1 4 . Léon X lui fit faire de magnifiques funérailles auxquelles assis-

Bramante sous les traits d’Archimède. Fragment de l’Ecole d'Athènes de Raphaël.

E. Müntz.

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