II. Italie. L'A^e d'Or
tèrent la cour pontificale et tous les peintres, sculpteurs et architectes qui se trouvaient à Rome. L’architecte du nouveau Saint-Pierre fut inhumé dans la basilique, qui perpétuera son nom à travers les siècles1.
Raphaël peintre a éclipsé Raphaël architecte2. Le glorieux Urbinate possédait cependant au plus haut degré le sentiment de l’art de bâtir, et parmi les innombrables élèves de Bramante il s’est conquis le premier rang, ex æquo avec B. Peruzzi, J. Sansovino et A. da San Gallo le jeune. Nul doute que, s’il eût vécu, la pratique de l’architecture ne lui eût fait abandonner celle de la peinture; vers la fin de sa trop courte carrière, on voit en effet les qualités qui supposent la réflexion l’emporter chez lui sur l’inspiration ; auparavant il sentait plus qu’il ne raisonnait. C’est le phénomène inverse qui se produisit lorsque ses forces, usées par un labeur infini, vinrent à décliner; l’architecte à ce moment se doubla de l’archéologue, empressé à étudier les ruines antiques et à compulser Vitruve.
Bramante était mort le il mars 1 5 1 4. Dès le Ier avril suivant, Raphaël fut attaché à la construction de Saint-Pierre, avec un traitement mensuel de 25 ducats; le Ier août suivant, il fut nommé architecte en chef. Fra Giocondo et Giuliano da San Gallo furent chargés de l’assister de leurs conseils. Raphaël nous apprend lui-même dans une lettre, adressée le Ier juillet i5iq à son oncle Simone di Ciarla, comment il s’acquitta de ses fonctions : « En ce qui concerne mon séjour à Rome, je ne puis, par amour pour les travaux de Saint-Pierre, rester longtemps ailleurs qu’ici, car j’ai la place de Bramante. Et quel lieu du monde est plus digne que Rome! Et quelle entreprise est plus digne que celle de Saint-Pierre, qui est le premier temple du monde! C’est le plus grand édifice qu’on ait jamais vu, et il coûtera plus d’un million d’or. Sachez que le pape a résolu de dépenser 60000 ducats par an pour ces travaux; il ne pense plus à autre chose. Il m’a adjoint pour collègue un très savant « frate » d’au moins quatre-vingts ans; voyant qu’il n’a plus longtemps à vivre, il m’a donné pour compagnon cet homme de grande réputation et très savant, afin que, s’il a quelque beau secret en matière d’architecture, je puisse l’apprendre et arriver ainsi à la perfection dans cet art. Son nom est Fra Giocondo. Le pape nous fait appeler chaque jour, et s’entretient quelque temps avec nous de cette construction. »
1. Divers portraits nous ont conservé la physionomie expressive, avec le front dénudé, mais d’une rare noblesse de lignes, du plus grand des architectes modernes : Caradosso, son ami de Milan, fixé comme lui à Rome, l’a modelé en bronze dans la médaille reproduite ci-dessus, et peut-être aussi en terre cuite dans la frise de San Satiro ; son parent et disciple Raphaël l’a peint dans la Dispute du Saint Sacrement, et dans Y Ecole d'Athènes sous les traits d’Archimède (cette figure a été copiée par Jules Romain dans un carton de tapisserie de l 'Histoire de Moïse, à la cathédrale de Milan).
2. Bibl. : Pontani, Opéré architettoniche di Raffaello Saiiffo. Rome, 1845. — Raphaël, sa vie, sou œuvre et sou temps, T édit., p. 579-595. — De Geymüller, Raffaello Sau^io studiato conte architetto. Milan, [884.
RAPHAËL
Outre Fra Giocondo et Giuliano da San Gallo, Raphaël avait pour collaborateurs Antonio da San Gallo le jeune, Giovanni Francesco da San Gallo, Andrea Sansovino, Giovanni Barile et une foule d’autres maîtres expérimentés. Il semblait donc que, la direction de l’entreprise étant ainsi renouvelée, les travaux dussent avancer rapidement. Mais bien des obstacles en arrêtèrent les progrès. Les deux collègues de Raphaël étaient des vieillards ; ils ne tardèrent pas à disparaître. Le jeune maître lui-même était distrait par une masse d’autres occupations. La tâche la plus urgente offrait d’ailleurs peu d’intérêt : il s’agissait avant tout de consolider les fondations de Bramante. Les modifications apportées au plan primitif ne firent pas perdre moins de temps : sous l’empire de certains scrupules d’orthodoxie, on substitua le plan de la croix latine au plan de la croix grecque. Rien de plus affligeant que les efforts des San Gallo pour dénaturer le projet de Bramante : dans certains des projets attribués à Giuliano et à Antonio , l’abside est absolument atrophiée; dans d’autres la forme de la croix disparaît entièrement. Puis vinrent des difficultés financières. Il fut difficile à Léon X de continuer à l’œuvre de Saint-Pierre la dotation qu’il lui avait consacrée à l’origine, c’est-à-dire 60000 ducats (3 millions de francs) par an. La gestion de Raphaël, malgré toute l’ardeur de l’illustre peintre et architecte, malgré les efforts du pape, correspondit donc à une vraie période de stagnation. Lorsque le successeur de Bramante mourut, le 6 avril i520, c’est à peine si la reconstruction de Saint-Pierre avait fait un pas.
Si une entreprise surhumaine telle que la continuation du Saint-Pierre de Bramante était un fardeau trop lourd pour les épaules de son jeune et frêle compatriote, en revanche, dans les constructions plus modestes, l’église Saint-Eloi des Orfèvres, la chapelle de Chigi à Sainte-Marie du Peuple (à laquelle 01a reproche sa hauteur exagérée, excédant sensiblement deux diamètres), les écuries de Chigi (« Stalle Chigiane ») et dans ses différents palais (palais Caffarelli-Vidoni et dell’ Aquila à Rome, villa Madame, palais Pandolfini à Florence), il révéla un véritable tempérament d’architecte.
La comparaison du palais Caffarelli-Vidoni, construit par Raphaël, avec le palais construit par Bramante pour son usage personnel nous apprend avec quel scrupule Raphaël imitait son maître. Dans l’un et dans l’autre, un rez-de-chaussée en rustique, avec des ouvertures tour à tour cintrées ou rectangulaires; dans l’un et dans l’autre, un premier étage avec des colonnes accouplées séparant les fenêtres; la seule différence consiste dans la substitution d’une corniche simple aux frontons triangulaires qui dans le palais de Bramante surmontaient les fenêtres.
Dans sa belle monographie de l’œuvre architectonique de Raphaël, M. de Geymüller, après avoir montré que Raphaël était le véritable continuateur de la dernière manière de Bramante, énumère les conquêtes qui sont propres au jeune maître. Ses projets pour la villa Madame, dit-il, constituent proba-
blement le premier exemple d’un portail plus monumental que ceux de la Première Renaissance, avec la disposition à trois nets adoptée plus tard dans les palais Farnèse et Pitti et au Louvre. Un autre arrangement, qui convient également à l’entrée d’un grand monument, nous est fourni par les projets relatifs aux deux loges de la villa : c’est l’arcade flanquée de deux ouvertures terminées par des architraves; en d’autres termes, le motit favori de Palladio. Le palais Vidoni de son côté offre un des plus anciens exemples de l’emploi d’un arc elliptique.
Pour compléter le tableau de l’activité vertigineuse qui régnait à Rome dans toutes les parties de l’art de bâtir, il faudrait énumérer encore les églises, les palais, les villas, élevés par trois architectes du plus rare talent : la Farnésine de B. Peruzzi, l’église Saint-Jean des Florentins de J. Sansovino, les différents palais construits par A. da San Gallo le jeune. Mais il m’a paru préférable d’en réserver l’étude pour le moment où j’étudierai la biographie même de ces maîtres, c’est-à-dire pour mon troisième volume. En effet, sauf dans les constructions de Peruzzi, dont la plupart, entre autres le palais Massimi, sont postérieurs à la mort de Léon X, la finesse qui caractérisait l’œuvre de Bramante fait déjà place à la recherche de contrastes plus tranchés, d’effets plus vigoureux, bref aux différents symptômes qui caractérisent la dernière évolution de la Renaissance.
Ornement tiré de la Chartreuse de Pavie.
Frise de la cheminée du palais Gondi à Florence, sculptée par Giuliano da San Gallo.