CHAPITRE
LES ARCHITECTES TOSCANS. — LES MAJANO, LES SAN GALLO, LE CRONACA , BACCIO D’AGNOLO. — FRANCESCO DI GIORGIO ET V1TONI. — l’aRCHITEC- TURE A NAPLES, A FERRARE, A MANTOUE, A VENISE ET A VÉRONE. — LES LOMBARDI ET FRA GIOCONDO.
Florence la brusque rupture avec le passé, cette rupture inaugurée et poursuivie avec tant de logique par Brunellesco, ne pouvait manquer d’engendrer de la sécheresse , en coupant les racines qui rattachaient l’architecture à la société contemporaine. Il convient d’ailleurs d’ajouter que le goût de la simplicité était dans le génie de la race toscano-étrusque : déjà dans le Baptistère de Florence et dans la basilique de San Miniato, qui appartiennent au xii1' siècle, la pureté des lignes l’avait emporté sur les effets pittoresques; cette tendance ne s’était pas moins nettement affirmée dans la Loge d’Orcagna. Mais, encore une fois, pour lui assurer un triomphe aussi complet, il fallait l’invincible énergie de Brunellesco.
La rareté des constructions religieuses nouvelles, à un moment où tout le reste de l’Italie se couvrait d’églises à coupoles, est le signe distinctif de 1 architecture florentine depuis l’avènement de Laurent le Magnifique jusqu’à la mort de Léon X. Les plus gros événements en ce genre sont deux
concours, restés sans résultat, pour l’achèvement de la façade de la cathédrale (1490) et de la façade Saint-Laurent (l5iô), puis la construction de la sacristie de Santo Spirito, et enfin celle de la petite église de San Bartolommeo al Monte. Même pendant la domination de Savonarole, on ne songea pas à perpétuer par quelque fondation grandiose le mouvement de ferveur qui, phénomène étrange, dura près de dix ans.
Les fondations municipales ne furent pas moins rares. Tout au plus peut-on citer la grande Salle du Palais Vieux et la Loge construite en 1 5 1 8 par Baccio d’Agnolo et Antonio da San Gallo l’ancien en face de l’hôpital de l’Annonciation.
Dans le domaine de l’architecture privée au contraire l’on commence ou l’on termine une série de palais qui comptent parmi les plus beaux de Florence : le palais Strozzi, bâti sur les plans de Benedetto da Majano, doté de son admirable corniche par le Cronaca; le palais Guadagni, attribué au même Cronaca; le palais Gondi, par Giuliano da San Gallo; le palais Serristori, faussement attribué à Baccio d’Agnolo ; le palais Pandolfini, construit par G. F. da San Gallo et Aristotele da San Gallo d’après un modèle de Raphaël; le palais Bartolini (aujourd’hui hôtel du Nord), commencé vers 1 Sso par Baccio d’Agnolo; le palais Antinori, etc.
Dans bon nombre de ces monuments, le type du palais florentin primitif, je veux dire du Palais Vieux, continue à dominer. Et encore certains architectes vont-ils jusqu’à proscrire les bossages, le seul élément qui pût relever la monotonie des façades, et mettent-ils leur gloire à ne demander la vie et le mouvement qu’à une savante alternance des pleins et des vides. Aussi des constructions telles que les palais Gondi et Antinori, avec leurs façades pures, mais nues, plates et froides (le palais Antinori, attribué tour à tour à Giuliano da San Gallo et à Baccio d’Agnolo, ne contient ni un bossage, ni un pilastre), forment-elles de tout point l’opposé de l’architecture mouvementée, brillante, parfois fantaisiste de la Lombardie et de la Vénétie. On dirait une école de dessinateurs en présence d’une école de coloristes. Ce n’est qu’à la longue que des graffites tempérèrent la sévérité de l’ancien palais-forteresse. Andrea Feltrini se rendit célèbre par les grotesques qu’il peignit au moyen de ce procédé sur un certain nombre de façades.
Les premiers architectes florentins qui marquèrent après la disparition de la génération personnifiée par Michelozzo, Alberti et Rossellino, furent les deux frères Giuliano et Benedetto da Majano. Ils appartenaient à cette classe des architectes-sculpteurs représentée au xve siècle par les Florentins Michelozzo, Bernardo Rossellino et Luca Fancelli, par les Milanais Omodeo, I . llodari, Cristoforo Solari, et les Lombardi de Venise, au xvT siècle par Michel-Ange, au xviie par le Bernin. Mais ils se rattachaient également au groupe des architectes-incrustateurs, qui comptèrent à Florence tant de brillants champions :
LES MAjANO.
personne ne savait donner à la marqueterie en bois, la « tarsia in legno », cet art si apprécié des Italiens de la Renaissance, plus d’élégance ni plus de fini.
L’aîné, Giuliano, né à Florence en 1482, entraîné par une vocation irrésistible, trompa l’attente de son père, qui, tailleur de pierres et charpentier, rêvait de taire de son fils un notaire. Après avoir exécuté une foule de marqueteries et de sculptures en bois, il débuta comme architecte en 1468; son premier ouvrage, ce semble, fut la chapelle de Santa Fina au dôme de San Gimignano. A partir de ce moment, il fournit les plans de nombreux édifices, églises, palais, citadelles, à Florence, à Arezzo, à Sarzane, à Recanati et ailleurs. Par contre, il faut résolument rayer du catalogue de son œuvre les monuments qu’on lui a si longtemps attribués à Rome, sur la foi de Vasari : le palais de Saint-Marc, le palais du Vatican, etc.; ils ont pour auteur non Giuliano da Majano, mais son compatriote Giuliano da San Gallo.
En 1477, il fut nommé architecte en chef, « Capo Maestro », de la cathédrale florentine, fonction qu’il remplit de longues années durant. Plus tard il dirigea sous le même titre les travaux du sanctuaire de Lorette.
En tant qu’architecte, Giuliano a laissé son œuvre maîtresse à Naples, où il éleva l’arc triomphal connu sous le nom de « Porta Capuana », avec sa clef de voûte qui sent encore trop le Primitif et son entablement d’un style également trop timoré, ainsi que les villas de Poggio Reale et de la Duchesca. J’ai décrit et apprécié dans le précédent volume (p. 1 1 g) les constructions napolitaines de Giuliano, les unes défigurées par des restaurations, les autres détruites.
A Faenza, Giuliano (« Julianus de Florentia » ) élabora le plan de la cathédrale et fut nommé maître de l’œuvre de cet édifice, avec Mariotto (*}■ 1 5 1 g) comme sous-architecte'; c’est une basilique à trois nefs et à coupole, avec une série de chapelles autour de l’abside (le nombre total des chapelles s’élève à vingt). On y remarque un motif absolument roman, l’alternance de piliers et de colonnes, deux petites arcades reposant sur une colonne commune étant chaque fois encadrées dans une arcade plus grande qui repose sur deux piliers. Les chapiteaux rappellent de la manière la plus frappante ceux du palais Quaratesi à Florence.
Giuliano ne comptait que cinquante-huit ans quand il mourut à Naples, le 0 décembre 1490. Le roi, affirme Vasari, pour honorer sa mémoire, fit assister à ses funérailles cinquante pleureurs vêtus de brun (cette couleur