CHAPITRE II
DIFFÉRENCES ENTRE l’aRT DU XV1' SIECLE ET l’aR'I DU XVIe. — LE NÉO-PLA- TONISME. — TRIOMPHE DES IDEALISTES SUR LES REALISTES. — CHANGEMENTS DANS LE STYLE. — CHANGEMENTS DANS L’iCONOGRAPHIE. — l’aRT SAVANT ET L’ART POPULAIRE.
on but, dans ce chapitre, est de chercher à définir les caractères qui séparent la Première Renaissance de la Renaissance du xvf siècle , en un mot de montrer quels éléments nouveaux les maîtres en qui se résume l’apogée de l’art moderne, Bramante, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, ont introduits dans l’héritage laissé par les Primitifs.
Supposons un instant que l’essor de l’art italien se soit brusquement arrêté après les Primitifs : assez de pages émues, fortes ou brillantes, nous apprendraient quels progrès les artistes du xv" siècle avaient réalisés dans l’observation de la nature, dans l’interprétation du corps humain, dans l’expression des sentiments tendres et suaves. Brunellesco et Léon Baptiste Alberti, pour l’architecture, Ghiberti, Donatello, les délia Robbia, pour la sculpture, Masaccio, Fra Angelico, Piero délia Francesca, pour la peinture, ce sont là des noms qui brilleront toujours d’un vif éclat, même en tenant compte des prodiges accomplis par leurs successeurs.
Cependant, le propre de la nature humaine et l’essence même de l’art étant de chercher sans cesse à s’élever, les héritiers de ces grands hommes auraient manqué à leur devoir le plus rigoureux en ne s’efforçant pas de faire mieux encore. Au lieu de se contenter des résultats acquis, ils ont voulu entreprendre de nouvelles conquêtes. Quel critique sérieux, en présence de triomphes aussi splendides, oserait regretter que l’art ne soit pas resté stationnaire après l’ère des Primitifs!
A beaucoup d’égards, la Renaissance du xvie siècle ne forme donc que le prolongement, l’épanouissement, le couronnement de celle du siècle précédent. Sans l’effort des Précurseurs — cet effort ardent qui a duré près de cent ans, — les coryphées de la Seconde Renaissance, celle à laquelle nous avons donné le nom d’Age d’Or, auraient en vain cherché, malgré leur génie, à atteindre au degré d’ampleur, de maturité et de perfection qui les distingue. Même les plus grands n’auraient pu se passer de cette force, parfois négative, que l’on appelle la tradition. Michel-Ange, pour ne citer qu’un exemple, Michel-Ange, que l’on croit s’être formé tout seul, sans maître, a pris énormément à Donatello, à Giacomo délia Quercia, à Signorelli.
Mais l’art se développe rarement en ligne droite; pour une leçon mise .à profit, pour une formule empruntée aux quattrocentistes, quelle somme d’initiative nouvelle, que d’horizons inconnus! Aussi la génération nouvelle put-elle se considérer, sinon comme dégagée de toute gratitude vis-à-vis de son aînée, du moins comme ayant sa raison d’être à elle, pour avoir réalisé un idéal qui lui appartient en propre, pour avoir formé un tout complet et harmonieux, enfin pour s’être élevée à des hauteurs où il n’a été donné à aucune école depuis d’atteindre.
Les principaux traits qui caractérisent la seconde évolution de la Renaissance, celle qui s’affirma vers le dernier tiers du xve siècle, sont la recrudescence du spiritualisme, due à l’influence des théories néo-platoniciennes, une plus grande indépendance vis-à-vis de l’antiquité — nous ne tarderons pas à assister à une réaction en sens inverse, — la pleine possession de tous les secrets de la technique, aussi bien que de tous les secrets de la passionologie, enfin une liberté, une maturité, une éloquence et une harmonie inconnues aux Primitifs.
La date moyenne de 1470, à laquelle s’est arrêté notre précédent volume, marque le début de cette phase; c’est, à peu de chose près, l’époque de l’apparition de Bramante (né en 1444) et de Léonard de Vinci (né en 1452).
Pris en bloc, le xve siècle s’était montré foncièrement réaliste : il avait copié indifféremment les beautés et les difformités du modèle; tant mieux pour les contemporains et la postérité si celui-ci avait été avantagé par la nature, car les artistes en avaient bien pris leur parti : ils n’entendaient pas taire la moindre concession au goût. Nulle expérience en l’art de choisir, d’élaguer, d’ennoblir,
INFLUENCE DE PLATON
en un mot. Bien plus, y avait-il quelque trait pauvre, vulgaire ou laid, c’est sur lui que se portait l’attention de ces copistes inexorables.
Les rares idéalistes du xv1, siècle, Masaccio, Fra Angelico, Mantegna, avaient obéi instinctivement, soit aux suggestions d’une nature noble, soit à la tradition religieuse du moyen âge, soit encore à la tradition classique, telle qu’elle se révélait dans les statues. Mais aucun d’eux n’avait songé à raisonner ces aspirations, à leur donner un corps, à en faire le point de départ d’une école.
Le xvf siècle, au contraire, a conscience de ses efforts; c’est en pleine connaissance de cause qu’il poursuit la beauté absolue, éternelle, celle qui est de tous les temps et de toutes les latitudes. Assurément, il arrive sans cesse, même à un Raphaël, de prendre des modèles dans son entourage, parfois dans la rue ou au marché, comme cette marchande de fleurs florentine qui, d’après la légende, posa pour la Belle Jardinière. Mais loin de lui la pensée de les copier servilement. Voyez comme il modifie et les physionomies et les attitudes et le costume! Son point de départ, c’est toujours l’être réel, avec les traits caractéristiques que lui a donnés la nature. Mais, sauf dans les portraits, quand cette image a subi un premier travail d’assimilation, à la place de l’individu, plein de contradictions et d’imperfections, nous apercevons une figure typique, représentant quelque sentiment généreux, ou exprimant quelque idée morale, ou encore réalisant quelque vision de grâce ou de beauté.
La tradition des Primitifs ne survit plus que sur un seul point : s’inclinant devant des exigences mondaines, bon nombre d’artistes continuent à introduire dans les scènes du passé des personnages de leur temps. Dans les Stances du Vatican, Raphaël, l’habile courtisan, a donné à Grégoire IX et à Urbain IV les traits de son protecteur Jules II; à saint Léon I01' ceux de Léon X, à Charlemagne ceux de François I' r.
Le passage du réalisme à l’idéalisme fut tavorisé tout d’abord par le triomphe de la philosophie platonicienne, qui, à ce moment, grâce à l’initiative des Médicis et à la propagande de l’homme supérieur qu’ils avaient préparé dès son enfance à une si glorieuse mission, je veux parler de Marsile Ficin (iq33- 1499), l’emporta dans toute l’Italie centrale sur les doctrines d’Aristote et d’Averroès. Hâtons-nous d’ajouter que l’assaut définitif livré par l’idéalisme au réalisme trouva les plus puissants auxiliaires dans les maîtres souverains de la Renaissance, Léonard, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, tous esprits synthétiques, habitués à mettre les choses de l’âme au-dessus de celles du monde extérieur, sans cependant tomber dans l’abstraction.
C’est cette révolution que nous devons esquisser tout d’abord.
On a reproché à l’esthétique de Platon, et non sans fondement, des contradictions, des inconséquences'. N’importe : tant de principes féconds, tant
1 . 11 est à peine nécessaire de rappeler ici l’analyse et la discussion si pénétrantes que
d’idées sublimes ne pouvaient laisser indifférentes des intelligences aussi ouvertes que les artistes groupés autour des Médicis : leur style ne tarda pas à s’en ressentir profondément. Écoutons une de ces pages vibrantes; elle contient dans un langage magnifique toute la théorie de l’art éclectique et de l’art spiritua-
Lq Peinture religieuse au xv° siècle.
L’Apparition de la Vierge à saint Bernard, par le Pérugin. (Pinacothèque de Munich.)
liste : « Celui qui veut s’y prendre comme il convient doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. D’abord, s’il est bien dirigé, il doit n’en aimer qu’un seul;... ensuite, il doit reconnaître que la beauté qui réside dans un corps est sœur de la beauté qui réside dans les autres. Et s’il est juste de rechercher ce qui est beau en général, notre homme serait bien peu
M. Charles Lévesque a données de l’esthétique de Platon dans la Science eln Beau, 2e édit. Paris, 1872.
INFLUENCE DE PLATON
sensé de ne point envisager la beauté de tous les corps comme une seule et
même chose Après cela, il doit considérer la beauté de l’âme comme bien
plus relevée que celle du corps1, de sorte qu’une âme belle, d’ailleurs accompagnée de peu d’agréments extérieurs, suffira pour attirer son amour et ses soins, et pour qu’il se plaise à y enfanter les discours qui sont les plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Parla il sera amené à considérer le beau dans les actions
La Peinture religieuse au xvr siècle.
L’Apparition de la Vierge à saint Bernard, par Fra Bartolommeo. (Académie de Florence.)
des hommes et dans les lois, et à voir que la beauté morale est partout de la même nature, » etc.2.
Mais l’éclectisme inhérent à la doctrine de Platon n’aurait pas triomphé aussi complètement si les mœurs n’avaient pas suivi un mouvement parallèle, si, grâce aux bienfaits d’une civilisation de plus en plus raffinée, grâce à une prospérité qui ne pouvait aller plus loin, les Italiens n’avaient pas arboré le drapeau du
1 . « La beauté vient de l'âme. — La beauté a en grande partie pour cause la bonté de l’âme. » (Savonarole, apitd Gruyer, les Illustrations, p. 184, 190-191.)