CHAPITRE II
LES SCULPTEURS TOSCANS. — LES DERNIERS ELEVES DE DONATELLO ET LES DER- NIERS DELLA ROBBIA. — LES ÉCLECTIQUES : BENEDETTO DA MAJANO , CIVI-
TALE, ANDREA SANSOVINO. — LES NOVATEURS 1 VERROCCHIO, POLLAJUOLO. — LÉONARD DE VINCI.
endant tout l’Age d’Or et même jusqu’à l’extrême limite de la Renaissance, la statuaire, j’entends la grande sculpture d’histoire, bien différente de l’architecture, resta l’apanage de l’École florentine. Les noms de Verrocchio, de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, pour ne point parler des àî minores — Pollajuolo, Benedetto da Majano, les deux Sansovino, Ferrucci, Lorenzetto, etc. — n’ont eu de contrepoids dans aucune autre région. Cette suprématie tient-elle à des lois historiques ou simplement à l’apparition, sur les bords de l’Arno, de quelques hommes de génie, ce facteur puissant entre tous et qu’il faut toujours faire figurer en première ligne dans l’histoire des arts? Telle est la question à laquelle je vais essayer de répondre.
La sculpture exige une initiation toute particulière. Les autres Écoles italiennes n’avaient pas une culture d’art assez haute, ni assez de connaissances positives (anatomie, proportions, etc.) pour aborder cet art avec succès au
moment précis où l’inspiration conservait encore de la fraîcheur et de la vivacité chez elles : plus tard, lorsque la science vint, la conjonction des astres avait cessé d’être favorable; l’inspiration avait disparu.
Il en résulta que la sculpture italienne de l’Age d’Or se présente avec les défiuts et les qualités inhérents à l’École florentine : ses défauts, à savoir la prédominance de certains éléments accessoires, tels que les tours de force de la technique; parfois trop d’esprit et de prétention; ses qualités, c’est-àdire avant tout la puissance du sentiment dramatique. Quant à des qualités telles que l’ingénuité, la suavité, la morbidesse, elles ne comptèrent bientôt plus de représentant à Florence.
La pure tradition de Donatello est représentée par son élève le Florentin Bertoldo di Giovanni (né vers 1420, mort en 1491), l’auteur de la médaille de Mahomet II, du Combat mythologique , bas-relief en bronze conservé au Musée national de Florence, du Bellérophon arrêtant Pégase emporté, gfoupe en bronze conservé au Musée de Vienne1, de cinq plaquettes (la Pietà, la Mise au tombeau, Saint Sebastien, Saint Jean-Baptiste, un Triomphe ) décrites par M. Mobilier, et (d’après F affirmation d’Eugène Piot) d’un grand bas-relief de la collection G. Dreyfus : Saint Jérémie dans le désert.
Bertoldo, connu surtout pour avoir présidé, comme conservateur et probablement aussi comme restaurateur, au musée d’antiques formé par les Médicis (p. 104), était un assez facétieux personnage, si l’on en juge par la lettre qu’il adressa, en 1479, à son patron et ami Laurent le Magnifique; cette petite pièce détone singulièrement par son ton enjoué au milieu des jérémiades habituelles de ses confrères. Bertoldo y raconte qu’il a jeté au vent ciseaux, équerres, cire, architecture, perspective, pour ne plus se livrer qu’au noble art de la cuisine; il annonce qu’il a composé un traité culinaire, et fiit venir l’eau à la bouche par la description des miracles qu’il sait accomplir. « Par le temps qui court, ajoute-t-il, je n’aurais pas frit deux gélatines que déjà le comte Girolamo m’aurait nommé prieur de Pise », etc.’.
L’artiste, en Bertoldo, avait infiniment moins d’esprit. Talent sec et maniéré, il n’a fait qu’accentuer les défauts de la manière de Donatello, en s’appliquant, plus encore que le maître, à remplir ses compositions de motifs empruntés à la sculpture antique. Son Bellérophon, par contre, malgré une certaine allure, a quelque chose d’anguleux et de heurté qui sent trop le Primitif.
Bertoldo, quoi qu’en ait dit un érudit d’outre-Rhin, a eu la part principale aux ambons de bronze de l’église Saint-Laurent de Florence : il y a introduit
1. Bibl. : Les Précurseurs de ta Renaissance. — Courajod : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1 883 , p. 148, 268; Galette archéologique, 1888. — Heiss, les Mèdailleurs de la Renaissance : Niccolo Spinelli, etc. — Tschudi : Allg. Künstler-Lexikon de Meyer. — Frintmel : Annuaire des Musées de Vienne, t. V, p. 90 et suiv. — Semrau, Donatello' s Kangeln in San Lorenxp. Breslau (1889).