CHANGEMENTS DANS L'ICONOGRAPHIE
négligé de nos jours par les historiens d’art, achèvera de faire ressortir les différences entre les deux époques. Disons, avant d’aller plus loin, que le xve siècle, comme toutes les époques jeunes, s’était complu dans les longs récits, dans l’épopée, alternant parfois avec de gracieuses idylles, tandis que le xvie siècle recherchait avant tout l’expression dramatique. L’un, en un mot, analyse et développe, l’autre resserre et concentre.
Les nations véritablement artistes ne se montrent pas d’ordinaire curieuses de sujets nouveaux, mais bien d’effets nouveaux, de variations nouvelles sur un thème qui peut rester indéfiniment le même. Le culte de la forme gagne-t-il du terrain, l’iconographie en perdra en proportion inverse, puisque, aux yeux des partisans de l’art pour l’art, l’idée n’est rien et l’exécution tout. Les artistes pourront offrir éternellement à leurs regards des Vierges, des Saintes Familles, des Saints et des Saintes : pourvu qu’ils y mettent du talent, les amateurs raffinés ne leur en demanderont pas davantage.
Tels avaient été, en matière d’iconographie, les principes des Primitifs; ils s’étaient contentés de mettre en œuvre les sujets traditionnels, saut à les rajeunir par des effets de coloration, de groupement, de mise en scène.
Les héritiers directs des Primitifs, Raphaël aussi bien que Léonard, respectèrent cette tradition, du moins dans ses lignes générales. Mais le moment n’était pas loin où les épigones, emportés par un besoin de production effréné, se jetèrent sur tous les sujets quelconques, sans se préoccuper de savoir si ceux-ci éveilleraient quelque écho au fond des consciences. Le fait que telle ou telle légende, tel ou tel mythe aura été traduit en fresque par un Perino del Vaga ou un Jules Romain ne prouvera donc pas que cette légende ou ce mythe avait des racines dans la société contemporaine. Bientôt en effet la fantaisie de l’artiste tiendra lieu de conviction chez le public.
Les Lcritures Saintes continuent à former, concurremment avec la mythologie et avec l’histoire antique, la principale source d’inspiration et comme la trame de l’art. Mais que d’initiative chez l’Lcole nouvelle! Faisant abstraction de l’exégèse de ses devanciers immédiats, elle remonte aux origines mêmes et renouvelle l’art par une étude assidue des textes. Ainsi prennent naissance les étonnantes paraphrases de l’Ancien Testament, dans lesquelles Michel-Ange s’est attaché à faire ressortir le côté grandiose, et Raphaël le côté idyllique des récits bibliques; puis l’éloquente et passionnante interprétation des Actes des Apôtres dans les cartons de tapisseries de Raphaël, la légende des saints renouvelée avec une ampleur, un éclat, une éloquence inconnues aux siècles antérieurs.
L Ancien Testament, « fons et principium » de l’iconographie religieuse,
gerichts bis auf Michelangelo. Berlin, 1 883 . — Büttner, Adam uni Eva in der bildenden Kunst bis Michel Angelo. Leipzig, 1887. — Tikkanen, die Genesis-Mosaiken in Venedig und die Cotton Bibel. Helsingfors, 188g.
avait tenu la plus large place dans l’art des Primitifs. Les Florentins, auxquels on reproche si souvent leur indifférentisme et leur impiété, avaient une dévotion particulière aux patriarches, aux prophètes et prophétesses, à tous ceux qui ont annoncé ou préparé la venue du Christ. Aussi leurs concitoyens les artistes s’efforçaient-ils, pour leur complaire, de personnifier ces figures dans les types les plus frappants, les plus populaires possible, sur les parois des églises, sur les verrières, sur les façades. Samson brandissant la mâchoire de l’âne, ou se laissant couper les cheveux par Dalila, alternait avec saint Georges; Abraham, Josué, Habacuc, Jérémie, Ezéchiel, Abadia, Isaïe, Élie, faisaient pendant à saint François d’ Assise, à saint Dominique, à saint Zanobi. Seul Moïse semblait en disgrâce : j’ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas chez les Florentins, avant le chef-d’œuvre de Michel-Ange, de statue de marque ni même de peinture représentant le farouche législateur, et la statue, en pareille matière, est le signe distinctif de la popularité; une figure peinte, placée à son rang dans quelque cycle historique, ne saurait offrir la même importance. Adam et Eve n’étaient pas mieux partagés.
Pendant tout le cours du xvc siècle, le champion de l’ancienne toi qui eut le privilège de susciter le plus d’enthousiasme à Florence fut David, le jeune berger vainqueur de Goliath, l’heureux rival de Saiil, David le roi guerrier, grand croyant et grand pécheur, aussi audacieux dans la jeunesse que sage dans la vieillesse, David, le chantre inspiré des Psaumes1 2. Toutefois, malgré la multiplicité des attitudes et des expressions auxquelles pouvait donner heu son rôle, les artistes ne s’attachèrent qu’à mettre en lumière une seule face de cette carrière si remplie : la victoire remportée sur Goliath. David devenait ainsi un autre saint Georges.
Abordons-nous le camp des femmes, les héroïnes et les prophétesses de la Bible se prélassent dans les sanctuaires florentins à côté des martyrs de la foi nouvelle : Judith, incarnation du patriotisme, fait pendant à sainte Marie- Madeleine, la pécheresse repentie, mélange de beauté et de contrition, et l’universel Donatello ne manque pas de les célébrer toutes deux, l’une dans le groupe de bronze, assez malencontreux, exposé sous la loge des Lanzi ’, l’autre dans la statue peinte du Baptistère. Le groupe des prophétesses tente égale-
1 . Le prénom de David est un des rares prénoms bibliques qui aient réussi a se maintenir à Florence devant l’invasion sans cesse croissante des prénoms grecs et romains (on poussait l’engouement jusqu’à imposer aux nouveau-nés les prénoms de Darius, de Coriolan, de Tibère, de Néron, de Faustine) : je puis citer, pour ne point sortir du cercle des artistes, le peintre David Ghirlandajo, David de Pistoja, habile ouvrier en marqueterie, Bartolommeo, fils de David, et l'architecte David Fortini. Les autres noms de baptême empruntés à la Bible sont des plus rares. Je citerai Absalon, un élève du Pérugin, Josué di Santi, élève de Neri di Bicci, puis quelques Adam (Gbisi), Jérémie, Elie, Daniel et Suzanne. Quant aux prénoms d’Abel, d’Abraham, d’Isaac, de Moïse, je ne me souviens pas de les avoir rencontrés. Enfin, pour ce qui est des prénoms de Jacob ou Jacques (Giacomo ou Jacopo) et de Joseph, ils peuvent tout aussi bien avoir été empruntés au Nouveau Testament qu’à l’Ancien.
2. En 149.5, après l’expulsion des Médicis, le gouvernement florentin s’empara officiellement
fcTUDE POUR UNE TÊTE DE YlERGE, PAR RAPHAËL,
(Collection de M. Malcolm.")
Le Déluge, par Michel -Ange. Fresque de la chapelle Sixtine.
ment Ghiberti dans les exquises statuettes de la seconde porte; il y montre Déborah déroulant son cartouche prophétique, Mariam agitant son tambourin, Judith qui brandit d’une main son cimeterre et tient de l’autre, par les cheveux, la tête d’Holopherne, puis Rachel et Esther dans l’attitude des Muses. Le farouche Andrea del Castagno glorifie, dans ses fresques du Musée national de Florence, la reine Esther et la Sibylle de Cumes. Ce sont les Sibylles également qui inspirent les fameuses estampes de Baldini exécutées d’après les dessins de Botticelli.
L’idée pourrait venir à l’esprit, et j’avoue pour ma part m’y être arrêté un instant, que le voisinage des nombreuses colonies juives, fixées au Ghetto de Florence aussi bien qu’au Ghetto de Rome ou à celui de Venise ou de Gênes, a contribué à rendre populaires les souvenirs de l’antique Israël. Ne savons-nous pas qu’à Rome, lors de la procession solennelle du pape nouvellement élu, la députation des Juifs se présentait devant le souverain pontife à une place déterminée, près du fort Saint-Ange, et lui soumettait les tables de la Loi ? Le pape, après les avoir examinées, proclamait invariablement l’autorité de ce document, mais condamnait l’interprétation que lui donnait la Synagogue. On pourrait ajouter que l’étude de l’hébreu, étude remise en honneur par divers humanistes, mettait sans cesse les savants de la Renaissance en relation avec les rabbins. Mais, malgré ces arguments, je crois pouvoir affirmer que les artistes du xv° siècle, dans leur interprétation incessante de sujets empruntés à l’histoire hébraïque, suivaient purement et simplement la tradition symbolique du moyen âge, cette tradition qui, dans les célèbres recueils connus sous le nom de Bible des Pauvres , par exemple, plaçait toujours en regard trois scènes choisies, l’une dans l’histoire du peuple de Dieu avant Moïse (ante legeni), l’autre dans la période comprise entre l’avènement de Moïse et celui du Christ (sub legé), la troisième enfin dans l’histoire du christianisme (sub gratin). Qui ne devine que le Sacrifice h’ Abraham, pour ne citer que ce sujet, n’était qu’une allusion au Sacrifice du Christ ? Autre exemple : dans un cycle fameux, les fresques de Piero délia Francesca, dans l’église Saint-François à Arezzo, ce peintre éminent, en représentant la Mort d'Adam et la Visite de la Reine de Saba à Salomon, n’avait en vue que les différents épisodes de la légende de la Croix. D’après cette légende, en effet, Setli planta sur la tombe d’Adam un rejeton de l’arbre du bien et du mal; ce rejeton, de longs siècles plus tard, servit à Salomon à construire un pont, en attendant que les débris de ce pont fournissent le bois de la vraie croix. Instruite de cet enchaînement mystique, la reine de Saba vint le révéler au plus sage des rois.
de cette personnification du patriotisme et fit exposer la Judith de Donatello sur une place publique, avec la fière inscription :
Exemption salut is tniblica cives bosuerunt.