ANTONELLO DE MESSINE
vent attaqué à des thèmes en dehors de ses aptitudes? Né pour traduire le recueillement, la mélancolie, la suavité, il mit son amour-propre à peindre la douleur ! Une longue série de Vicia reproduisent un motif qui varie peu : le Christ cà mi-corps, soutenu par des anges dont le visage est inondé de pleurs et dont les traits, contractés par le désespoir ou l’angoisse, rappellent les modèles créés à Padoue par Donatello et popularisés ensuite par Mantegna. Dans ces compositions (on peut en voir un spécimen, de très petites dimensions, au Musée du Louvre), la facture est d’ordinaire excessivement serrée, d’une précision et d’un voulu qui touchent à la dureté (torse décharné dont on peut compter les vertèbres, doigts noueux, etc.). Les contemporains ont pu les vénérer comme des images de dévotion : la postérité est trop souvent amenée à y déplorer, sinon le manque de convictions, du moins l’impuissance de traduire ces convictions avec éloquence.
Crivelli a laissé un œuvre considérable (il est surtout brillamment représenté à la National Gallery), mais comme il se meut dans des données qui ont peu varié, il nous suffira d’avoir analysé les compositions du Musée du Latran, du Musée de Brera et du Musée du Louvre : elles caractérisent à merveille sa manière; l’étude de ses autres tableaux n’ajouterait rien à notre impression '.
Les Muranistes eussent pu continuer indéfiniment leurs laborieuses expériences si, dans le dernier tiers du xv1' siècle, l’arrivée d’un Sicilien familiarisé avec la tradition flamande n’était venue brusquement ouvrir à la peinture vénitienne des horizons nouveaux. Antonello de Messine apportait avec lui le secret de la peinture à l’huile, secret dont les Vénitiens s’emparèrent avec avidité; il apportait en outre l’art de représenter les hommes et les choses avec une sincérité, parfois avec une brutalité dont personne jusqu’alors ne s’était douté au milieu des lagunes.
Vasari fait naître Antonello en 1414 et mourir en 1 498, à l’âge de quaranteneul ans! L’erreur est manifeste : aussi admet-on généralement qu’il faut lire 1444 au lieu de 1414.
D’après Summonte, le peintre napolitain Ant. Colantonio aurait enseigné à Antonello le secret de la peinture à l’huile, après l’avoir lui-même appris du roi René. Vasari, au contraire, rapporte qu’Antonello, ayant vu à Naples le tableau de Van Eyck envoyé au roi René, prit le parti de se rendre à Bruges
1. De Vittore Crivelli, le parent et l’imitateur de Carlo, on possède plusieurs tableaux — fort médiocres — dont les dates sont comprises entre 1481 et 1490.
Un autre élève de Carlo, Pietro Alemanno, travailla principalement à Montefalcone et à Ascoli.
Portrait d’Antonello de Messine.
(D’après la gravure publiée par Vasari.)
E. Müntz. — II. Italie. L’Age d'Or.
auprès du maître, qu’il fut bien accueilli de lui et initié à la pratique de la peinture à l’huile. Après un court séjour dans sa ville natale, il se fixa définitivement à Venise. Mais, Jan Van Eyck étant mort en 1440, il faudrait faire remonter jusqu’à cette époque les débuts d’Antonello, dont le premier ouvrage à date certaine, le Christ de la National Gallery de Londres, n’appartient qu’à l’année iqôS. En résumé, il paraît démontré que l’artiste sicilien a visité les Flandres, mais ce fut certainement longtemps après la mort de Jan Van Eyck; il aura étudié chez Rogier Van der Weyden.
Le Christ de la National Gallery (gravé t. I, p. 33q) nous montre Antonello s’inspirant des Flamands pour l’attitude générale de ses figures, mais donnant à celles-ci une noblesse inconnue à ses modèles. L’artiste sicilien avait beau faire, la distinction native de son esprit reprenait toujours le dessus; elle se traduisait tantôt dans la noblesse des formes, tantôt dans la tendance à synthétiser. S’il 11’égala pas toujours les Flamands dans la transparence du coloris (nous constaterons à diverses reprises son goût pour des carnations brunes opaques), il évita aussi, par contre, de détailler les formes à la façon gothique : on reconnaît l’Italien à son esprit généralisateur et à sa prédilection pour le style.
En iqpS, Antonello peignit dans sa ville natale le polyptyque aujourd’hui conservé au Musée de Messine. Il y revint, exceptionnellement, à la technique ancienne, la détrempe et les fonds d’or.
S’il faut en croire Vasari, la facilité des mœurs vénitiennes engagea l’artiste sicilien à se fixer dans la cité des lagunes. Ses belles manières ne contribuèrent pas moins que l’éclat de son coloris et l’extrême précision de ses portraits à lui amener la clientèle la plus riche.
Antonello se trouvait à Venise en 147b au plus tard. Il y peignit, cette même année, un retable pour l’église San Cassiano. En 1475 prirent naissance le portrait de Condottiere du Musée du Louvre et la Crucifixion du Musée d’Anvers.
La Crucifixion abonde en traits réalistes empruntés aux Flamands (crânes de morts jetés sur le sol; contorsions des deux larrons attachés, non sur des croix, mais sur des arbres ; abondance de détails dans un paysage excessivement fouillé). Mais l’Italien s’affirme dans la noblesse des figures du Christ (qui est véritablement un dieu expirant) ainsi que de la Vierge et de saint Jean (dont l’attitude est souverainement pathétique). Dans le paysage, la multiplicité des motifs n’empêche pas les lignes monumentales de s’accentuer, au moyen de quelques fabriques et d’une belle échappée sur la mer. Quant à la gamme, elle est aussi lumineuse que celle des Flamands, mais moins chaude. En un mot, nous avons affaire à un interprète, non à un copiste.
Au Musée de Dresde, un Saint Sébastien à peu près de grandeur nature, acquis il y a un certain nombre d’années, nous montre l’artiste sicilien rallié franchement à la donnée vénitienne, à laquelle il mêle quelques réminiscences