‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 4 sur 284 · II. Italie. L'Age d'Or · texte numérisé non relu

II. Italie. L'Age d'Or

E. Müntz.

Il n’était pas jusqu’à l’austère Thémis qui ne réclamât le concours des peintres. En 1 5 1 8, à Rome, un certain Johannes Simon de Vérone dut représenter en douze tableaux les méfaits et crimes d’un prêtre lorrain condamné à la dégradation1. En i52g-i53o, lors du siège de Florence, Andrea del Sarto fut requis de peindre sur la façade du palais du Podestat les capitaines qui avaient pris la fuite en emportant leur solde et divers citoyens qui avaient quitté la ville sans autorisation. Il accepta et peignit de sa main ces images ignominieuses; mais, pour ne pas recevoir, comme Andrea del Castagno, le surnom d’Andrea degli Impiccati (André, le peintre des Pendus : voy. t. I, p. 3oq), il ht mettre le contrat au nom de son élève Bernardo del Buda et ne travailla lui-même qu’en cachette. La galerie des Offices possède cinq esquisses à la sanguine destinées à ces fresques, qui furent recouvertes d’un badigeon dès le xvT siècle.

L’art même qui par son essence paraît le plus en opposition avec les beauxarts, l’art de la guerre, mettait sans cesse à contribution peintres, sculpteurs, orfèvres. Rappelons les belles cuirasses gravées de Milan, la rondache de Léonard, avec la tête de Méduse, les caparaçons peints par les Genga et par le Francia, les flammes de trompette mises en couleur par Jean d’Udine, l’auxiliaire de Raphaël et le plus délicat des ornemanistes de la Renaissance.

Considérons-nous la vie domestique, ici encore la peinture se rattache intimement à toutes les joies et à toutes les douleurs, aux fiançailles, à la naissance des enfants, aux funérailles. C’étaient tantôt des coffres de mariage ornés de scènes historiques ou symboliques, tantôt des plateaux d’accouchées, tantôt des bannières destinées à figurer aux obsèques. Etudions successivement quelquesuns de ces usages. Des coffres de mariage, des « cassoni », il en a déjà été question dans notre premier volume (p. 35-3“). Bornons-nous à rappeler que Pinturicchio, Eilippino Lippi, Signorelli, Piero di Cosimo, Jacopo da Pontormo et une foule d’autres artistes de marque ne dédaignèrent pas de décorer les faces de ces meubles destinés à renfermer les trousseaux des jeunes mariées:

« quæ nupta at carum tulit maritum 2 ». On peut voir un choix assez varié de ces peintures au musée de Cluny.

Les meubles peints rappelaient les événements les plus marquants de la vie de famille. Il faut voir comme la femme de P. F. Borgherini apostropha Palla, l’émissaire du roi François I1'1', lorsque, au moment du siège de Florence, il voulut enlever son lit nuptial, peint par Pontormo, sous prétexte de le sauver de la destruction : « Ce lit que tu demandes pour ton intérêt personnel et à cause de ton avidité, ce lit. lui répliqua la vaillante patricienne, est celui de mon mariage,

1. Bertolotti, Spese di Giustixja nei secoli .VF c .VF/, p. 6.

2. R. Erculei, Intaglio e Tarsia in kgno , p. 176. Rome, 1880. — A. Darcel, Revue des Arts décoratifs, t. IX. 1888, p. 65 et suiv.

INTRODUCTION

en l’honneur duquel Salvi, mon beau-père, a fait exécuter cette décoration véritablement royale; je le vénère en souvenir de lui et par amour pour mon époux; je le défendrai au prix de mon sang et de ma vie. »

Les plateaux d’accouchées (« deschi da parto »), dont les peintures étaient parfois signées de noms célèbres', les coupes, tasses et écuelles d’accouchées, décorées par les plus habiles céramistes1 2 3, autant d’applications de l’art aux péripéties de l’existence.

Enfin, lorsque l’heure fatale avait sonné, lorsque les parents disaient un dernier adieu à celui que la mort venait de leur enlever, c’était encore la peinture qui faisait les principaux frais des funérailles. Avant le siège de i53o, raconte Vasari, on avait l’habitude à Florence, pour les funérailles des citoyens de distinction, de porter devant le catafalque une rangée de petits drapeaux attachés à un tableau que portait un serviteur; ces drapeaux devenaient la propriété de l’église, qui les conservait en souvenir du défunt et de sa famille. Les fils de Ruccllai, désireux d’innover, remplacèrent les drapeaux par une bannière carrée, au-dessous de laquelle flottaient quelques petits drapeaux, et sur cette bannière ils firent peindre par Giuliano Bugiardini quatre saints, que les amateurs louèrent grandement. Dans une autre occasion, lors des funérailles de Bartolommeo Ginori, Pontormo peignit d’un coup vingt-quatre de ces drapeaux; il représenta sur un fond blanc la Madone et l’Enfant; au-dessous, les armoiries du défunt; puis deux saints Barthélemy de deux brasses de haut.

Les bières funèbres, à leur tour, sollicitèrent plus d’une fois le ciseau ou le pinceau d’artistes de valeur. Timoteo Yiti et Peruzzi en peignirent pour la confrérie de Sainte-Catherine de Sienne, à Rome; Giovanni di Pietro, surnommé Castelnuovo, en sculpta, en 1 5 1 1 , pour une confrérie de Sienne.

Cet entraînement général, cette sollicitude et cette passion de tous les instants pour le beau, joints à l’apparition d’une série d’hommes extraordinaires, voilà ce qui a si rapidement porté l’art italien à son apogée".

1. Dans la Chronique de l'Art du 26 octobre 1889, j’ai consacré une notice spéciale à ces ouvrages, tour à tour de forme rectangulaire, octogonale ou ovale. Voyez en outre, dans le même volume (numéro du 3o novembre), une note complémentaire de M. de Seidlitz.

2. Piccolpasso (V Arle del Vasajo ) décrit en détail un de ces services, dont un beau spécimen se trouve au Musée Correr à Venise. Cf. Molinier, Venise, p. 171 et suiv.

3. Croirait-on qu’un esprit distingué, un élève de Michelet et d’Edgar Quinet, Alfred Dumesnil, ait exprimé le regret que le génie d’un Michel-Ange et d’un Raphaël ait comme « brûlé, dévoré, en un petit nombre d’années, le développement de la vie d’un peuple et les trésors sur lesquels l’art italien aurait pu vivre pendant de longues générations ». Plaisante illusion ! En matière d’art, il n’y a que les hommes supérieurs qui comptent, ceux qui ont le jet, la flamme, l’étincelle divine; le reste c’est le « servum pecus », la troupe servile des imitateurs. L’alternative était celle que le destin avait posée à Achille : Ou une vie courte et

En résumé, le principe même de la Renaissance et, on peut l’ajouter, le principe de toute civilisation, l’alliance des leçons du passé avec les progrès nouveaux, ne devait plus périr, comme il avait péri au moyen âge. On a pu en abuser par moments, mais il avait en lui une vertu immanente qui lui permit de se renouveler périodiquement. Ce qu’il renfermait de meilleur, les humanités1, est resté depuis lors la base même de l’éducation; d’autre part, l’étude des modèles antiques a inspiré tous les monuments d’architecture, au temps de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, aussi bien que sous la Révolution et sous le Premier Empire; elle a inspiré toutes les productions de la statuaire et de la peinture d’histoire, sauf peut-être en Hollande et en Espagne.

La Renaissance, en tant que mouvement littéraire et artistique, eut donc assez de vitalité pour survivre au xvP siècle : les âges postérieurs n’en constituent que des modalités, et il serait difficile d’exagérer la part qu’elle tient dans l’éducation de l’époque présente.

glorieuse, ou une existence longue et sans éclat. — Quel ami de l’art oserait préférer une longue série de médiocrités aux radieux génies de l’Age d’Or !

1. Ce terme si séduisant, si touchant, « istudi d’umanità », se rencontre déjà sous la plume de Vespasiano dei Bisticci, le brave libraire et biographe florentin du xv° siècle. (Le Vite , édit. Bartoli, p. 5 1 1 . )

Le Triomphe de Neptune.

D’après un dessin de Léonard de Vinci. (Bibliothèque de Windsor.)

Frontispice d'un Manuscrit de Piiii.ostrate enluminé par Attavante pour le roi Mathias Corvin.

(Bibliothèque impériale ni: Vienne.)

Frise de la Chartreuse de Pavie.

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