‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 57 sur 284 · I. Gregorovius, Lucrèce Borgia , t. II, p. 58- 5ç · texte numérisé non relu

I. Gregorovius, Lucrèce Borgia , t. II, p. 58- 5ç

E. Müntz. — II. Italie. L’Age d’Or. 22

Vers la même époque, en iSoq-iboS, le Sénat vénitien s’éleva contre les changements incessants de la mode, changements si préjudiciables aux seigneurs et citoyens. Les Vénitiennes n’avaient-elles pas imaginé de supprimer tout à couples robes à queue, puis d’y revenir non moins brusquement! Défense leur fut faite en conséquence de porter des robes à l’allemande — « alla tedesca », — avec des manches trop larges, des tabliers ornés d’or et d’argent, des vêtements de couleurs différentes ornés de velours, de franges et de rubans1.

A Gênes, un conseil municipal évidemment en retard sur le siècle émit la prétention de fixer jusqu’à la coupe, jusqu’à la couleur des vêtements des femmes. Celles-ci ne pouvaient sortir sans avoir les épaules et la poitrine couvertes, les manches fermées sur le poignet. Il leur était interdit de porter les toiles fines de Cambrai et de Nivelle, les étoffes violettes ou écarlates, et une série d’ornements spécifiés dans le plus grand détail2.

Les Génois avaient raison : le costume répondait à des réalités; il symbolisait les divisions par castes, ainsi que d’importants actes de la vie publique; il intéressait la décence autant que la prospérité financière de la cité. Mais le courant était trop fort : dans son besoin de liberté et de fantaisie, l’Age d’Or de la Renaissance ne pouvait plus subir de telles entraves faites pour le bon vieux temps, pour une bourgeoisie parcimonieuse et vétilleuse.

Le Costume au commencement du xvi" siècle. Portrait de Navagero, attribué à Raphaël. (Copie conservée au Musée de Madrid.)

L’étude des marbres antiques, la vue incessante d’acteurs revêtus de la toge,

1. Molmenti, la Storia di Vene^ia nella vita privata, p. 3 1 3 et suiv.

A Gênes, l’édit somptuaire de 1 5 1 2 accordait aux femmes et aux jeunes filles de plus de onze ans le droit de porter des chaînes et un « denteriol » d’or d’une valeur maximum de 6o ducats, une perle ou un joyau d’une valeur maximum de ioo ducats, et des bagues d une valeur maximum de 200 ducats. — Si le lecteur veut bien se rappeler que le ducat de Gênes pesait vers cette époque 3 grammes et demi et qu’il représenterait, au pouvoir du numéraire, une cinquantaine de francs de notre monnaie, il reconnaîtra que les Génoises n’étaient pas trop à plaindre, puisqu’elles pouvaient porter pour i5 ou 20000 francs de joyaux. Que de Paiisiennes se contenteraient aujourd’hui de cette latitude! (Belgrano, délia Vita privata dei Genovesi, p. 256-257-)

2. Belgrano, délia Vita privata dei Genovesi, p. 256 et suiv.

LE COSTUME

ne contribuèrent pas peu, on peut l’affirmer sans témérité, à donner au costume italien la liberté et l’ampleur que nous admirons en lui. Nous savons pertinemment que dans certaines cérémonies les costumes antiques étaient de rigueur : en 1 5 1 2 , les poètes lauréats, pour recevoir la couronne des mains du pape Jules II, durent paraître « in habitu Orphæi 1 ». A l’occasion, on drapait le manteau à l’instar d’une toge, avec des pans rejetés par-dessus les épaules (portrait de Raphaël par Marc-Antoine). J’attribue également à l’influence de l’antiquité l’habitude de laisser à découvert certaines parties du corps, entre autres le cou (portrait de Bindo Altoviti par Raphaël).

Les relations de jour en jour plus nombreuses avec les nations voisines, l’occupation d’une partie de l’Italie par les armées de la France et de l’Allemagne, contribuèrent plus encore à cette révolution. Ce contact incessant avec les étrangers ne pouvait qu’affaiblir l’attachement des Italiens pour leur costume traditionnel : il se forma comme une mode internationale. Les modes françaises surtout firent une large trouée; quoiqu’elles conservassent à cette époque quelque chose de massif, le prestige de nos armes et les alliances contractées par tant de princes italiens avec Charles VIII, Louis XII et François I''1' leur assurèrent une faveur unanime. On constate leur action dès iqqq; cette même année le roi Alphonse II de Naples revêtit, pour son couronnement, une « vestis ad formam gallicam ». Le chroniqueur Bernardi signale d’autre part, pour cette date capitale dans les annales de l’Italie, « moite foggie di vestimenti2 ». Un peu plus tard, Signorelli et Pinturicchio mêlèrent une foule de costumes français ou germaniques, surtout des uniformes de lansquenets, à leurs fresques du couvent de Monte Oliveto Maggiore et de la librairie du dôme de Sienne. Que César Borgia, en faisant son entrée à Chinon (voy. t. I, p. 3 18), portât une veste à la française, que son beau-frère Alphonse d’Este, en fidèle allié de notre pays, se vêtit, pour aller au-devant de sa fiancée Lucrèce Borgia, de velours rouge « à la mode française », avec une toque noire enrichie

Page 1