‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 76 sur 284 · Vo y. Burckhardt, die Cultur, t. I, p · texte numérisé non relu

Vo y. Burckhardt, die Cultur, t. I, p

FLORENCE

éléments milanais; de même le Pérugin, quoique élève des Florentins, réalise un idéal bien distinct du leur. L'École romaine et l’École vénitienne à leur tour dressent autel contre autel. Dans l’architecture, la suprématie d’un Urbinate devenu Milanais par adoption, je veux parler de Bramante, s’imposa également au reste de l’Italie. Seule la sculpture florentine maintint son empire, grâce uniquement à Michel-Ange.

En même temps que le sceptre des arts, le sceptre littéraire tendait à échapper à Florence. Peu d’années avant ou après Laurent de Médicis disparaissaient les poètes, les philosophes éminents, les humanistes à grande envergure, qui avaient jeté un incomparable éclat sur le principat du Magnifique (Pulci, mort en 1487, Politien et Pic de la Mirandole, morts en 1494, Marsile Ficin, mort en 1497, Cristoforo Landino, mort en 1604, etc.).

La génération qui leur succéda ne comptait plus dans ses rangs que Machiavel, Guichardin et Bibbiena, tandis que de tous les points de l’Italie, et même de cette Lombardie et de cette Vénétie si longtemps réfractaires, surgissaient les talents les plus brillants : Sannazar, l’Arioste, Bembo, Bernard Tasso, Trissin, Vida, Sadolet, Castiglione, Bandello, Paul Jove, Pomponace, Fracastor et tant d’autres.

On serait tenté d’expliquer cette décadence par l’excès même de la fécondité, si certaines villes privilégiées, Athènes ou Florence, n’avaient pas précisément connu le secret de se renouveler périodiquement, des siècles durant. La cause du mal, à mon avis, se trouvait ailleurs; elle se trouvait, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, dans cette dislocation à outrance de l’esprit public, qui substitua la subtilité aux aspirations généreuses, aux idées concrètes. Elle se trouvait en outre dans la déchéance politique — de jour en jour plus marquée — de la République florentine. Les prodiges d’habileté de Laurent le Magnifique avaient pu faire un instant de Florence le centre de l’Italie, comme son cœur et son cerveau ; désormais les préoccupations sont ailleurs : les fils les plus glorieux de Florence, Léonard de Vinci et Michel-Ange, n’y font plus que de courtes apparitions. On y voit bien encore des artistes qui s’agitent, mais sans se rattacher à quelque idée dominatrice. Sur les bords du Tibre, au contraire, le contact incessant avec tant de souvenirs glorieux, tant de person-

Fac-similé d’une gravure sans date publiée dans le « Sbandimento generale di Carnovale ».

nalités éminentes, tant d’intérêts de premier ordre, embrassant l’univers tout entier, alimentent, réchauffent et inspirent la nouvelle École, bien autrement que ne pouvaient le faire les trésors de science accumulés à Florence. En un mot, l’attention publique se détourne de Florence, qui, comparée à Rome, finit par ressembler à une ville de province. L’élévation du cardinal Jean de Médicis au trône pontifical acheva de faire dériver du côté de Rome toutes les forces intellectuelles de sa ville natale. D’autres cités auraient pu se contenter d’un rôle relativement encore brillant, mais les Florentins étaient ainsi faits : il suffisait qu’ils soupçonnassent n’importe où une supériorité quelconque, pour qu’ils se sentissent profondément humiliés et malheureux.

Les apparences toutefois étaient trompeuses. A ne s’attacher qu’à la masse des artistes florentins célèbres1 ainsi qu’aux marques de faveur qui leur étaient prodiguées tant par le reste de la Péninsule que par les nations étrangères, on aurait pu se croire reporté aux plus beaux temps de la Première Renaissance, à cette époque où les Brunellesco, les Donatello, les Alberti parcouraient l’Italie en triomphateurs 2. Même illusion si l’on considère Florence au point de vue de l’exportation : c’est le marché où l’Europe entière achète bustes et statues, tableaux de chevalet et ouvrages en marqueterie , bas-reliefs en terre cuite

1 . Aucun éloge n’égale ici l’éloquence d’un simple catalogue de noms :

Comme architectes, nous rencontrons, vers la fin du xve siècle ou le commencement du xvi% les San Gallo, les Majano, le Cronaca, Baccio d’Agnolo; comme sculpteurs, Verrocchio, les délia Robbia, les Majano, Mino de Fiesole, Pollajuolo, Bertoldo, Francesco di Simone Ferrucci, Adriano, Buglioni, Rustici, Torrigiani, Tribolo, Lorenzetto, les Sansovino, et enfin Michel-Ange; comme peintres, Filippino Lippi, Domenico Ghirlandajo et les siens, Botticelli, Benozzo Gozzoli, l’Indaco, Piero di Cosimo, Léonard de Vinci, Fra Bartolommeo délia Porta et Mari otto Albertinelli, Francesco et Luca Penni, Franciabigio, Raffaellino del Garbo, Andrea del Sarto, Granacci , Perino del Vaga, Lorenzo di Credi ; comme orfèvres, graveurs en pierres dures, sculpteurs en bois, Giovanni delle Corniuole, Battista et Leonardo del Tasso, Cellini ; comme miniaturistes, Attavante, Gherardo, Monte di Giovanni ; comme graveur, Robetta, etc.

C’était par milliers, à coup sûr, que se chiffraient à ce moment les artistes fixés à Florence : au début du xvr siècle on y comptait, pour ne citer qu’un exemple, quinze peintres portant le prénom de Raphaël.

2. Exemples : A Pérouse travaillaient les Tasso, sculpteurs en bois florentins; à Rome, Michel- Ange, les San Gallo, Andrea et Jacopo Sansovino, Lorenzetto, Penni, Perino del Vaga, Luca délia Robbia le jeune et une infinité d’autres; à Naples, les deux frères da Majano; à Urbin, Baccio Pontelli ; à Bologne, Francesco di Simone, Michel-Ange et Baccio da Montelupo; à Mantoue, Luca Fancelli, Sandro di Bartolo et Francesco Fiorentino; à Venise, Verrocchio, puis Baccio da Montelupo, Jacopo Sansovino; à Milan, Léonard de Vinci; à Turin, Meo del Caprina; à Gênes, Civitale, A. Sansovino, Donato Benti ; à Savone, Giuliano da San Gallo, etc., etc.

En France, nous avons à signaler la présence de David Ghirlandajo, du ntédailleur Niccolô Sforzore, de Dominique de Cortone, des Juste, puis de Léonard de Vinci et d’André del Sarte; en Allemagne, d’Adriano Fiorentino; en Angleterre, de Torrigiano, de Benedetto da Rovezzano, de Toto del Nunziata; en Espagne, d’Andrea Sansovino, de Torrigiano, etc.; à Lisbonne, de deux artistes en marqueterie de Volterra et de Pistoja; à Cracovie, de toute une colonie florentine, etc.

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émaillée et miniatures. Un certain G. -B. Palla se lit une sorte de notoriété comme commissionnaire en exportations de ce genre, comme l’agent infatigable et l’âme damnée de François Ier.

N’importe, les Florentins se voient désormais forcés de compter avec les autres provinces, tandis qu’auparavant ils régnaient partout en maîtres. Les Ombriens, les Urbinates, les Lombards, les Vénitiens, leur font une concur-

La Vierge entre saint Jacques et saint Dominique.

École des délia Robbia. (Eglise San Jacopo a Ri poli , à Florence.)

rence redoutable, et plusieurs représentants de ces régions naguère si obscures poussent l’audace, comme le firent le Pérugin et Raphaël, jusqu’à s’établir à Florence même, en plein camp ennemi.

Mais reprenons par le menu cette page des annales florentines, somme toute encore si riche en chefs-d’œuvre.

Après l’expulsion des Médicis, le gouvernement républicain d’une part, Savonarole de l’autre, prirent en main la cause de l’art. De l’action exercée par Savonarole, il a été suffisamment question dans un des précédents chapitres (p. 25-20); bornons-nous ici à rappeler que le réformateur réussit à grouper en faisceau les éléments mystiques encore assez nombreux chez ses concitoyens et à imprimer pour un temps à la peinture florentine une impulsion nouvelle.

Mais il avait bâti sur le sable; aussi, après sa chute, à peine de loin en loin quelque disciple plus ou moins avoué, Fra Bartolommeo , Michel-Ange, se souvint-il de ses prédications.

Quelle attitude, a son tour, prit le gouvernement de la République? Il débuta, nous avons le regret de le constater, par la mesure la plus fâcheuse. Quoique les trésors d’art réunis par les Médicis eussent constitué un musée public, ouvert à toute la jeunesse studieuse de Florence, plutôt qu’une collection particulière, la Seigneurie n’hésita pas à les disperser : une partie d’entre eux fut vendue aux enchères L La bourgeoisie florentine avait l’esprit trop mercantile pour détruire ; au lieu de fondre les bronzes, de briser les marbres, elle préféra les convertir en numéraire. Aussi quelques-unes de ce s dépouilles opimes purent-elles être recouvrées par les Médicis après leur retour, en 1 5 1 2 .

Dans la suite, malgré les sacrifices énormes imposés à la République par sa longue lutte contre Pise (iqçS-lSoç), par son alliance ruineuse avec Charles VIII et Louis XII , par les entreprises d’Alexandre VI et de César Borgia, la Seigneurie affirma plus d’une fois la solidarité qui, dans une cité telle que Florence, unissait la prospérité publique a la cause de l’art. Dès 149b elle fit procéder à la construction de la salle du Grand Conseil, après avoir eu recours aux lumières des artistes les plus éminents. Comment d’ailleurs n’aurait-elle pas attaché du prix aux choses de l’art, lorsqu’elle voyait a tout instant les artistes ou les œuvres d’art former le sujet de graves débats diplomatiques (commande du David de bronze de Michel-Ange, destiné à être offert à un des ministres de Louis XII, et que celui-ci réclamait avec tant d’insistance; négociations avec Jules II au sujet de Michel-Ange, négociations avec le maréchal de Chaumont au sujet de Léonard, etc.) !

Le gonfalonier perpétuel, Pietro Soderini (nommé à cette fonction en i5o2, mort en 1 5 2 2 , à Rome), nature droite, mais esprit borné y marqua son passage aux affaires par la commande des deux cartons de la Bataille d' Anghiari et de la Guerre de Pise, faite à Léonard de Vinci et à Michel-Ange, par la décoration d’une salle du Palais Vieux confiée à Andrea Feltrini, par l’érection de son tombeau orné de grotesques par Benedetto da Rovezzano (église du Carminé, 1 5 1 2 ; voy. la gravure placée en tête de ce chapitre). Par contre, il négligea l’occasion d’employer le jeune Raphaël, que lui avait si chaudement recommandé la duchesse Jeanne délia Rovere.

On avait tellement prodigué les constructions religieuses à Florence pendant les deux premiers tiers du xvp siècle, qu’il ne fuit pas s’étonner de voir

1 . Voy. les Précurseurs de la Renaissance , p. 21 1-21.5. — Les Collections des Médicis au AT0 siècle, p. 99-107 (Paris, librairie de l’Art, 1888).

2. On connaît la sanglante épigramme que lui décocha Machiavel : « La nuit où mourut Pietro Soderini, son âme se rendit à l'entrée de l’Enfer. Pluton lui cria : Ame imbécile ! que parles-tu d’Enfer ! Descends aux limbes des petits enfants. »

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cette branche de l’art relativement délaissée. En dehors de l’église San Francesco ou San Salvatore al Monte, le chef-d’œuvre du Cronaca, on ne trouve à signaler que des constructions accessoires : le portique et le cloître de l’Annonciation, le cloître de Santa Maria Maddalena dei Pazzi, la sacristie de Santo Spirito, terminée en 1496 par Antonio Pollajuolo d’après les plans, affirmet-on, de Giuliano da San Gallo.

Les fabriques des églises et les corporations religieuses n’en mirent que plus d’ardeur à embellir les sanctuaires existants. L’œuvre du Dôme multiplia les commandes de statues destinées à compléter les différentes parties de l’édifice : elle occupait d’une façon permanente dix-huit « maestri di scarpello’ ». A tour de rôle elle chargea Michel-Ange (l5o3), Jacopo Sansovino ( 1 5 1 1 ), Andrea Sansovino et Benedetto da Rovezzano (1 5 1 2), Andrea Ferrucci (i5iq), puis Bandinelli, de sculpter des statues d’apôtres ou de saints. C’est aussi la fabrique du Dôme qui, d’accord avec les consuls de 1’ « Arte délia Lana » (la corporation des industries de la laine), invita en i5oi Michel-Ange à sculpter le David colossal qui prit place devant le palais de la Seigneurie. Constatons, à ce sujet, la préoccupation d’orner de statues, non plus seulement les églises, mais encore les places publiques ; lorsque le colosse de Michel-Ange se dressa en face de la Loge des Lanzi, celle-ci contenait déjà la Judith de Donatello, qui y avait été installée en 1490.

Le Baptistère situé en face du Dôme ne fut pas moins bien partagé. Sa décoration extérieure se compléta par deux groupes importants, le Baptême du Christ d’Andrea Sansovino (1002) et la Décollation de saint Jean-Baptiste de Rustici (i5o6-i5 1 1).

Le clergé régulier ne voulut pas rester en arrière. On sait quels titres les Dominicains se sont créés à notre reconnaissance en peuplant le couvent de Saint-Marc à Florence et le couvent de Saint-Dominique à Fiesole des chefsd’œuvre de Fra Angelico. Un autre membre de l’ordre, Fra Bartolommeo délia Porta, continua dignement la tradition de son pieux prédécesseur. Le prieur de Monte Oliveto, à son tour, commanda Y Annonciation, aujourd’hui exposée au Musée des Offices sous le glorieux nom de Léonard de Vinci, et la Cène attribuée au Sodoma (gravée p. 93), tandis que les moines de Vallombreuse fixés à la « Badia » de Ripoli enrichissaient leur sanctuaire du Couronnement de la Vierge de Ridolfo Ghirlaudajo (iSoq, aujourd’hui au Louvre), et que les Chartreux du Val d’Erna dotaient le leur de la Crucifixion de Mariotto Albertinelli (i5o(j).

On connaît moins les services rendus à l’art par les Servites, dont l’ordre avait été fondé à Florence même au xme siècle, et qui restèrent si longtemps en communion d’idées avec leurs concitoyens. Leur église, dite de l’Annonciation, avait été bâtie, on s’en souvient (t. 1, p. 466), d’après les plans de

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