‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 86 sur 284 · DE LA GRAVURE PUBLIÉE PAR SÉBASTIEN MUNSTER · texte numérisé non relu

DE LA GRAVURE PUBLIÉE PAR SÉBASTIEN MUNSTER

ROME

Rome. Parmi les peintres qui visitèrent la Ville éternelle pendant le pontificat d’Alexandre VI, on remarque le Pérugin, qui reçut d’un coup 600 florins pour les travaux exécutés avec Antonazzo lors des fêtes du couronnement, le Siennois Girolamo del Pacchia, Pietro d’Andrea de Volterra, Morto da Feltro, le Garofalo, Ambrogio, qui décora en i5o3 une chambre destinée à César

Le Temple (« il tempietto ») de Bramante, près de l’église San Pietro in Montorio, à Rome.

Borgia, puis Paolo, Giuliano et Evangelista, qui travaillèrent pour les moines de Saint-Augustin, Pier Matteo d’Amelia, qui parvint aux fonctions de gouverneur de la cité de Fano, etc.

Quant aux orfèvres, ils durent éprouver une cruelle déception, si tant est qu ils aient escompté la libéralité du nouveau pape. Les pensées d’Alexandre VI étaient ailleurs. Il se contenta, conformément aux traditions séculaires du Saint-Siege, de commander les roses d’or, les épées d’honneur obligatoires, les

E. Müntz. — 11. Italie. L'Age d'Or. 3,

calices destinés à enrichir cerminées. Pour le reste, il s’en périodiquement, la disparition de faisait entrer dans son trésor les somptueuses : c’est ainsi qu’à recueillit pour i5oooo ducats d’argent comptant, d’argenterie, alors qu’il était si facile de De même qu’Alechoix de l’Ombrien peintre attitré de la même il confia à des un des rares ouvrages dus à son en argent doré, destinées à la des maîtres chargés de ce travail, nus : quatre d’entre eux avaient Bernardino di Viviano (aussi Feliciano di Antonio, puis Anto- Angelino et Domenico , étaient Pour graver les monnaies de employa un artiste qui devint de Pescia; il lui confia ces foncjouterai que le nombre des pièces onze ans fut peu considérable :

émises par Jules II et 147 émises Quoique Alexandre VI lût sobre sait pour sa table que 100 florins dépensa 4000 et Léon X de 8 sible à la cupidité qu’à la magniromaine et les exigences du cérése soustraire à certains frais de l’abondance des commandes laites artistes congénères. L’art textile rôle plus considérable que n’immultiplicité des cérémonies où les à intervenir, il primait ou peu C’étaient tantôt des ornements matiques , des « pallii » (des vieux français), des bannières, tôt des tapis de pied et des tapis—

taines églises, à des fêtes déterremit aux décisions du sort :

quelque haut dignitaire de l’Église pièces les plus rares et les plus la mort du cardinal Michiel il (7 millions et demi de francs) de tapisseries. Pourquoi acheter, prendre sans bourse délier !

xandre VI avait ftit Pinturicchio pour cour pontificale, de orfèvres de l’Ombrie les statues d’apôtres, thapelle pontificale. Les noms de 1493 à 1498, sont peu conpour patrie la ville de Foligno, appelé Benedetto) et son neveu nio et Luca; les deux autres, originaires de Sutri.

l’atelier pontifical, Alexandre VI célèbre dans la suite : Pier Maria fions importantes en 1499. J’aémises pendant ce pontificat de il ne s’éleva qu’à 35 (contre 93 par Léon X).

comme un Espagnol (il ne dépenpar mois, tandis que Jules II en à 9000), et qu’il fût plus accesficence, la tradition de la cour monial ne lui permettaient pas de représentation. Ainsi s’explique aux tapissiers, aux brodeurs et aux jouait à la cour des papes un porte ailleurs. Étant donnée la broderies et les tentures avaient s’en faut les autres branches, sacrés, des chasubles, des dal- « pailes », comme on disait en des baldaquins sans nombre, tanseries de haute lisse, des draps

Epée d’honneur ciselée par Angelino de Sutri

et donnée par Alexandre VI à Boguslaw X, duc de Poméranie. (Musée Hohenzollern a Berlin.)

ROME

funéraires, des housses, etc., lait de broderies, de brocarts, fêtes du couronnement, le déprunte à un document inédit, étendard destiné au château autres bannières pour le même nière du peuple romain, 5o flo- 200 florins; 14 bannières de quins avec 28 petits drapeaux nières pour les l3 régions de nitures, des housses de chevaux,

Un brodeur espagnol, Altifical, était comme de raison aussi paraître dès ce pontificat brodeurs romains de la Re-

De même que son père (1476-1607), d’ab'ord cardinal, de Romagne, portait la peine sonne ne s’intéressait moins science, à l’art, et il faut nous moins, nous serons autorisés à patibilité entre des instincts si sances de l’esprit. « Non se écrivait la marquise Isabelle de pondants. Ainsi s’explique pourà la marquise une statue anque l’on croit identique à celui avec lui -même, l’avide, ambin’employa Léonard de Vinci exclusivement, non à titre de

Les portraits de César Borcelui de Piero di Cosimo, il de Vasari, que le carton, qui a de Pinturicchio ont également

]. Article de M. Venturi dans YArsuiv. Sur les portraits de César Bor- M. Yriarte dans la Galette des Beaux sur son épée (reproduite plus haut,

etc. Veut-on savoir ce qu’il falde velours, rien que pour les compte ci-dessous, que j’emnous l’apprendra : un grand Saint-Ange, l5o florins; trois château, 180 florins; la banrins; 20 flammes de trompettes, coureurs, 66 florins; 2 baldachacun , 60 florins; 1.3 ban- Rome, 26 florins; puis des garetc., pour des milliers de florins, fonso de Séville, massier ponle favori du Pape. Nous voyons Angelo, le plus célèbre des naissance.

Alexandre VI , César Borgia puis duc de Valentinois et duc de son origine étrangère. Perque lui à la littérature, à la en féliciter : pour une fois du nous persuader qu’il y a incomféroces et le culte des jouisdclecta molto di antiquité » , Mantoue à un de ses corresquoi il abandonna si facilement tique de Vénus et un Cupidon , de Michel-Ange h Conséquent tieux et impitoyable Espagnol qu’à titre d’ingénieur militaire peintre.

gia ont joué de malheur. De ne restait déjà plus, au temps lui-même disparu depuis. Ceux péri. Quant à celui de la ga-

chïvio storico deïï’ Arte , 1888, p. I et gia, voir la très attachante étude de Arts, septembre et octobre 1887, et, p. 10), le travail du même savant

Fourreau de l'épée ci-contre.

dans la Revue des Deux Mondes, 1 885 , t. LXXI, et dans la Galette archéologique de 1888.

lerie Borghèse, faussement inscrit sous le nom de Raphaël, il est absolument apocryphe. Nous ne possédons comme document iconographique sur le fils d’Alexandre VI et le héros de Machiavel que la gravure de Paul Jove reproduite ci-dessus (p. 7).

Le souvenir de l’aventurier espagnol s’est cependant perpétué par une œuvre d’art considérable, et telle qu’elle reflète peut-être le mieux son caractère et le goût de son temps : je veux parler de l’épée ciselée et gravée par l’orfèvre Hercule de Pesaro (collection du duc de Sermoneta, à Rome) et du fourreau de cuir, exécuté par les soins du même artiste (Musée de South-Kensington). Cette arme superbe, savamment décrite et commentée par M. Charles Yriarte, est connue de nos lecteurs par les deux gravures publiées ici même (p. 10-1 1). Le taureau des Borgia forme, comme de raison, le thème principal de l’ornementation.

Quoique le règne de Pie III (Antonio Todeschini, autorisé par son oncle Pie II à prendre le nom de Francesco Piccolomini) n’ait duré que vingt-sept jours (élu le 22 septembre i5o3, il mourut le 18 octobre suivant), le portrait

de ce pontife ne saurait être omis dans la galerie des Mécènes italiens de la Renaissance. On a lu ci-dessus (p. 280) la mention des œuvres d’art si importantes dont il enrichit sa ville natale, Sienne, avant son élévation au pontificat. A Rome, il n’eut pas le temps d’affirmer ses préférences : nous savons seulement qu’il employa un peintre siennois, Pietro Turini. Un anneau cardinalice, conservé au Musée national de Florence, date également de ce pontificat éphémère.

Les parents de Pie III, Jacomo et Andrea Piccolomini, lui firent élever, par Francesco di Giovanni Ferrucci et Bastiano di Francesco Ferrucci de Fiesole, vers i5o5, le tombeau que l’on voit encore à Sant’ Andrea délia Valle. Le contrat, dont le texte nous est conservé , stipule entre autres que l’inscription sera supportée par trois harpies. Idée qui paraît bizarre aujourd’hui, mais qui était bien dans les habitudes du temps.

Qui dit délia Rovere ' dit Mécène. Depuis que Sixte IV avait affirmé, avec

1 . Partout, jusqu’au fond des montagnes du Gévaudan, les membres de la famille délia Rovere laissaient des preuves de leur magnificence et de leur goût. Les deux beaux clochers

Médaille du cardinal Clément délia Rovere.

Par un anonyme italien.

Médaille du cardinal Julien délia Rovere

(plus tard le pape Jules II).

Par un anonyme italien.

Étude pour lu groupe de Jules II, dans la chambre d’Héliodore, tar Raphaël. (Musée du Louvre.)

ROME

tant d’éclat, son amour de l’art, il n’était membre de sa famille qui ne brûlât de s’illustrer par le culte des belles choses. Mais une énergie aussi indomptable que celle du cardinal Julien délia Rovere, devenu le pape Jules II, des vues aussi grandioses, une magnificence aussi éclairée, ne s’étaient jusqu’alors rencontrées chez aucun des Mécènes de la Renaissance, pas même chez Laurent de Médicis, pas même chez Ludovic le More. Obtenir qu’un Bramante dirigeât la splendide réédification du sanctuaire commun de la chrétienté, de Saint- Pierre de Rome, et celle du palais du Vatican, qu’un Michel-Ange sculptât son tombeau et peignît sur la voûte de la chapelle Sixtine ces visions surhumaines de l’histoire de la Création, qu’un Raphaël décorât la Chambre de la Signature et la Chambre d’Héliodore; réunir dans la cour du Belvédère l 'Apollon, le Laocoon, la Cléopâtre, c’était un programme trop audacieux pour qu’aucun potentat eût osé jusque-là le concevoir même en rêve ! Et autour de ces souverains maîtres, quelle phalange d’artistes éminents, les San Gallo, les Sansovino, les Pérugin, les Sodoma, les Caradosso, les Guillaume de Marcillat, tous ceux qui dans n’importe quelle spécialité passaient pour les premiers ! La Renaissance parvenue à son apogée s’incarnait enfin en une figure héroïque, embrasant tous ceux qui l’entouraient d’un rayon de sa grandeur.

Compter les artistes qui se sont pressés à Rome pendant le pontificat de Jules II, énumérer les églises, les palais, les statues, les fresques, qui s’y sont accumulés pendant ces dix années d’incomparable fécondité, paraîtrait fastidieux après l’énoncé de merveilles telles que le Saint-Pierre de Bramante, les fresques de la Sixtine et des Stances1. Terminons plutôt notre esquisse par ce vigoureux portrait tracé du pape-soldat par Théophile Gautier dans les strophes adressées à Jean Duseigneur :

Médaille du pape Jules II.

Par Camelio.

Et Jules deux régnait, nature riche et large,

Qui portait tout un siècle et jouait sous la charge;

Il ployait Michel-Ange avec son bras de fer,

Et, le voyant trembler, sachant qu’il n’était qu’homme, Au dôme colossal de Saint-Pierre de Rome Le traînait, en jurant, allumer son enfer-.

de la cathédrale de Mende, dans la Lozère, sont dus à la libéralité de l’évêque François délia Rovere, qui les fit élever de i.5oR à 1 .5 1 2 .

1. Le lecteur comprendra que, désireux d’apporter du nouveau plutôt que de reproduire des informations déjà imprimées ailleurs, je le renvoie, pour de plus amples détails, à un de mes travaux antérieurs, mon volume sur Raphaël : il y trouvera, pour les pontificats de Jules II et de Léon X, de nombreux documents qui n’auraient pu trouver utilement place ici.

2. Il est à peine nécessaire de relever cette licence poétique : c’est Paul III, non Jules II,

Tout était grand alors comme l’âme du maître;

Car il avait au cœur — ce Bonaparte prêtre —

Des choses que n’ont point les rois de ce temps-ci ;

De tout homme ici-bas il pressentait le rôle,

Et disait à chacun, lui frappant sur l’épaule :

« Marche ! ta gloire est par ici ! »

Léon X, quelle antithèse à Jules II! Autant l’un avait de fougue, autant l’autre avait de douceur et d’astuce, car il ne faut pas que les titres impérissables que cet héritier des Médicis s’est créés en tant que protecteur des savants, des poètes, des artistes, nous fassent oublier ce qu’il montra d’ambition et de perfidie en tant que souverain. Sur un seul point, le nouveau pape se rencontrait avec l’ancien : comme lui, il avait au suprême degré la passion des belles choses, avec cette différence que là où Jules II, nature exclusive et systématique (il était rebelle aux lettres), se concentrait, lui s’épanchait, embrassant dans une commune étreinte la poésie et l’érudition, les arts du dessin et la musique, en un mot le vaste domaine des jouissances intellectuelles, jusqu’aux sciences exactes et à l’histoire naturelle (il entretenait au Vatican une foule d’animaux curieux ou rares, des perroquets, un aigle, un léopard, des lions, des faucons, des gerfauts, pour ne pas parler des rossignols, des cerfs, etc.).

Léon X, rapporte un contemporain, le patriote suisse Bonivard, « étoit savant en lettres grecques et latines, en ce institué par le Politien, et davantage bon musicien, en quel art il se délectoit démesurément. Au reste, beau personnage de corps, mais de visage fort lait et difforme, car il l’avoit plutôt gros par enflure que par chair ni graisse, et d’un œil ne voyoit goutte, et de l’autre fort peu, sinon par le bénéfice d’une lunette de béril appelée en italien un ochial, mais avec iceluy il y voyoit plus loin que homme de sa cour. » Ce connaisseur hors ligne, avec ses gros yeux ronds à fleur de tête, était en effet, comme son père Laurent le Magnifique, d’une myopie extraordinaire. Au dire de l’Arioste, il cessa de porter des lunettes après son élévation au pontificat, sauf à ne plus reconnaître ses interlocuteurs1.

Entreprendre la réhabilitation de Léon X peut paraître une tâche superflue, et cependant il n’a pas manqué, dans notre siècle, de Zoïles pour nier la compétence du glorieux fils de Laurent le Magnifique. En frit, Léon X a eu le tort

qui a commandé â Michel-Ange le Jugement dernier ; en outre, cette page immortelle se trouve à la chapelle Sixtine, non au dôme de Saint-Pierre.

I. Marc Monnier, La Renaissance, de Dante à Luther, p. q38. — Burckhardt, Cultnr, t. I, p. 212. — Gebhart, la Renaissance italienne et la Philosophie de l'Histoire-, Paris, 1887, p. 177 et suiv.

Médaille du pape Léon X.

Par un anonyme italien.

Médaille

du pape Léon X.

Attribuée

a F. da San Gallo.

ROME

de négliger Michel-Ange, dont il avait peur, et le tort, non moins grand, de se laisser distraire par une foule de fantaisies de la mission grandiose qui s’imposait désormais à tout souverain pontife, l’achèvement du nouveau Saint- Pierre. Mais que d’occasions où il eut à affirmer ses préférences , à faire montre de ses lumières !

Le concours pour la façade de Saint -Laurent, où il donna le prix à Michel-Ange, devinant ainsi son génie d’architecte; le concours pour l’église Saint-J ean - des - Florentins à Rome , où il désigna comme vainqueur Jacopo Sansovino , quoique Raphaël, Peruzzi et Antonio da San Gallo eussent concouru ; puis la discussion du plan de Saint-Pierre de Rome, qu’il fit modifier par Peruzzi ; ou encore les critiques formulées sur le David vainqueur de Goliath que lui offrait Baccio Bandinelli.

Pour peindre la magnificence de ce fils des Médicis, pour énumérer ses fondations artistiques, littéraires, scientifiques, il faudrait des volumes. Cette tâche a été abordée avec autant d’érudition que de goût par l’Anglais R.oscoe, dans un ouvrage depuis longtemps classique ', auquel je dois me borner à renvoyer le lecteur. Rappelons seulement que les plus grands noms de la litté—

I. Se servir de l’édition donnée par Bossi : Vita e Ponlijicato di Leone X; Milan, 1816-1817, 12 vol. in-8°. — Voir aussi Fabroni, Leonis X Vita; Pise, 179 7, in-4". - J’ai publié, dans la

Porte de la Chambre de l'Incendie du Bourg, au Vatican. Par Giovanni Barile.

rature et de la science italienne, Bembo, Machiavel, Trissin, Vida, Francesco Berni,

Les Loges de Raphaël. (Fragment.)

glorieusement l’œuvre de son père Laurent père Pierre, de son aïeul Cosme, le Père de

Sadolet, Bibbiena, l’Arioste, Castiglione, Navagero, Tebaldeo, Beroalde, Aleander et tant d’autres , se rattachent au souvenir de Léon X ; que, rien que pour la poésie latine, on comptait de son temps à Rome, au témoignage de Francesco Arsilli, quatrevingt - dix versificateurs célèbres; que le pape fit porter à cent le nombre des professeurs de l’Université; qu’il organisa le musée d’antiques du Vatican ; qu’il racheta la bibliothèque des Médicis et imprima un magnifique essor à la bibliothèque du Vatican ; qu’il chargea Raphaël d’achever la décoration des Stances et d’entreprendre celle des Loges, ainsi que les cartons des tapisseries; qu’il offrit l’hospitalité à Léonard de Vinci au Vatican ; qu’il employa des architectes tels que Bramante, Giuliano et Antonio da San Gallo, Fra Giocondo, Peruzzi, [acopo Sansovino.

En un mot, si Léon X n’a pas fait à lui seul son siècle, il est du moins certain qu’ayant achevé le Magnifique, de son grandla patrie, il a pu, sans usur-

Biblicthèque du Vatican au XVIe siècle (Paris, Leroux, 1886), une série de documents inédits sur cette partie si féconde de l’administration de Léon X.

ROME

nom à ce que nous sommes en droit d’appeler, en gloire de ses trois ancêtres, l’Age des Médicis.

Les Loges de Raphaël. (Fragment.)

pation , donner son associant à sa gloire la

Un exemple tel que celui de Léon X ne pouvait laisser indifférente la cour pontificale, la noblesse romaine ou l’aristocratie d’argent fixée sur les bords du Tibre. Parmi tant de Mécènes, un banquier originaire de Sienne éclipsa tous ses émules.

Agostino Chigi, le créateur de la Farnésine et de la chapelle qui porte son nom à Sain te -Marie du Peuple, l’ami de Raphaël, de Sebastiano del Piombo, de Peruzzi, du Sodoma, fut le plus riche et le plus libéral des amateurs de son temps. Il prit à tâche de réaliser les merveilles des Mille et Une Nuits. La description que l’Arioste avait faite du palais de la fée Mantoue pouvait s’appliquer à la lettre à la Farnésine : ici comme là, tout, jusqu’aux écuries,

— ces fameuses « stalle Chigiane » , dont le luxe était proverbial, — resplendissait d’or et de tapisseries1.

A Chigi faisaient pendants d’innombrables amateurs ecclésiastiques ou laïques, le cardinal Jules de Médicis,

1 • E di parmi di razza, e di cortine Tessute riccamente e a varie foggie,

« Des tapisseries d’Arras et des rideaux E. Müntz. — II. Italie. L’Age d'Or.

le futur pape Clément Vil, qui s’immor-

Ornate eran le stalle e le cantine,

Non sale pur, non pur carnere e loggie. richement tissés de toutes sortes de manières

talisa dès lors par la fondation de la villa Madame et par la commande de la Transfiguration de Sebastiano del Piombo; puis Julien de Médicis et Laurent de Médicis, l’un le frère, l’autre le neveu de Léon X; les cardinaux Pucci et Cibo, l’évêque Pandolfini, G. B. Branconio d’Aquila, B. Turini de Pescia, et tant d’autres.

Jamais non plus le besoin de tout raisonner et de tout embellir, le besoin de donner jusqu’aux plus humbles ustensiles, jusqu’aux productions culinaires, les formes plastiques les plus élégantes, ne fut aussi vif. Plus de banquets sans pièces montées dans lesquelles le pâtissier taisait concurrence au statuaire; la déclamation de poésies, les concerts, les représentations dramatiques, formaient le complément obligé des menus de Léon X. C’était décidément l’épicurisme, dans son acception la moins élevée, non le platonisme, si cher aux premiers Médicis, qui triomphait avec le plus raffiné et le plus prodigue de leurs

héritiers.

Médaille de Chigi.

Par un anonyme italien.

Pour que l’évolution des différentes formes de l’art à la cour des Papes fût complète, pour que la Renaissance y jetât des racines protondes, il manquait une chose : c’est que les Romains, non contents d’applaudir aux chefs-d’œuvre nouveaux auxquels leur ville servait d’asile, prissent eux- mêmes en main le compas, l’ébauchoir ou le pinceau. Mais c’eût été leur demander l’impossible. Comme par le passé, à peine trouvet-on de loin en loin un artiste né sur les bords du Tibre, le peintre Jules Romain, le sculpteur et médailleur Gian Cristotoro Romano. Aussi la Renaissance, qui a laissé

Le Musée du Belvédère, fondé par Jules II. Fac-similé d'une gravure de Marins Kartarus (1574)

ornaient non seulement leS salles, les chambres et les galeries, mais encore les écuries et les caves. » (Roland furieux, ch. XL1II, st. cxxxm.)

1. Nous empruntons cette gravure à l’érudit mémoire de M. Michaelis : Gescbicbte der Slaluenbofes im Vaiicanischen Belvedere. Berlin, 1890.

Page 1