BiBL : T. I, p
LES ARTS DECORATIFS.
d'œuvre et d'articuler les différents éléments de la forme; en d'autres termes,
La ViL'ige et l'Enfant Jésus. Pac-similé d'une f.'iavine anonyme de PEcoIe milanaise.
le luxe lourd qu'avait apporté avec elle l'invasion des Barbares, les amoncelle
HISTOIRE DE L'ART l'ENDANT LA RENAISSANCE.
ments de cabochons chers aux Byzantins, firent place à des créations aussi libres qu'élégantes. La magnificence ne comptait pas seule aux yeux de l'Age d'Or : il fallait qu'elle eût pour pendant l'esprit qui l'anime et la relève. A tout instant, qu'il s'agisse de cadeaux princiers, de cérémonies, de fêtes, de divertissements de n'importe quelle sorte, de vêtements, de meubles, des juges inexorables relèvent les fautes de goût. Et de même le style, terme qui de nos jours encore est synonyme, en italien, de convenance, devait s'étendre jusqu'aux moindres branches de "industrie. Architectes, sculpteurs et peintres
continuèrent à les défrayer de patrons, désireux qu'ils étaient de taire pénétrer partout l'esprit nouveau. Léonard de \'inci dessina des modèles de robinets et des modèles de caractères d'imprimerie; Raphaël, des modèles de meubles et de vaisselle, sans parler de ses cartons de tapisserie et de mosaïques; Michel -Ange lui-même, quoiqu'il distinguât, un des premiers, entre le grand art et les applications industrielles, se vit plus d'une fois forcé de taire des dessins ou des maquettes destinés aux orfèvres, aux ébénistes ou aux tailleurs de pierres. La poursuite de la liberté et du mouvement exposait d'ailleurs à un grave danger : les artistes devaient être fatalement entraînés à ne plus reproduire que des êtres animés, et, partant, à proscrire tous les ornements composés à l'aide d'éléments végétaux ou géométriques, si nécessaires pour donner aux compositions d'un caractère décoratif la fermeté et l'harmonie. En un mot, toutes les industries d'art relevant de la plastique devaient ne plus être que les diminutifs de la sculpture, toutes les industries d'art relevant de l'ornementation plane que des diminutifs de la peinture. L'École de Michel-Ange ne manqua pas de tomber dans cet excès : il suffit de nommer Benvenuto Cellini pour caractériser ime série de compositions ultra-mouvementées, dont le repos est systématiquement exclu. L'Age d'Or sut heureusement éviter l'écueil.
L'action incessante des grands arts sur les petits comportait, .'i côté d'incontestables avantages, d'autres inconvénients encore.
LeUre composée par Léonard de Vinci pour la Divine Proportione de Pacioli (Venise. iJixii.
LES ARTS DECORATIFS.
Les procédés de reproduction inventés par le xv*^ siècle — fonte en bronze appliquée aux plaquettes et aux médailles, gravure sur cuivre et sur bois — répandirent partout les modèles des maîtres. Mais à la longue, par une réaction fatale, ils paralysèrent, puis tuèrent chez les artistes décorateurs toute espèce d'initiative : ce n'était pas impunément qu'on leur offrait , pour quelques baïoques, des compositions aussi parfaites que les estampes gravées par Marc-Antoine d'après Raphaël : la tentation était trop torte; si déjà les architectes , les sculpteurs et les peintres avaient trop souvent copié les modèles antiques, pouvait-on demander à un émailleur, à un potier, de s'ingénier à inventer des compositions nouvelles! De là ces innombrables copies, en majolique, en émail, sur vitraux, en tapisserie, en bronze ou en bois, du Jugement de Paris, de l'Histoire de Psyché et de tant d'autres pages, admirables en elles-mêmes, mais absolument déplacées sur des objets mobiliers. La postérité y a
perdu cette foule de motifs originaux qui faisaient naguère le prix des moindres productions de l'art décoratif; et d'autre part une confusion fâcheuse s'est introduite dans les différentes branches de l'art. En effet, violant la règle si sage de la séparation des genres, on copiait indideremment le même sujet en
E. Munlz. — II. Italie. L'Age d'Or ij3
Le Retable de Graii. i Musée du Louvre.)
sculpture et en peinture, en métal ou en verre, dans des tapisseries gigantesques, dans des reliures, dans des bijoux.
Un des faits les plus considérables dans cette nouvelle phase des industries d'art italiennes, c'est la position prise par les Vénitiens; la mosaïque, la dentelle, la reliure suivent l'impulsion qu'ils leur donnent; par leur canal, les éléments orientaux se mêlent aux éléments classiques. La faveur qui s'attacha aux motifs d'ornementation plane, si tranquilles et si riches, empruntés à l'art arabe ou persan, est une nouvelle preuve, à ajouter à toutes les autres, de l'éclectisme
et de la tolérance qui caractérisaient la Renaissance italienne.
Des différentes applications industrielles de la sculpture — bronze, ivoire, stuc, etc. — il a été suffisamment question dans un des chapitres qui précèdent pour que nous puissions nous contenter ici de quelques indications sommaires.
Pour la SCULPTURE EX IVOIRE, uuc
demi-douzaine de pièces conservées au South Kensington Muséum (par exemple le Sailli Sébastien attaché .'i un arbre) et quelques autres morceaux appartenant au Musée du Louvre (le Triomphe de la Rcnoininée, le Saint Jérôme agenouillé, et surtout le tameux retable de Gran, exécuté pour Mathias Corvin) montrent que les Italiens préféraient dès lors la simplicité et la pureté des lignes à l'intensité de la vie et aux draperies touillées aff'ectionnées par nos ivoiriers français. Le retable de Gran (gravé p. 817), qui a passé par la collection Timbal, conserve la forme traditionnelle du tript3'que gothique, avec des frontons ornés de crochets; mais le style, d'une grande pureté, révèle une main italienne. Les sujets traités se rapportent à la Vie Je la Fierge'.
En ce qui concerne le broxze, nous avons vu qu'il servait à la fois à fabriquer des margelles de puits monumentales ou des bases de mâts, comme à Venise, et des objets d'un usage quotidien : lampes, candélabres, sonnettes, encriers, mortiers, poires à poudre, etc.
Dans les annales de I'Art du .\iéd.\illeur, l'Age héroïque, c'est l'ère des
Vase en bronze (xv-xvi* siècles).
(Musée de South Kensington.)
I. Maskell, Description of tlie Ivorics, Londres, 1872, p. 49. — Molinier : Ca:;eite aichcologiqui-, l!!83, pi. XXXV, p. 226-233.
L'ART Dr MEDAILLEUR.
8iq
Pisanello, des Matteo di Pasti, des Boidu, des Guaccialoti, des Cristoforo di Geremia (t. I, p. 686-689; t. II, p. i35). La génération qui foit suite à ces maîtres souverains dégénère rapidement : à leur conception si concise, à leur modelé si serré, les Baldassare d'Esté (p. 'ii5), les Sperandio (p. 822), les Nic- C0I6 FiorentinO; essayent de substituer une focture plus large, sans comprendre que dans un espace si limité la précision constitue la loi fondamentale. Aussi tombent-ils invariablement dans la mollesse et la lourdeur. Quoi de plus mal en cadre que les effigies de Sperandio, dont les médailles , au nombre de 45, sont comprises entre les années 1465 et I4q5, avec leurs physionomies rondes et veules (sauf deux ou trois d'entre elles, par exemple celle de Bonfrancesco ) ; quoi de plus informe et de plus vide que ses revers, avec leurs figures allégoriques dénuées de tout sens comme de tout style !
Il convient d'ailleurs de signaler des exceptions honorables : le médailleur florentin connu sous le nom de Médailleur à l'Espérance, dont les médailles
datées sont comprises entre les années 148g à 1492, a créé dans le buste de Nonina 5/ro;;;^/ (née en 1465, mariée à Bernardino del Barbariga) un portrait à la fois très sincère et plein de charme. Citons en outre Bartolo Talpa, qui modela avant 1484 la médaille de Frédéric I" de Gon::ague et après 1498 celle de Jean François II de Gon^ague : cet artiste passe pour l'auteur de la belle médaille de Giulia Astallia, d'une facture si sûre et si large.
Il était réservé à l'éminent sculpteur et orfèvre milanais Caradosso (p. 554),
Flambeau en bronze du commencenie Collection Spitzerl.
dont nous avons si souvent déjà proclamé les mérites, de relever l'art 'du médailleur et de lui imprimer le caractère qu'il a conservé pendant tout le reste de la Renaissance. Ses belles effigies des Sfor^a, de Jules II, de Bramante, nous montrent qu'une étude assidue des modèles romains lui permit de resserrer ses effigies dans un cadre infiniment ..../■.-■;v- . ,^ ^ pj^j limité que celui des médailleurs de la Pre-
.' 1^' mière Renaissance, tout en leur donnant une
souplesse et un galbe admirables. « Caradosso emprunta en outre aux médailleurs romains le grènetis dont ceux-ci se servaient pour encadrer les effigies, et régularisa l'exergue du revers, en le plaçant, à leur imitation, en sens inverse de la tète, c'est-à-dire qu'il faut renverser la médaille de bas en haut pour la découvrir, et non de droite à gauche » (E. Piot).
Gian Cristoforo Romano (p. 5i6) et l'anonyme à qui l'on doit la médaille du cardinal Alidosi (i5ii) atteignent, eux aussi, à la pertection que l'on est en droit d'attendre d'artistes qui travaillaient probablement dans le voisinage de Raphaël. On a attribué, mais sans grande vraisemblance, la médaille d'Alidosio, chef-d'œuvre en miniature, à Francesco Francia de Bologne.
Le Vénitien Vittore Camelio, que nous connaissons déjà comme sculpteur (p. 534), s'essaya également dans les médailles. Son œuvre se trouve compris entre les années 1484 et 1 5:3; il se distingue par une touche vive et spirituelle'.
Médaille de Niccolo Palmieri.
Par Giiaccialoti.
Médaille de Nonina Strozzi.
Par le Médailleur à l'Espérance.
La Gr.wure de Monnaies , peu florissante jusque vers le dernier tiers du xv" siècle, prit tout à coup une grande extension. La reproduction de plus en plus répandue de l'effigie des souverains étendit le domaine de cet art, en même temps que l'intervention d'une série d'artistes supérieurs — Caradosso, Camelio, F. Francia — le portait rapidement à son apogée. Plusieurs de ces maîtres cumulaient d'ailleurs l'art du médailleur avec la gravure de monnaies : outre Caradosso et Camelio, on peut citer Enzola, Maffeo da Clivate, etc.
I. A la liste, très longue, des médailleurs dressée par M. Armand il faut ajouter « Johannes de Candida «, dont la personnalité vient d'être mise en lumière par M. L. Delisle. Cet artiste, qui était en même temps ambass.ideur et conseiller du roi Charles 'VIII (1491. 1493), exécuta les médailles à' Antoine Gratta et de Robert Briçounet. Sa propre effigie existe dans la collection de M. G. Dreyfus (L. Delisle, Ir McdiiiUeur ]caii de Candida; extr. de la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1890).
L'ORFEVRERIE.
.MedaïUt: d'Air. Bonirancesco.
Par Sperandio.
De même qu'à Athènes et à Rome, la passion pour la sculpture colossale (p. 79) eut pour pendant la passion pour la sculpture microscopique; avec des monolithes tels que le David de Michel-Ange alternèrent des gemmes et des intailles d'un fini extrême. Quoique la Glyptique n'ait atteint son apogée que pendant la dernière période de la Renaissance, avec les Valerio Belli, les Matteo del Nassaro , les Giovanni da Castelbologncse , comment ne pas signaler ici des graveurs toscans et lombards de la réputation de Giovanni délie Corniuole, de Pier Maria da Pescia, de Domenico dei Cammei !
Giovanni délie Opère, surnommé Giovanni délie Corniuole, en raison de l'habileté avec laquelle il sculptait les cornalines, semble être né après 1470 à Pise, où il eut probablement pour maître le graveur Antonio. Il ne tarda pas
à retourner à Horence, patrie de son père, et y grava sur une pierre dure le portrait de Savonaroh, un des joyaux du Musée des Offices. Sa nomination au poste d'horloger du « Mercato Nuovo » et les différentes expertises qui lui furent confiées témoignent de l'estime dont il jouissait. Il mourut en i5i6 ou peu après.
Pier Maria Serbaldi, surnommé « il Tagliacarne », naquit à Pescia vers 1455; il entra en 1497, en qualité de graveur des monnaies, au service de la cour pontificale, poste qu'il conserva jusqu'en i522 au moins'. Vasari vante l'habileté avec laquelle il imitait les ouvrages des anciens.
Dans le nord de l'Italie , la réputation du Milanais Domenico dei Cammei (confondu par plusieurs biographes avec Domenico Compagni, qui travaillait un siècle plus tard, entre i575 et i58o) balança celle de Giovanni délie Corniuole. Cet artiste grava en creux, sur un rubis balais de la dimension d'un jules, le portrait de
Ludovic le More; on lui attribue en outre, au Musée des Offices, un camée représentant le même prince.
Médaille de Julia ,\stallia.
Attribuée à Talpa.
L'histoire de I'orfèvrerie confine à tout instant à celle de la statuaire, de même que la biographie des orfèvres se confond sans cesse avec celle des sculpteurs, des peintres et des graveurs. Nous ne saurions songer, dans le
I. Voy. mon Atelier monétaire de la ville de Rome, p. lo et suiv.
.Médaille du cardinal Alidoso.
petit nombre de pages dont nous disposons, à passer en revue soit tant d'artistes justement célèbres, soit tant d'œuvres merveilleuses. Bornons-nous à signaler une pièce aussi extraordinaire que peu connue, le Caliairc du trésor de Gran (Strigonie) en Hongrie, exécuté pour Mathias Corvin, donné par son fils, en 1404, à l'archevêque Thomas Bakan, et pubHé récemment par M. Molinier dans les Chefsd'œuvre d'Orfèvrerie ayant figuré à V Exposition de Budapest.
Les plus riches services d'argenterie modernes ne sauraient donner une idée approchant du luxe déployé par les grands seigneurs de la fin du xv" siècle et du commencement du xvf, de la richesse et de la variété des ornements et des services de table. Il n'était pas rare que l'on fit usage de surtouts, de candélabres, de vases, de couverts en or massif; l'élégance des formes ne manquait jamais, bien entendu, de relever l'éclat de la matière première'. On éprouve à la fois un éblouissement et une déception amère en parcourant les descriptions des fêtes, les pièces comptables, les inventaires : de tant de merveilles, à peine deux ou trois vestiges sont parvenus jusqu'à nous.
En dehors de Florence, où les bijoux étaient signés des noms d'Andréa Verrocchio, d'Antonio Pollajuolo, de Domenico Ghirlandajo, il n'y avait guère de ville de quelque importance qui ne comptât à cette époque un orfèvre fiimeux. Pérouse s'enorgueillissait d'avoir donné le jour à Cesarino Rossetti , qui eut l'honneur de travailler d'après les modèles de Raphaël (p. 2.34), et à Lautizio. A Bologne, le nom de Francia éclipsait tout autre (p. ~i^^. A Venise, les da Sesto formèrent une dynastie aussi nombreuse que célèbre, qui demeura toutefois attachée plus longtemps qu'il ne convenait à la tradition gothique. Pour Milan, prononcer le nom de Caradosso, c'est évoquer non seulement le souvenir d'un artiste hors ligne, mais encore celui de l'armée d'orfèvres
Boucle d'oreille
d'après
un portrait de femme
attribué
à S. del Piombo.
(iMusée de
Francfort-sur-Mein
Médaille de Camelin.
Par lui-même.
I. Voy. Burckliardt, Die Renaissance in Italien, 2' édit., p. 371. — Labarte. les Arts indtisitieh au moyen âge et à l'époque de la Renaissance. — La Renaissance au temps de Charles VIII, p. 222-224.
L'ORFEVRERIE.
habiles qui le reconnaissait pour chet, et qui répandit en tous lieux la réputation des ateliers milanais; à côté de lui brillait l'émailleur Daniele Arcioni. Le trait qui domine dans toutes ces créations, c'est un luxe intelligent ; l'imagination de l'artiste et la pertection de la main-d'œuvre décuplent la valeur de la matière première; on n'admire pas moins la multiplicité des ressources mises en action. Les orfèvres ne se contentent pas en effet de parfaire leurs sculptures microscopiques au moyen de la ciselure et de la gravure : ils les enri-
Soubassement du Calvaire de 1 église métropolitaine de Gran.
chissent de nielles, d'émaux, de damasquinures (procédé employé en Italie dès le commencement du xv" siècle).
La FERRONNERIE, Sacrifiée pendant quelque temps à la fonte en bronze, doit sa renaissance à l'initiative d'un artiste florentin et d'un artiste siennois, Niccolo Grosso, surnommé « il Caparra », et Cozzarelli (p. 5i3). Le chefd'œuvre du Caparra, ce sont les quatre lanternes du palais Strozzi (mises en place le i6 novembre i5oo; elles ne coûtèrent pas moins de I03 florins chacune, rien que pour la main-d'œuvre'). Accordons aussi un souvenir aux