I. Yasari, traduction Jeanron et Leclanchc, t. IX
igS HISTOIRE DE I/ART PENDANT LA RENAISSANCE.
citons parmi ces derniers le jurisconsulte véronais Giulio délia Terre, qui employa ses loisirs à modeler des médailles; Maioli, le célèbre amateur de reliures, qui dessina lui-même les ornements destinés à recouvrir ses volumes; et surtout Daniele Barbaro, l'illustre patriarche d'Aquilée, qui composa la décoration de plusieurs des plafonds du Palais ducal de Venise.
Les règlements des corporations étaient toutefois assez sévères encore, et interdisaient souvent la pratique de l'art non seulement aux amateurs proprement dits, mais encore aux étrangers. C'est ainsi que les peintres vénitiens traduisirent trois fois Diirer devant les tribunaux et le forcèrent à payer quatre florins pour sa cotisation. Aussi bien le titre de « studio » (atelier) commençait-il à peine à remplacer celui de « bottega m (boutique), tandis que les ateliers du temps passé avaient bien été des boutiques de marchands, où les clients venaient choisir, qui une iVIadone, qui un Christ en croix. Nul doute que même des artistes de talent n'eussent « fabriqué » des images de piété d'avance et par quantités considérables, et ne les eussent fait vendre, comme Durer, aux grandes foires.
Par contre, les corporations, si jalouses de leurs prérogatives professionnelles, n'attachaient aucun prix à sauvegarder la dignité de l'art. Il semble qu'en matière de propriété artistique, la morale, déjà si large, pour ne pas dire si relâchée, pendant la période précédente (voy. 1. 1, p. i^~), ait subi une nouvelle atteinte : la contrefaçon voulue, raisonnée, perfide, prit naissance; il n'y eut guère de graveur au burin qui ne s'y essayât. Le grand Marc-Antoine Raimondi aussi bien que Nicoletto de Modène, Benedetto Montagna, Campagnola, copièrent couramment les estampes de Martin Schongauer ou d'Albert Durer (voy. p. i8o). Vis-à-vis de leurs compatriotes mêmes certains graveurs en prenaient singulièrement à leur aise : nous possédons une Léiia au cygne signée des initiales de J. B. Porto (E. Galichon, n" (>) et une autre, de tout point semblable, signée des initiales de Nicoletto de Modène (Bartsch, n'' 4b). Laquelle est l'original et laquelle la copie?
Mais élevons la question, laissons de côté les contrefliçons tombant sous le coup de la loi, et attachons-nous â ces emprunts que notre siècle, si rigoriste, peut-être parce que l'invention y est rare, flétrit sous le nom de plagiat. Pour ma part, l'avouerai-je? j'éprouve une singulière satisfaction, bien exempte de malignité, devant celles de ces répétitions qui sont sincères : ne nous permettent-elles pas de mesurer plus exactement les forces des rivaux, en nous les montrant aux prises avec le même problème; ne laissent-elles pas éclater, bien à l'insu et contre le gré des imitateurs, leurs instincts, leur goût individuel? \'oici Raphaël qui prend au Pérugin la composition du Sposali:i!0, à Masaccio son Saint Paul, à Michel-Ange son Père Eternel, à l'antique une de ses Muses, son Apollon, le sacrificateur du Sacrifice de Lystra : ces emprunts ne serviront qu'à mieux mettre en lumière son génie personnel, car, tout en se proposant de copier, il interprète, transpose et transfigure.