INFLUENCE DE DANTE ET DE PÉTRARQUE
En cherchant bien, voici les seules illustrations que j'ai trouvées pour le cycle carlovingien, tel que l'ont constitué les poètes italiens de la Renaissance. A l'École des Beaux-Arts de Paris, un beau dessin, attribué au Giorgione, représentant une scène du Roland furieux (chant I, strophe 68); — Angélique assise sur les genoux de Médor, gravure de Georges Ghisi ; — une gravure de l'École ombrienne, représentant le chevalier Guerino, surnommé Meschino ; puis d'autres gravures, dans la manière de Pellegrino de Modène, représentant Orlando, Riccardo, Dudon le Danois, Duchanaino ; — une écuelle en faïence avec VHistoire de Julie et d'Ottinel (Musée Correr à Venise)'. Quant à la première édition illustrée du Roland, elle ne parut qu'en 1542, dix ans après l'achèvement du poème, avec des gravures de Gabriele Giolito de' Ferrari.
L'indépendance affichée par les artistes vis-à-vis de la littérature ne s'affirme pas moins dans le choix de leurs auteurs favoris. Ici encore quel contraste ! la période pendant laquelle Dante trouve le moins d'imitateurs parmi les poètes, est
précisément une de celles où il reçoit le plus d'hommages de la part des artistes. Botticelli, Signorelli, Michel-Ange, Raphaël, traduisent à l'envi les scènes les plus sombres ou les plus radieuses de l'Enfer ou du Paradis. Les éditeurs de livres illustrés, si indolents ou si découragés en Italie à partir de la fin du xv'' siècle, multiplient les éditions de la Divine Comédie; depuis 1481, date de la première édition à gravures, publiée à Florence, jusqu'en i5<)6, on ne compte pas moins d'une vingtaine d'éditions. Le portrait du grand poète national figure partout, dans le Parnasse de Raphaël, dans le tableau de Pordenonc conservé à l'Académie des Beaux-Arts de Venise, sur une foule de gravures ou de médailles. Michel-Ange ne cesse de soUiciter l'honneur de lui élever un mausolée. Enea Vico grave sa Béatrix. Un médailleur va jusqu'à remettre en lumière l'ennemi de Dante, Cecco d'Ascoli, brûlé en 1.327.
I. Voy. les Études iconographiques et archéologiques sur le moyen âge, publiées par la librairie Leroux, p. i33, et le Guide de V École nationale des Beaux- Arts, p. 166. — Bartsch, t. V, p. 410. — Passavant, t. V, p. içS, 214. — Molinier, Venise, p. i38.
E. Muntz. — II. Italie. L'Aa-e dOr. <■)
Dante et Béalrix.
Fac-biniilé d'un dessin de Botticelli. (Musée de Berlin.
Pétrarque au contraire, le modèle et l'idole des faiseurs de sonnets et de madrigaux de la nouvelle génération, tombe en disgrâce auprès des artistes. Quelques lustres auparavant, ses Triomphes, comme nous l'avons vu (t. I, p. 278), inspiraient par douzaines les tableaux, les tapisseries, les gravures, les bas-reliefs en marbre, en bronze, en ivoire; dorénavant ce motif, cependant si plastique,
trouvera surtout des fervents de ce côté-ci des Alpes, c'est-à-dire dans un milieu attardé : tels seront les sculpteurs de l'hôtel Bourgthéroulde à Rouen.
Il est un dernier point sur lequel les artistes — restés plus longtemps sous la discipline et presque à la discrétion de l'Eglise — se séparent entièrement des littérateurs et opposent à la frivolité de ceux-ci, à leur licence, les aspirations de ce qu'il y avait de meilleur dans la société italienne contemporaine. Jusque dans les productions faciles et peu monumentales, telles que la gravure, ils refusent de laisser pénétrer l'élément facétieux, plaisant ou burlesque. Voilà donc tout un genre, le genre bernesque, la poésie « giocosa » , qui reste sans équivalent dans l'art. Même défiance vis-à-vis du comique. Quant à l'élément licencieux, s'il a pu se développer chez les artistes italiens à partir du second quart du xvf siècle, il demeure à peu près inconnu à leurs devanciers pendant la période dont nous nous occupons. Quel abîme entre le sérieux, la haute moralité de l'œuvre de Raphaël et le libertinage des poèmes épiques, des nouvelles, des pièces de théâtre du temps, h Roland furieux, la Calandra, la Mandragore, les Nouvelles de Bandello!
Au moment de clore ce parallèle entre la littérature et l'art, un dernier problème se pose devant nous : D'où vient, malgré la fréquence des relations et la multiplicité des points de contact, la différence de valeur entre ces deux grandes manifestations de l'esprit italien à l'époque de la Seconde Renaissance? Pourquoi les Léonard, les Michel-Ange, les Raphaël, l'emportent-ils si considérablement sur les poètes, tels que Politien, l'Arioste, ou Sannazar? D'où vient que cette littérature qui, d'après l'observation judicieuse de M. Symonds*, a
EtLide pour le portrait de Dante
par Raphaël.
(Collection Albertine. à Vienne.)