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LES SCULPTEURS VÉNITIENS

Padoue et de Vérone par leur goût pour des motifs antiques souvent dénués de sens, ils s'écartaient d'eux dans le choix des modèles. Les Vellano et les Andréa Riccio, poussant à l'excès les principes de Donatello, se confinaient de plus en plus dans l'imitation des sarcophages romains de la décadence : d'où une sécheresse et une froideur extrêmes. Les Vénitiens, au contraire, plus en mesure, grâce à leurs expéditions maritimes, de connaître les chefs-d'œuvre de la sculpture grecque, s'attachaient à des proportions élancées et agréables, à un modelé gras, à des transitions harmonieuses. Comparez les « Putti » de l'égHse San Giobbe à ceux du « Santo » de Padoue, modelés par Donatello :

que les premiers sont plus souples, que leur gnâce est plus naturelle, plus primesautière ! Et comme ils se ressentent du voisinage d'une école de peinture dont la suavité était à ce moment la note dominante'. Quand j'aurai ajouté que les sculptures vénitiennes brillent par la fraîcheur des impressions non moins que par l'indépendance des idées, qu'elles ont un tour aisé, je ne sais quel parfum de jeunesse, et parfois je ne sais quel mauvais goût délicieux, on reconnaîtra qu'il est impossible d'imaginer, dans une sphère d'ailleurs inférieure, une opposition plus complète aux principes des Florentins. Dénués de toute force dramatique, les Vénitiens triomphent dans l'expression de la grâce ou du recueillement. Rarement graves et austères, ils excellent à créer d'exquis types d'éphèbes, à l'épaisse chevelure frisée, ainsi qu'à traduire en marbre les effusions lyriques, avec un souffle, une délicatesse

I. A quel point les sculpteurs vénitiens se laissèrent dominer par les peintres leurs compatriotes, nous le savons par une série de bas-reliefs : la Présentation au temple, du Musée du Louvre (p. 460), ou encore le Doge Lorédan aux pieds de la Vierge, dans la salle « degli scarlatti )) au Palais des Doges, composition vive et concise, pleine de mouvement et cependant

« Putto » servant de cariatide.

(Église San Giobbe cà Venise.)

admirables, comme dans ces exquises figures d'Anges qui se pressent à l'entrée de la porte du tabernacle, dans le bas-relief du Musée de Brera (gravé p. 343). Et que de fierté, quel soufile guerrier dans ces nombreux mausolées élevés par la République reconnaissante à ses généraux ou à ses amiraux (par exemple, à ce Leonardo da Prato qui lui off"rit ses services pendant la Ligue de Cambrai et qui mourut au champ d'honneur en i5i i)!

Des deux grands artistes florentins qui firent un séjour plus ou moins prolongé au milieu des lagunes, l'un — Verrocchio — était mort depuis plusieurs années déjà (1488), l'autre — Jacopo Sansovino — n'avait pas encore fait son apparition (après i52 7). Ces deux dates marquent exactement les limites et le champ d'action de l'hcole vénitienne'.

Le sculpteur-architecte Antonio Riccio ou Rizzo^ de Vérone, l'auteur des statues d'Adam et d'Eve et de différents tombeaux de doges, nous est déjà connu (t. I, p. 584; t. II, p. 426). Il suffira de rappeler par quel aspect monumental, par quelles lignes sévères, frappe le tombeau du doge Niccolà Tron (1473), dans l'église des « Frari »; les figures, quoique nombreuses, sont confinées dans des niches, et s'harmonisent parfaitement avec l'encadrement architectural.

Un des parents d'Antonio, Lorenzo Bregno, qui passe pour avoir sculpté le mausolée de l'amiral B. Pesaro (f i5o3), dans l'église des «Frari », celui du général D. Naldo (f i5io), dans l'église SS. Giovanni e Paolo, et différents autres monuments (décrits par Perkins), manque d'originalité et de science.

Pietro Lombardi, à la fois architecte et sculpteur, tout comme Antonio Riccio (voy. p. 425), fut pendant cette période le décorateur attitré des égHses et des palais vénitiens. Assisté de ses fils Antonio et Tullio, il organisa la production sur la plus vaste échelle; le nom des Lombardi devint comme une raison sociale (la plupart de leurs œuvres sont anonymes; parmi les rares exceptions, il convient de citer le tombeau de Dante, puis les deux statues de Saint Jérôme et de Saint Paul dans l'église S. Stefano; ils sont signés du nom de Pietro Lombardi.)

Lorsque Bernardo Bembo fut nonmié en 1481 gouverneur de Ravenne, il fit élever par ce maître, sur la grande place, deux colonnes supportant, l'une la

recueillie et suave comme un Jean Bellin. Voici, d'autre part, le buste du Musée du Louvre (gravé p. 467), qui est comme un Carpaccio en sculpture (je parle des portraits d'ambassadeurs dans l'Histoire de Sainte Ursule), ou, si l'on aime mieux, comme une effigie flamande transplantée sous le ciel de Venise, Il est impossible de porter plus bravement sa laideur que ce bourgeois, avec sa bouche énorme et son nez en trompette. '

1. Je ne parle pas de divers artistes florentins qui ne firent que traverser Venise ou qui n'y brillèrent qu'au second rang, tels que Baccio da Montelupo, qui sculpta en i.5o3 la statue de Mars sur le tombeau de B. Pesaro, Simone Bianco, etc.

2. Dans un mémoire récent sur les tombeaux vénitiens de la Première Renaissance, M. A. G. Meyer a cherché à démontrer qu'Antonio Rizzo et Antonio Bregno étaient deux personnages distincts (^Annuaire des Musées de Berlin , t. X, 1889, p. 79 et 187).

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