CHAPITRE III
LA TRADITION. — RECRUDESCENCE DU CLASSICISME. - ANTIQUES : RUINES ET MUSEES. — LES SUJETS ANTIQUES. INFLUENCE DE l' ANTIQUITÉ SUR LE STYLE.
les documents l'allégorie. —
es Primitifs avaient tenu la balance égale entre la nature et l'antiquité. Chez leurs successeurs, malgré une foule d'exceptions honorables, l'antiquité tend à prendre le dessus, au point de vue des idées non moins qu'au point de vue du style. Les architectes, les premiers, sacrifient à la manie imitative, sous la double influence des ruines antiques et de Vitruve. Les sculpteurs ne s'appliquent pas moins à se régler sur les modèles de la Grèce et de Rome, sauf Michel- Ange, qui sait montrer une originalité si puissante dans les Tombeaux des Médicis, dans le Moïse, dans les Esclaves du Louvre. Quant aux peintres, beaucoup d'entre eux résistent victorieusement : Léonard de Vinci, le Pérugin, Raphaël, jusque vers les débuts du règne de Léon X, les Vénitiens. Mais ce qui était ignorance chez le Pérugin était chez Léonard et chez Raphaël puissance d'assimilation : ces deux maîtres surent s'inspirer des chefs-d'œuvre antiques sans les copier, se pénétrer de leur esprit sans tomber dans une imitation servile. De l'attitude de Raphaël vis-à-vis de l'antiquité, j'aurai à reparler sans cesse dans la suite de mon travail. En ce qui touche Léonard, bornons-nous
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ici ;\ constater que, s'il n'iicimcttait pas h sécheresse inhérente à la sculpture romaine proprement dite, il a très certainement utilisé, pour ses types d'adolescents comme pour le rythme de ses compositions, quelques très beaux basreliefs grecs. Il lui fallait des figures animées, ailées, quelque chose comme l'admirable Victoire qui conduit le char sur l'arc de triomphe de Titus. Par contre, dans ses écrits, il invoque sans cesse le témoignage des anciens, d'Archimède, de Vitruve, de PHne. L'ornementation enfin, si intimement liée à l'architecture, subit autant que celle-ci le joug des anciens. Sauf chez l'inimitable Jean d'Udine, ce décorateur hors ligne, les éléments vivants et pittoresques, encore relativement nombreux pendant la période précédente (voy. t. I, p. 235, 324-v326), s'effacent de plus en plus devant des formules banales
et vides.
Il n'est pas démontré que la Première Renaissance n'ait pas surpassé dans son enthousiasme pour l'antiquité la Renaissance parvenue à son apogée, qu'elle n'ait pas cru plus aveuglément en cette cause sacro-sainte, qu'elle ne l'ait pas aimée d'un amour plus ardent. Mais les traditions du moyen âge pesaient lourdement encore sur elle, et il lui fallut modérer ses sentiments; tantôt elle se sentait arrêtée par des scrupules religieux, tantôt par l'insuffisance de ses notions sur une civilisation si longtemps voilée à tous les regards. Est-il nécessaire d'ajouter que cette ignorance même prêtait à ses efforts une naïveté et une fraîcheur que l'on ne retrouvait pas chez les cinquecentistes. Et puis le réalisme venait à tout instant corriger chez elle les excès du classicisme.
Le xv'" siècle s'était jeté en affamé sur les créations du panthéisme, si favorables à l'art plastique. Le siècle suivant procède avec plus de mesure et plus de méthode; son admiration gagne en étendue ce qu'elle a perdu en vivacité. C'est la raison opposée à l'instinct, c'est l'amour dans le mariage succédant à une folle passion de jeunesse ; l'étude de l'antiquité dégénère en habitude et en besoin; on n'ose presque plus l'appeler un culte; souvent même il y perce un symptôme de lassitude. (Quoi de plus commode en effet que de puiser dans ces trésors ouverts à tous, sur lesquels personne n'élevait de prétentions de propriété artistique, que de faire entrer sa pensée dans des moules tout préparés, des moules éprouvés par une sanction dix fois séculaire ! )
Pour que les dieux et les déesses de l'Olympe aient éveillé, lors de leur résurrection, des sympathies si profondes, il fallait qu'il y eût en eux autre chose que le souvenir de l'idolâtrie, d'un culte depuis longtemps éteint : il fallait qu'ils personnifiassent soit des qualités morales, soit des forces physiques, qui sont de tous les temps; et de fait ils les ont personnifiées avec tant de netteté ou d'éclat, que même de nos jours on n'a pu trouver pour ces qualités ou pour ces forces des formules plus parfaites. Il n'est pas jusqu'à ces centaines de génies jouant ou travaillant qui n'incarnent la jeunesse qui était dans tous les esprits, tandis que les fliunes et les nymphes incarnent le besoin d'abandon, la vie dans les champs, la retraite dans les forêts, et forment ainsi le pendant des