‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 4)Chapitre 236 sur 288 · I. Taine, Vovagc en Italie, t. II, p · texte numérisé non relu

I. Taine, Vovagc en Italie, t. II, p

peut-être encore davantage de Ghirlandajo à Filippino Lippi. Dans cette nouvelle étape, les figures gagnent en aisance, en liberté, en noblesse, la composition en vie et en mouvement. Bref, l'heure de l'affranchissement définitif va sonner.

L'Ecole florentine n'ayant pu connaître qu'indirectement les admirables conquêtes réalisées par Mantegna, il nous faut chercher ailleurs les causes de ces progrès. Je ne crois pas faire erreur en les attribuant à l'étude croissante des modèles antiques, cette étude qui, si imparfaite encore chez Botticelli, plus sérieuse chez Ghirlandajo, aboutit enfin chez Filippino à une assimilation complète. A force de consulter les statues et les bas-reliefs grecs et romains,

avec infiniment plus d'indépendance d'ailleurs que les Padouans, Filippino parvint, non seulement à poser d'aplomb ses personnages — secret encore peu familier à Botticelli, — non seulement à leur donner le mouvement et le pathétique, mais encore à introduire la clarté dans l'ordonnance et à marier harmonieusement les groupes.

Fils d'un moine et d'une nonne, doué des plus heureuses aptitudes, cajolé et adulé par son tuteur Fra Diamante*, Filippino, le fils de Fra Filippo Lippi, offrait un rare mélange de distinction, d'esprit et de frivolité. Les rigoristes mêmes ne pouvaient se soustraire à la fascination de cet art si brillant, et jusqu'à sa fin l'heureux fils du « Frate » reçut de la part des congrégations les plus sévères d'innombrables marques de laveur.

Filippino était né à Prato en 1467. Initié aux principes de l'art par son père, il fut confié par celui-ci, au moment de sa mort (1469), aux soins de son ami et collaborateur Fra Diamante. Il ne tarda toutefois pas à entrer dans l'atelier de Botticelli, son aîné de dix ans seulement, et il réussit à s'approprier sa manière, au point de tromper parfois les plus fins connaisseurs.

Parmi les premières productions de Filippino on cite V Histoire cCEsther, peinte sur un coffre de mariage (galerie Torrigiani à Florence).

En 1480, Piero di Francesco Pugliese chargea FiUppino de peindre, pour la

Portrait de Filippino Lippi.

(D'après la gravure publiée

par Vasari.)

I. Né vers 1480 à Terranuova, Fra Diamante entra de bonne heure dans Tordre des Carmes et se trouva tout naturellement amené à se placer sous la discipline de Fra Filippo Lippi.' Après la mort de son maître, qu'il assista dans la décoration de la cathédrale de Spolète, il travailla surtout à Prato, à Florence et à Rome, où le pape Sixte IV lui fit l'honneur de l'adjoindre aux peintres de la chapelle Sixtine. Ses supérieurs le firent plusieurs fois mettre en prison pour des motifs que l'on ignore. Cet artiste, qui semble ne s'être pas élevé au-dessus de la médiocrité — on ne possède de lui aucune œuvre authentique, — disparaît après 1498. (Milanesi : VArt, 1877 et 1878. — ArU c Storia, 1884, p. lOi.)

FILIPPINO Lir^PI. 6.V

« Badia » située près de Florence, V Apparition de la Vierge à saint Bernard (aujourd'hui dans l'église de la « Badia « à Florence; un fragment gravé 1. 1, p. 4). Cette peinture, exécutée « a tempera », est une merveille comme composition, comme coloris, comme expression : le jeune maître y a prodigué les couleurs les plus éclatantes, fondues en un tout harmonieux, et une délicatesse, une ferveur, un souffle, qui enlèvent au spectateur toute autre faculté que celle de l'admiration. On ne s'extasie pas moins devant le fini des rochers, des lierres des herbes et d'autres détails. Le morceau le plus faible du tableau est, contrairement à l'assertion de Vasari, le portrait du donateur; il manque de vie et de naturel et sembla' avoir été intercalé après coup.

Filippino ne comptait que vingt-cinq ans lorsque le Magistrat le chargea de peindre, à la place du Pérugin, une des parois de la grande salle du Palais Vieux (1482).

En 1484, le jeune artiste reçut la mission, flatteuse entre toutes, de terminer les fresques de Masolino et de Masaccio dans l'église du Carminé. Il y peignit la Visite de saint Paul à saint Pierre, la Délivrance de saint Pierre, Saint Pierre et saint Paul devant h proconsul, la Crucifixion de saint Pierre, et acheva la Résurrection du ûls de V Empereur .

Quoique Filippino se soit surpassé dans ces fresques et qu'il ait porté jusqu'à l'éloquence '-i Vierge et rEntant (nat^meiu),

l'A • J \ A ■ raiF. Lippi.

1 énergie du geste, par exemple dans son samt (Galerie rorsini à Florence).

Paul levant les bras, sa manière — j'emploie à

dessein ce terme — jure avec la santé robuste, l'ampleur, la sereine majesté des figures de Masaccio.

Le prétendu portrait de Masaccio et le portrait d'un homme plus âgé, tous deux au Musée des Offices, semblent se rattacher aux fresques du Carminé.

Filippino n'avait pas atteint la trentaine que déjcà il était célèbre au loin : les éghses ou les amateurs de Lucques, de Bologne, de Gênes, se disputaient ses ouvrages, le roi Mathias Corvin l'invitait à se rendre en Hongrie et, sur son refus, lui commandait deux tableaux, sur l'un desquels l'artiste peignit le portrait de ce souverain en s'aidant de médailles. Le cardinal Oliviero Caraffli enfin l'appela à Rome pour lui confier les fresques d'une chapelle de l'église de la Minerve (1489)'.

Cette chapelle, à la décoration de laquelle Fifippino travailla plusieurs années et pour laquelle il reçut de splendides honoraires, s'enrichit des compositions

I. On trouvera dans un des derniers volumes de VArclnvio storico detV Arte (i88q, p. 484) deux lettres relatives à ces fresque?.

suivantes : Saint Thomas d'Aquin en extase devant le Crucifix, le Triomphe de saint Thomas, puis des fresques, malheureusement fort dégradées : Y Annonciation et l'Assomption de la Vierge.

■ Dans le Triomphe de saint TIjomas, on aperçoit le saint trônant sous une niche richement ornée, entre quatre femmes personnifiant les Vertus. Sous ses pieds est étendu Arius. Au premier plan, à droite et à gauche, des groupes d'hérétiques terrifiés par l'enseignement du saint ou regardant avec consternation leurs livres jetés sur le sol et condamnés à la destruction. Parmi eux on remarque Sabellius et Averroès.

Dans ces fresques éclatent au plus haut point des qualités jusqu'alors inconnues aux peintres italiens : je veux dire une fluidité et une souplesse de lignes, un art de disposer les masses, une fougue dans les attitudes et dans l'ordonnance, en un mot un sentiment de la mise en scène qui a, il n'est pas permis d'en douter, préparé les voies à Raphaël, lorsque celui-ci aborda les fresques des Stances et les cartons des tapisseries. Quant aux figures prises isolément, quoique la plupart des têtes soient faites « de chic », elles sont très habilement exécutées et très variées d'expression; l'artiste y a mêlé des types de Primitifs à des types déjà plus libres et plus expressifs. Le Triomphe de saint TIjomas d'Aquin contient entre autres, au fond, une balustrade chargée de spectateurs, prototype de celles que les Vénitiens, Paul Véronèse en tête, prodiguèrent plus tard dans leurs compositions.

Deux années avant de se charger des fresques de la chapelle de la Minerve, Filippino avait accepté de décorer pour Filippo Strozzi une des chapelles de l'église Santa Maria Novella à Florence. Dans une lettre du 2 mai 1489, dont le texte nous a été conservé, il s'efforce de faire prendre patience à son commettant. Il travaillait en i5oo encore à ce cycle, qui est son chef d'œuvre et comme son testament artistique.

La chapelle Strozzi contient, sur les parois, la Résurrection de Drusiana, le Martyre de saint Jean l'Évangéliste, Saint Philippe chassant Je démon et le Martyre de saint Philippe; sur la voûte, quatre Patriarches.

La Résurrection de Drusiana pèche par l'éparpillement des acteurs non moins que par celui des édifices. L'artiste a en outre cédé à son penchant pour des attitudes ultra- dramatiques, auxquelles il a associé, par une singulière aberration de goût, des motifs dignes tout au plus de quelque Primitif naïf, tel que le chien qui saisit le bout de la ceinture du petit garçon placé dans un des angles'. <

I. On pourrait écrire tout un chapitre sur le rôle des chiens dans les peintures religieuses du xv" siècle. Benozzo Gozzoli les a prodigués au Campo Santo de Pise; Cosimo Rosselli les a introduits jusque dans la Saiiile Cène de la chapelle Sixtine (la Cène, feinte par Ghirlandajo dans le couvent de Saint Marc à Florence contient un chat); Filippino, outre le motif ci-dessus indiqué, a représenté, dans une fresque de la chapelle Caraffa. un enfant qui, effrayé par les

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