Cantù, Histoire des Italiens, t. VIII, p
5. Tels sont le Siennois Bernardin Ochino, général des Capucins (1 487-1564), et le Florentin Vermigli, plus connu sous le nom de Pierre Martyr (i5oo-l5Ô2); tous deux étaient entrés fort jeunes dans les ordres. Gluant à Valdès (-[-1540), le chef de la petite église réformée de Naples, et à Renée, duchesse de Ferrare, et promotrice de la Réforme dans cette ville, l'un était Espagnol, non Italien, l'autre Française.
Pour la différence fondamentale entre les humanistes et les réformateurs, voir notre tome II, p. 22 et suiv. Un autre contraste achève de distinguer la Renaissance de la Réformation et de donner à chacun de ces deux courants sa signification propre : les humanistes sont partisans du latin, langue aristocratique s'il en fut ; les réformateurs se prononcent en faveur des idiomes nationaux, parlés par les masses : allemand, français, anglais, italien.
L'EGLISE ET LA RÉFORMATION. 3i
l'auteur du de Immortalitate animarum, brûlé en 1 566, le littérateur florentin Carnesecchi, brûlé en l5Ô7, Ant. Albizzi, le fondateur de l'Académie florentine des Altérés, l'helléniste Franc. Porto de Crète, le grammairien Celio Secondo Curion, les membres de l'Académie de Modène, et la Muse de la Réforme, la Ferraraise Olimpia Morata, auteur de dialogues latins et de poésies grecques', nous aurons, ou peu s'en faut, épuisé la liste des réformés véritablement marquants.
La rareté relative de ces manifestations tient en partie aux obligations que les humanistes italiens, bien différents des humanistes français ou allemands, avaient dès le début contractées vis-à-vis des Papes", à leur respect pour les enseignements traditionnels. (Qui sait si cette alliance de la Papauté avec l'humanisme naissant n'a pas épargné à l'Italie le fléau du schisme religieux?)
L'insuccès des novateurs tient davantage encore à la vigueur déployée par l'Eglise, dont l'action n'était pas gênée en Italie comme de ce côté-ci des Alpes par toutes sortes d'intérêts temporels. L'élection d'Adrien VI avait été un premier avertissement donné par les peuples du Nord à la frivole Eglise romaine. A partir de Paul III, la Papauté prit elle-même en main la direction de la Contre-Réformation : convaincue qu'il n'était pas possible de changer une seule pierre sans ruiner un édifice quinze fois séculaire, elle demeura inébranlable sur le terrain des principes, mais se montra prête à toutes les concessions pour corriger les abus. Les persécutions d'un Paul IV et d'un Pie V, l'action de l'Inquisition, jointe à celle d'une série de congrégations nouvelles, fondées en vue de la défense de l'orthodoxie menacée (Théatins, 1624, Capucins, i525, Barnabites, vers i53o, Jésuites, i53q, Oratoriens, i5q8), enfin la bonne volonté du clergé italien à tous les degrés de la hiérarchie, ne pouvaient manquer d'enrayer rapidement les progrès de l'hérésie.
Mais il y avait autre chose encore : en Italie, plus que partout ailleurs, la Papauté s'était réglée sur le caractère national. Le christianisme n'avait-il pas reçu son empreinte et sa consécration à Rome? L'Eglise ne s'était-elle pas accommodée aux aspirations de chaque siècle, acceptant, par exemple, l'alliance avec la Renaissance lorsqu'elle voyait le vent souffler de ce côté? La tendance au conservatisme, dès lors si développée chez les Italiens, se rencontrant sur ce point avec les efforts de l'Église, on comprend de reste l'échec des novateurs.
Grâce à ces conditions toutes spéciales, l'Italie put ainsi se réformer ellemême, par le jeu naturel de ses ressorts, sans rompre avec l'Église, comme l'Allemagne et l'Angleterre, sans déchaîner la guerre civile comme la France,
1. Ces noms sont à ajouter à ceux que j'ai donnés dans mon tome II (p. 24).
2. Il serait facile, je crois, d'établir que la majorité des écrivains célèbres du XVIe siècle avait embrassé l'état ecclésiastique. Je me bornerai à rappeler les noms de Sadolet, de Bembo, de Vida, de Délia Casa, de Borghini, de Folengo, de Paul Jove, de Caro, de Bandello, de Firenzuola, des nouvellistes Brevio et Cademosto.
sans tomber dans le fanatisme espagnol. Même après le Concile de Trente, elle ne cessa de vivre en paix avec les humanistes. «
Aussi bien, ceux-ci avaient-ils bien vite oublié leur mission de penseurs pour se confiner dans le rôle de littérateurs purs (voy. p. 24); perdant de vue le principe qui faisait leur raison d'être — la supériorité de l'idée sur la force, en matière de droit, de science, de philosophie, de morale, de patriotisme, — oubliant leur strict devoir, qui était de défendre l'indépendance de la pensée, ils se renfermèrent dans un silence prudent. Qu'il eût été facile à ces hommes, tout pleins des souvenirs de l'antiquité1, d'opposer l'esprit de bonté et de charité, propagé par le christianisme, à l'esprit d'intolérance et de cruauté qui s'était emparé des défenseurs de la foi, de rappeler à des bourreaux dignes de ceux de Rome païenne, l'exemple des martyrs chrétiens qui confessaient courageusement leur foi au milieu des plus cruels tourments! La mollesse comme l'impuissance de ces virtuoses de la phrase éclata au grand jour. Au reste, étrangers depuis si longtemps aux questions vitales, sur quoi auraient-ils pu s'appuyer? Au lieu de former un tiers parti, ils s'absorbèrent donc dans l'Église qui détenait le pouvoir. Ne les jugeons pas trop sévèrement : les études transcendantes offrent, à côté de si enviables privilèges, le très grave inconvénient de s'adresser à une élite, de demeurer sans action sur les masses. On ne s'élève si haut qu'à la condition de s'isoler. Le culte des jouissances intellectuelles détache des luttes du jour : scepticisme ou indifférentisme, telle est l'alternative à laquelle il n'aboutit que trop souvent.
Un point est hors de conteste : c'est qu'une réforme était indispensable et dans les mœurs du clergé et dans celles de la société. Cette réforme, rêvée au xve siècle par Savonarole, cette réforme dans le sens de l'austérité et de l'ascétisme, les papes de la seconde moitié du xvie siècle eurent le courage de l'accomplir.
Le résultat final fut que, des deux côtés, les mœurs redevinrent plus pures, que les liens de la famille se resserrèrent, que la machine sociale, si fortement ébranlée, recouvra de la fermeté et de la cohésion. Peut-être l'effort dépassat-il le but : à l'agitation du xvi° siècle succédèrent bientôt la somnolence, le long assoupissement de l'esprit italien.
Qu'il ait été bon ou non que la réforme ne se soit pas étendue aux dogmes2,
1 . Ce furent des réformés, non des humanistes, qui écrivirent contre la peine de mort en matière religieuse. (Quinet, Révolutions d'Italie, p. 878.)
2. Comment des subtilités théologiques ont-elles pu passionner à ce point les hommes du xvie siècle, et faire verser ces torrents de sang ! Rien ne prouve avec plus d'évidence combien était grand encore l'empire de la foi d'un bout à l'autre de l'Europe, et quel abîme séparait les contemporains d'Erasme des contemporains de Voltaire. On peut ajouter que certaines superstitions, telles que la croyance à la sorcellerie, furent aussi tenaces et aussi désastreuses chez les protestants que chez les catholiques. On brûla peut-être plus de sorcières en Allemagne qu'en France et en Italie, quoique dans le seul diocèse de Côme, en un an, plus de mille de ces malheureuses fussent poursuivies et plus de cent brûlées. (Cantù, t. VIII, p. 352-373. —