Gaye, Carteggio, t. II, p. i
3. A Alfonso Cittadella il écrivait : « Nohilis amice carissime », et au Titien : « Ex. amice carissime, ou : « Messer Tiziano mio aniico carissimo ».
4. Le palais ducal de Mantoue attend encore son historien : je suis heureux d'annoncer à mes lecteurs que M. Yriarte vient d'assumer cette tâche (Galette des Beaux-Arts, juillet 1894 et suiv.). Entre de telles mains on peut être assuré que l'œuvre sera menée à bonne fin.
Aux portes de Mantoue, Frédéric commença en 1 525, sur les dessins de Jules Romain, la construction du palais du Té (abréviation de « Tajetto » ou « Tejetto », passage pour l'écoulement des eaux), auquel les fresques de ce maître, la Gigantomaclne et l'Histoire de Psyché, ont valu une si grande célébrité. Des milliers d'ouvriers et une centaine d'artistes y travaillèrent sans relâche '.
Une autre résidence de Frédéric, le château de Marmirolo, situé à cinq milles de Mantoue, et brillamment décoré, lui aussi, par Jules Romain, a disparu sans laisser de traces.
L'église San Benedetto, également élevée par Jules Romain, dans File de Polinone, a été mieux partagée. Le Cicérone y admire la haute portée de la conception, ainsi que l'emploi d'un motif dont Palladio devait dans la suite tirer le plus brillant parti : l'entablement coupé par un arc portant sur deux colonnes.
Tout en comblant de faveurs Jules Romain, et sans cesser de lui témoigner une amitié, une admiration, sans réserve, Frédéric n'entendait en aucune façon s'interdire de faire appel à d'autres maîtres. En 1624, l'année même où il attachait Jules à son service, il chargea son agent à Rome de demander à Sebastiano del Piombo ou à quelque autre artiste éminent de peindre pour lui un tableau avec n'importe quel sujet, saui un sujet religieux (« non siano cose de sancti »). Il ne désirait qu'une chose, c'est que cette peinture fût belle et agréable (« vaghe et belle da veder.e »). Au Corrige, il commanda la Léda et la Danaé; au Titien le portrait d'une certaine Cornelia, suivante de la comtesse Pepoli, les médaillons des Dou^e Césars, des Baigneuses, la Vierge ait lapin, etc. En l53l, il sollicita Michel-Ange d'exécuter un ouvrage quelconque — sculpture ou peinture — pour le palais du Té ; sur le refus de l'artiste, il alla jusqu'à prier le pape d'intervenir.
Pour sculpteur, Frédéric fit choix du Ferrarais Alionso Cittadella ou Lombardi, qu'il employa d'une façon plus ou moins suivie depuis 1629 jusqu'à sa mort, arrivée en i537- Le premier travail qu'il lui commanda était destiné au palais du Té : c'étaient les hermès en marbre des capitaines fameux des deux derniers siècles; dans la suite, il le chargea de sculpter le tombeau de son père et prédécesseur le marquis François; mais Cittadella mourut avant d'avoir mené à fin ce monument.
D'autres sculpteurs célèbres encore travaillèrent pour la cour de Mantoue : tantôt c'était Jacopo Sansovino, qui sculpta pour elle, vers 1627, une Vénus; tantôt Ccllini, qui ciselait à son intention, en i52<3, un reliquaire; tantôt encore le Primatice, qui décora de stucs le palais du Té.
A côté de cet essaim de maîtres ayant chacun sa personnalité, évoquons la nuée des disciples formés sous la direction de Jules Romain, organisateur
1. Voy. l'article de M. Intra dans YArchivio storico lombardo, 1887, t. IV, p. 65-84.
MANTOUE ET LES GONZAGUE
aussi intelligent qu'artiste systématique et violent : les Rinaldo Mantovano, les Camillo Mantovano, les Fermo Ghisi, les Ippolito Costa, les Giulio Campi et tant d'autres. L'action du grand vizir de l'art mantouan s'étendit jusqu'à la gravure. Sous ses auspices, une dynastie de burinistes , les Ghisi ou Mantovani , prit à tâche de répandre les compositions soit du maître, soit de Raphaël, soit de Michel -Ange. A la fin du xvic siècle encore, un autre enfant de Mantoue, Andréa Andreani, se fit une grande
La Salle des Chevaux, au palais du Té à Mantoue. ( Décorée par B. Pagni et Rinaldo Mantovano.)
réputation, surtout par la reproduction du Triomphe de Mantegna (10Q9).
Parmi les artistes de passage à Mantoue à cette époque, rappelons encore deux peintres : Pordenone, qui orna de fresques la façade du palais des Ceresari, et Girolamo Pennachi de Trévise, qui tut employé au palais du Té. Quant à G. -F. Penni, qui tenta également la fortune à Mantoue, il reçut de son ancien condisciple Jules Romain un accueil si froid, qu'il ne tarda pas à s'établir ailleurs.
Des médailleurs, des orfèvres, des armuriers, des tondeurs, des brodeurs, des céramistes et autres décorateurs sans nombre travaillèrent à rehausser l'éclat de la cour de Mantoue. La dernière année de son règne (i53<)), Frédéric leur adjoignit l'habile tapissier flamand Nicolas Karcher. Sous la direction de ce maître, la manufacture mantouane de tapisseries mit au jour plusieurs suites
d'une grande beauté, parmi lesquelles, affirme-t-on, la réplique des Actes des Apôtres de Raphaël, aujourd'hui conservée à Vienne.
Un des frères de Frédéric, Ferrante (i 507-1 557), fondateur de la maison de Guastalla et gouverneur du Milanais pour le compte de Charles-Quint, a laissé lui aussi une trace dans l'histoire de l'art. Nous le voyons tour à tour commander au Titien deux tableaux, dont un Enlèvement de Proserpine, qu'il se proposait d'envoyer en Espagne à titre de cadeau (i53/i), et demander à un médailleur de perpétuer ses rancunes : l'Hercule armé de la massue et combattant les monstres, qu'il fit représenter au revers de ses médailles, est une allusion aux intrigues ourdies contre lui à la cour de Charles-Quint. Une
statue colossale en bronze, exécutée par Leone Leoni, mais mise en place en 1094 seulement, perpétue aujourd'hui encore à Guastalla le souvenir de ce prince (gravée p. 26).
Revenons à Mantoue. Le règne de François III de Gonzague, fils et successeur de Frédéric (i5 to-i55o), est marqué par la reconstruction de la cathédrale consacrée à Saint-Pierre. L'ancien sanctuaire venait d'être détruit par un
Médaille . ,
d'Hippoiyte de Gonzague incendie : le cardinal Hercule de Gonzague en-
: (fille de Ferrante). • de { ^ réédifier et chargea Jules Ro-
Par Leone Leoni. r « J
main d'en dresser les plans (i545); après la mort de celui-ci, il confia la direction des travaux à Girolamo Genga, qui exécuta en 1648 un modèle de façade (non employé); à partir de 1049, il employa le Mantouan G.-B. Bertani. La décoration du monument mit en œuvre une nuée de peintres distingués : Girolamo Mazzola, Ippolito Costa, Giulio Campi de Crémone, puis un trio de Véronais, Battista d'Agnolo del Moro, Domenico Brusasorci et Paolo Farinato. Un instant, Paul Véronèse fit une apparition au milieu de ses compatriotes; mais, malgré la protection du cardinal Hercule, il se vit réduit à chercher fortune ailleurs.
A la suite de ces artistes, accordons une mention au savant antiquaire et à l'habile- dessinateur de médailles Jacopo Strada (7 i588), qui quitta le service des Gonzague pour celui de l'Empereur. Dans un portrait du Musée de Vienne, le Titien a représenté son compatriote debout, près d'une table chargée de médailles, tenant une statuette de Vénus.
Le frère de François, Guillaume, qui régna' de i55oà 1687, se signala par la protection accordée à Bernardo Tasso et à Fra Paolo Sarpi, plutôt que par des fondations artistiques. Nous n'avons guère à enregistrer à son actif que la commande, faite au Tintoret, de la Bataille de Fornone et de différentes autres
MANTOUE ET LES GONZAGUE
peintures historiques, ainsi que l'embellissement de son palais de Goito. Et cependant je ne sais quel génie tutélaire continuait à planer sur cette cour des Gonzague. Vasari, qui traversa Mantoue en 1 566, déclare qu'il eut de la peine à reconnaître la ville, tant elle avait reçu d'embellissements. Plusieurs artistes de valeur, les Mantovani, y maintenaient la tradition inaugurée par Jules Romain, tandis que la décoration de l'église San Benedetto (voy. p. 268) occupait d'habiles maîtres lom-
bards ou vénitiens : Girolamo Mazzuola, Lattanzio Gambara de Brescia et Paul Véronèse.
Le dernier fils de Frédéric, Louis de Gonzague (iÔSç-iSçS), chercha fortune en France, où il se signala par son fanatisme, et où il fonda la maison des ducs de Nevers.
On sait quel coup irréparable
la guerre de la succession de Mantoue (io2o-i63i) et la prise de cette ville portèrent aux collections réunies avec tant d'amour. Il importe cependant de noter que la dispersion de la galerie même de tableaux est antérieure à cette catastrophe : dès 1626, le duc Vincent II avait noué des relations avec Charles Ier d'Angleterre pour la vente des principaux d'entre eux ' . Les chefs - d'œuvre des Mantegna , des Raphaël , des Titien , des Corrège, furent ainsi perdus à
jamais pour l'Italie. Après la mort de Charles Ier, ces dépouilles opimes lurent mises aux enchères et dispersées dans toute l'Europe. Quelques-unes d'entre elles ont trouvé un asile au Louvre, où elles proclament la munificence éclairée de la noble dynastie des Gonzague.
A quelque distance de Mantoue, près de Viadana, un autre Gonzague, Vespasiano (i53i-i5o,i), consacra tous ses soins à l'embellissement de sa capitale, Sabbioneta, qui lui doit, à proprement parler, son existence : il en
Une Matrone de Mantoue.
D'après le recueil de Vecellio.
1 . Je suis redevable de cette communication a l'obligeance de M. Charles Yriarte.
fit une cité aux rues larges et régulières, bordées de belles maisons, dont les façades furent enrichies de peintures par Bernardino Campi et d'autres; bâtit une cathédrale, un théâtre à l'antique (i588), dont il confia la construction à Scamozzi; ouvrit une université; établit un atelier monétaire et une imprimerie hébraïque, etc. Le palais qu'il éleva pour son usage personnel reçut une riche bibliothèque et une collection non moins importante, dans laquelle brillaient des statues antiques. — La famille de Vespasiano s'inspira de ses préceptes en faisant appel à un des derniers sculpteurs de la Renaissance, Giovanni Battista délia Porta, pour exécuter le tombeau de ce Mécène insigne1. — Aujourd'hui Sabbioneta n'est plus qu'un malheureux bourg déchu de sa splendeur éphémère.
i. Litta, Famiçlie celébri.
La Sainte Famille, par Michel- Ange.
(Académie de Londres.)
La Naissance de l'Aurore, par Paul Véronèse. (Villa Barbara à Mas'er.