‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 133 sur 304 · GENES · texte numérisé non relu

GENES

enise voyait sa puissance décliner d'année en année depuis la prise de Constantinople; les Turcs lui avaient déjà enlevé les plus riches de ses colonies de la Méditerranée, lorsqu'elle perdit ce monopole du commerce des Indes qui avait si longtemps lait la principale source de sa prospérité. Sa suprématie politique ou commerciale compromise, la cité des doges ajouta du moins, par la culture des arts, un nouveau fleuron à sa couronne, tandis que les richesses accumulées par ses rivaux les Portugais à Lisbonne ou à Oporto ne profitèrent en rien à la cause de l'art, de la littérature, de la science, de la civilisation. Ce fut, en effet, au moment précis où l'étoile de Venise pâlit sur les mers que se leva, sur ses églises et ses palais, l'aurore d'un art nouveau. Elle était d'ailleurs toujours la ville la plus opulente de l'Italie, peutêtre de l'Europe. Alors même qu'elle aurait cessé de s'enrichir, elle aurait pu vivre longtemps encore sur l'épargne colossale réunie par les générations antérieures '.

I. Dans un de ses plus beaux sonnets (c. xli), Vittoria Colonna pouvait sans exagération E. Muntz. — 111. Italie. La Fin de la Renaissance. 35

L'Ecole vénitienne ne fut pas seulement la dernière grande École de l'Italie, la peinture fut aussi le dernier art qui survécut à la décadence générale. La sculpture disparut la première, puis vint le tour de l'architecture, dont le plus illustre représentant, Palladio de Vicence (f i58oj, fut précisément un quasi Vénitien. Quelques dates pour montrer jusqu'où se prolongea la carrière des chefs de l'École vénitienne : Paris Bordone meurt en \5~o, le Titien en iSyô, Moroni le portraitiste en 1678, Paul Véronèse en i588, le Tintoret en 1694, Palma le jeune en 1628. Un de nos plus délicats écri-

La Procession du Doge. D'après la gravure de Matteo Pagani (i55o).

vains, un de ceux qui connaissent le mieux les choses italiennes, a eu raison de dire que la Renaissance de Venise fut d'arrière-saison, et comme le dernier rayon de l'Italie1.

D'un bout à l'autre de ce siècle, glorieux entre tous ceux qui composent les annales de la République vénitienne, l'art se manifeste sous les formes les plus variées et les plus éclatantes : si la longue série de fêtes — couronnements, ou, comme on disait à Venise, triomphes des dogaresses, réception du

célébrer le lion de Venise, qui, seul en Italie, sauvegardait l'antique liberté et le juste empire :

... il leon e' ha in mar l'una superba Man, l'altra in terra, e sol tra noi riserba L'antica libertate e' 1 giusto impero.

1. Gebhart, la Renaissance italienne et la Philosobhie de l'Histoire, p. 3".

VENISE ET LA VÉNÉTIE

futur Henri III de France (1674) '> et tant d'autres - - ne nous apparaît plus qu'à travers les pâles reflets des gravures ou des récits littéraires, les églises et les palais, les statues et les peintures monumentales, les livres illustrés, les productions infinies des arts décoratifs, nous ont conservé, dans toute leur fraîcheur, toute leur distinction ou toute leur verve, les créations des Sansovino et des Palladio, des Vittoria, des Titien, des Véronèse, des Palma, des Giunta et des Giolito, des Maioli, des verriers de Murano. L'Italie entière, puis la France, l'Allemagne, l'Espagne, et jusqu'à l'Orient, finirent par rendre

La Procession du Doge. D'après la gravure de Malteo Pagani (i55o).

hommage à la magie de la peinture vénitienne, à la perfection de ses industries d'art. Le Titien devint le peintre attitré de tous les grands de son temps : les ducs de Ferrare et d'Urbin, les marquis de Mantoue, le roi François F1', l'empereur Charles V et son fils Philippe II, le pape Paul III, sans parler des princes de la littérature, depuis l'Arioste jusqu'à l'Arétin. Mais il ne tut pas seul à bénéficier de la vogue qui s'attachait dorénavant à tout ce qui venait de Venise : en 1569 Murano reçut d'un coup de Constantinople la commande de 900 lampes de mosquée et d'un fanal'-. Se rend-on compte de l'effet que produisirent partout ces étincelantes verreries, ces miroirs, ces

1. Voy. P. de Nolhac et A. Solerti, il Viaggio in Italia di Enrico 111, re di Frauda, c le Feste a Fene~ia, Ferrara, Mautova c Torino. Turin, 1890.

2. Yriarte, la Jrie tl'uu Patricien de Venise au AT/1' siècle, p. 147-150.

lustres, cette orfèvrerie transparente, si légère et si délicate, brillant de mille feux ! Rappelons que ce fut également Venise qui répandit l'usage de la fourchette, accomplissant ainsi une révolution importante dans les usages domestiques ' .

Si dans aucune autre cité italienne les artistes n'avaient conservé de tels trésors de poésie, dans aucune autre non plus les Mécènes ne firent preuve d'un tel esprit de suite et d'une telle libéralité. Vasari n'a pas exagéré en les qualifiant d'hommes illustres et de grands esprits, à l'âme véritablement royale, ayant la pratique des grandes affaires (« pratichi délie cose del mondo ») et également familiarisés avec l'art2.

Les chefs du gouvernement donnaient l'exemple. Sur les treize doges qui

régnèrent de 1 52 1 à 1 5ç5 , il n'y en est guère dont le souvenir ne soit cher aux amis de l'art. Ce furent Antonio Grimani (i52i-i523), Andréa Gritti (i523-i538), le grand ami de Sansovino, Pietro Lando (iSSg-iSqS), Fr. Donato (i545-i553), M. A. Trevisan (i553-i554), Fr. Venier (i 554-1 556), L. Priuli (i 556-1 55c»), G. Priuli (i555-i5Ô7), P. Loredano (i567~ 1570), Al. Mocenigo (i570-i577), Seb. Venier (i577-i57<S), Vie. da Ponte (i578-i585), Pasq.

Le doge G. Priuli. .

D'après une médaille anonyme. ClCOglia ( I 585-1 DÇDJ. Rappeler la construction

de la Librairie de Saint -Marc (i536), de la Monnaie (l536), de la loge du campanile (i5qo), des « Fabbriche nuove » (i555), des « Procurazie nuove » (1584), du Pont du Rialto (l588-l5o,2), la décoration du Palais des Doges, après l'incendie de 1 577, c'est proclamer l'ardeur éclairée de ces magistrats.

Les corporations civiles ou religieuses ne déployaient pas moins de libéralité. A l'époque à laquelle Vasari publiait son ouvrage, la « scuola délia Misericordia », avait déjà coûté l3oooo ducats; on estimait que, terminée, ce serait le plus magnifique monument de l'Italie.

Quant aux patriciens, c'était à qui dépasserait l'autre en magnificence. Les palais privés n'eurent bientôt plus rien à envier aux monuments publics : celui que Giov. Delfino fit élever par Jac. Sansovino ne coûta pas moins de 3oooo ducats. Un auteur contemporain prétend qu'à Rome, Naples, Milan, Genève, Florence, Bologne, Vérone, Brescia et Pavie, c'est tout au plus si l'on voyait quatre ou six habitations méritant le nom de palais, tandis qu'à Venise on en comptait plus de cent".

Parfois aussi, un simple particulier entreprenait de doter Venise de quelque

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