Gaye, Carteggio, t. II, p
L'ORNEMENTATION. 3og
légués l'Age d'Or et la Première Renaissance. Plus encore que ses aînées, elle s'est attachée aux motifs classiques : aussi l'ornementation devient-elle de moins en moins pénétrante et incisive, de plus en plus banale et vide; la fraîcheur de l'invention disparaît en même temps que la fermeté de l'exécution.
Passons rapidement en revue l'interprétation de quelques-uns des motifs empruntés à l'antiquité.
A la bibliothèque de Saint-Marc, dans la cour du palais Farnèse, et au palais Cornaro, sur le Grand Canal, Sansovino, Antonio da San Gallo et Scamozzi ont tiré le parti le plus brillant des trophées sculptés sur la frise.
Les figures assises , accoudées ou volantes, sculptées dans les éeoinçons (bibliothèque de Saint-Marc, palais Bevilacqua à Vérone, palais Grimani à Venise, etc.), procèdent des Victoires sculptées sur les arcs de triomphe romains.
Un motif d'une grande richesse, ce sont les génies tenant des festons ou des cartels (villa Farnésine, bibliothèque de Saint-Marc, etc.).
Dans les stalles de l'église Sant'Agostino de Pérouse, commencées par Baccio d'Agnolo en i5o2, reprises par le même artiste en i532, l'emploi des grotesques a en quelque sorte renouvelé l'inspiration. C'est un ouvrage superbe, plein de conviction et de fierté.
Les ornements géométriques dominent dans le pavement de la ville de Caprarole : les combinaisons qu'ils forment ne sont pas des plus pittoresques1.
Dans les cariatides, la recherche du mouvement suit une progression constante : si celles du Palais de Justice de Mantoue ont encore une certaine sévérité, rien de plus agité que celles dont Leone Leoni orna son palais de Milan. La fantaisie, pour ne pas dire le grotesque, triomphent définitivement dans les cariatides qui supportent les bénitiers de l'église Sainte-Anastasie à Vérone (i5oj) : un bossu assis et un gueux aux vêtements déchirés.
Une exception, et des plus honorables, doit être faite en faveur des belles
I. L'histoire de l'ornementation chez les peintres de la Fin de la Renaissance fournirait la matière d'un chapitre des plus curieux. Je me bornerai ici à quelques notes. Décorateur et ornemaniste des plus habiles, quoique ses ornements manquent d'ordinaire de pureté, le Sodoma aime à prodiguer les pilastres à arabesques ou à grotesques, les trépieds, les cariatides. Il personnifie la Renaissance arrivée à son apogée, avec l'ampleur qui n'a pas encore dégénéré en banalité, l'harmonie qui garde encore les traces d'un effort, enfin, et par-dessus tout, cette spontanéité, cette fraîcheur, qui accompagnent l'invention de figures nouvelles et qui manquent naturellement aux œuvres des imitateurs. — Un autre peintre célèbre, Bernardino Luini, montre dans l'ornementation la même liberté que dans les compositions d'histoire. Si loin de Rome et de l'Ecole romaine, il n'éprouve pas le besoin de s'assujettir à l'imitation de l'antique : tant mieux pour les Grecs et les Romains s'il trouve moyen d'utiliser un de leurs motifs favoris, — oves, rais de cœur, — tant pis pour eux, s'il peut se passer de leur concours, ainsi que cela lui arrive fréquemment ; dans ce cas, il prodigue des rinceaux composés à sa façon, des grotesques, des fleurons qui n'ont rien de classique, mais qui n'en sont pas moins élégants, des cartouches, des masques et surtout des génies nus qui, par leur souplesse, leur merveilleux agencement décoratif, revendiquent une place à côté des plus belles créations analogues du Sodoma.
3io HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
cariatides qui supportent le mausolée élevé à Pierre Strozzi, dans l'église Saint- André à Mantoue, sur les plans de Jules Romain.
Les balustrades destinées a couronner les édifices acquièrent un développement presque anormal (bibliothèque de Saint-Marc à Venise, etc.).
Les consoles, de leur côté, deviennent de plus en plus vigoureuses.
De tous les ornements ayant un caractère personnel, je veux dire offrant quelque allusion a la personnalité du bâtisseur, seules les armoiries continuent à jouer un certain rôle1. Mais si on les place encore au-dessus de la porte d'entrée, on ne songe plus à en tirer le thème de brillantes variations, comme l'avait fait l'Age d'Or (t. II, p. 146, 33o).
Passionnée comme elle l'était pour l'ampleur et la vigueur, la Fin de la Renaissance sacrifie les bas-reliefs, si élégants et si purs, du temps jadis pour leur substituer les hauts-reliefs ou la ronde bosse2. Si quelques retardataires, tels que Simone Mosca, développent encore avec amour l'arabesque, toute l'Ecole de Michel-Ange recherche des motifs plus robustes et plus hardis. Il en résulte une double innovation : l'architecture, profitant du discrédit dans lequel était tombée l'ornementation plane, convertit en éléments de construction les surfaces naguère occupées par des arabesques, des rinceaux, des armoiries, etc. La sculpture d'histoire, par contre, empiète sur l'architecture dans toutes les circonstances où, les deux arts étant appelés à concourir, le sculpteur sera assez fort pour imposer sa volonté à l'architecte.
On a affirmé que la statuaire succéda à la sculpture décorative \ En réalité, le rôle de celle-ci grandit ou diminua selon les tendances des architectes appelés à en régler l'emploi. Sauf chez Michel-Ange et ses imitateurs, la fusion des deux arts devint plus complète; aux bas-relieis du xve siècle, se déroulant un peu au hasard autour des portes ou sur les parois (constructions de l'Ecole lombarde, oratoire de Saint-Bernardin à Pérouse, temple de Saint-François à Rimini), succèdent les cariatides, les statues assises sous la retombée des arcs,
1 . Montaigne constate qu'en Italie, de même qu'en Allemagne, tout le monde, jusqu'aux marchands, avait son blason. Pour se conformer aux habitudes de ses hôtes, notre illustre compatriote fit exécuter par un peintre de Pise un superbe écusson, enrichi d'or et de belles couleurs, destiné à perpétuer, dans un des hôtels des bains de Lucques, le souvenir de son passage. Il ne lui en coûta qu'un écu et demi de France. Ailleurs il ajoute que « les Italiens n'ont pas faute d'inscriptions; car il n'y a rabillage de petite goutière où ils ne facent mettre, et en la ville, et sur les chemins, le nom du Podesta et de l'artisan». (Voyage, édit. d'Ancona, p. 122.)
2. La villa de Santa Colomba, près de Sienne (parfois attribuée à Peruzzi), nous offre une application des plus heureuses de bas-reliefs à la décoration d'une façade. Les motifs n'ont que peu de saillie et les ouvertures ne sont qu'en petit nombre ; mais quelle variété dans les fausses arcades, sur lesquelles se détachent des fenêtres aux chambranles excessivement étudiés, et comme la juxtaposition des pilastres qui encadrent ces fausses arcades, avec les pilastres; plus grands, qui les séparent les unes des autres, occupe l'attention, charme l'œil et donne l'impression d'une œuvre à la fois ample et détaillée!