‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 164 sur 304 · ANT. DA SAN GALLO · texte numérisé non relu

ANT. DA SAN GALLO

taire aussi bien que comme architecte proprement dit. Une fois il fut obligé de diriger à la lois, dans cinq villes éloignées les unes des autres, des travaux de la plus haute importance : la construction de la forteresse de Florence et de celle d'Ancône, la restauration de l'église de Lorette, l'agrandissement du palais du Vatican, l'établissement du puits d'Orvieto; mais il savait se multiplier de telle sorte qu'il put suffire à tout en se faisant seulement suppléer au besoin par son frère Battista. Ajoutons qu'une partie de l'existence de San Gallo se passa en travaux de consolidation, de réfection : la basilique de Saint-Pierre, les loges du Vatican, la coupole de l'église de Lorette.

Dans l'impossibilité où je me trouve d'entrer dans le détail de tant d'églises, de chapelles, de palais, de citadelles, de portes monumentales, élevés par San Gallo à Rome et dans tout l'État pontifical, je me bornerai à analyser ses deux ouvrages principaux : son projet pour Saint-Pierre de Rome et le palais Farnèse.

Malgré son goût et son talent, San Gallo n'était pas à la hauteur d'une tâche telle que la réédification de Saint-Pierre. Son projet (voy. p. 3oi) péchait par la multiplicité des ressauts, par la petitesse des colonnes et des profils : ce n'étaient qu'arcades sur arcades, ordonnances sur ordonnances, amas de clochers, de pyramides et de pointes : aussi les contemporains lui reprochaient-ils — et c'était un crime à leurs yeux — de s'être inspiré plutôt de la manière gothique que de la bonne architecture classique.

Le palais Farnèse ne comportait à l'origine, affirme-t-on, que des dimensions restreintes; grâce à l'excellence du plan primitif, il put être développé sans que les accroissements -nuisissent à l'aspect des parties antérieurement construites1. La façade rappelle l'arrangement des anciens palais florentins : ici comme là, un intervalle énorme sépare les fenêtres du premier étage — au nombre de treize — de celles du second. Par contre, l'intervalle entre la porte principale et les fenêtres qui l'accostent est infiniment trop rapproché, erreur qui se reproduit pour les fenêtres encadrant la loge du premier étage. Au rez-de-chaussée, ces fenêtres — rectangulaires — n'ont pas de frontons, tandis qu'au premier étage,

Portrait d'Ant. da San Gallo.

(D'après la gravure publiée

par Vasari.)

I . Je dois à l'obligeance de M. de Navenne, premier secrétaire de l'ambassade de France près le Saint-Siège, d'intéressantes notices sur l'historique de ce monument. En 149.1, le cardinal Al. Farnèse (plus tard Paul III) acheta l'habitation, qui, transformée, est devenue le palais actuel. Les achats de terrain nécessités par les agrandissements successifs se continuèrent jusque vers le milieu du XVIe siècle. Quant aux travaux, ils commencèrent en 1.117 au plus tard. En i.5lQ, Léon X visita la construction en train et lui donna son approbation. En 1.534, -1 l'avènement de Paul III, Ant. de San Gallo fit de nouveaux plans et commença la construction du palais, tout en tirant parti, — ce l'ait résulte jusqu'à l'évidence des recherches de M. de Navenne, — des construclions ou substructions antérieures.

où elles sont également rectangulaires, elles sont surmontées de frontons alternativement circulaires et angulaires, et au second étage, où elles sont cintrées, de frontons tous pyramidaux. Chaque rangée de fenêtres s'appuie sur un bandeau monumental.

Si le corps même de la façade du palais Farnèse a donné lieu à toutes sortes de critiques (voy. entre autres celles formulées dans le Cicérone), il n'y a eu qu'une voix pour célébrer la beauté de la corniche placée par Michel-Ange sur l'œuvre de San Gallo; elle est d'une telle pureté et d'une telle noblesse, que

La Cour du Palais Farnèse, par Ant. da San Gallo.

Letarouilly, son dernier historien, a supposé que Vignole y avait collaboré (il paraît en effet établi que dès le début des travaux — 1647 — Michel-Ange s'était adjoint cet habile et savant architecte).

Dans la cour du palais, les deux étages inférieurs, imités du théâtre de Marcellus, sont l'œuvre de San Gallo, tandis que l'étage supérieur, d'ordre corinthien, appartient à Michel-Ange, à qui l'on a reproché de s'être écarté, sans nécessité appréciable, du plan de son prédécesseur. Tout ici est digne d'admiration : les proportions, non moins que l'ornementation (festons, mascarons, trophées, fleurs de lis des Farnèse, vases se détachant sur des boucliers d'une beauté accomplie).

La façade postérieure du palais, du côté du Tibre, avec sa « loggia », construite soit par Vignole, soit par Giacomo délia Porta,,, reproduit le motif adopté par Michel-Ange pour le dernier étage de la cour.

MICHEL-ANGE ARCHITECTE

Le palais Farnèse a été proclamé le chef-d'œuvre de la Renaissance romaine : « il n'est aucun autre édifice, déclare Letarouilly, qui réunisse à une masse plus grandiose des lignes plus belles, des proportions plus justes, enfin des détails mieux étudiés et d'un caractère plus élevé; il est supérieur à tous par l'excellence de sa structure...; sa constitution forte et robuste lui assure encore après trois siècles une longue existence » .

Du palais Farnèse procèdent de nombreux palais, entre autres celui du Latran, construit par Domenico Fontana pendant le pontificat de Sixte-Quint.

La Façade postérieure du Palais Farnèse, par Michel-Ange et G. délia Porta.

Quelle que fût sa valeur, San Gallo, tout comme Peruzzi, fut éclipsé par celui de ses concitoyens qui n'avait qu'à se montrer pour être proclamé partout le premier. Que pouvaient la finesse d'un Peruzzi, la science d'un San Gallo, en regard du génie transcendant, de la « terribilità » d'un Michel-Ange!

Disciple, affirme-t-on, de son ami Giulia.no da San Gallo, Michel-Ange n'aborda que relativement tard la pratique de l'art de bâtir. La façade qu'il composa pour la basilique de Saint-Laurent, — son coup d'essai, selon toute vraisemblance, — resta à l'état de projet. Il fut plus heureux en dotant la même basilique de la sacristie neuve ou chapelle des Médicis. Quelques mots sur ce monument en miniature : La chapelle forme un carré surmonté d'une coupole; des pilastres cannelés et des niches couronnées de frontons accentuent les différentes parties de la construction et produisent l'alternance de lignes nécessaire. C'est un ensemble à la fois simple et noble, aux reliefs

E. Muulz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.

déjà amples, mais d'une rare tenue; on sent d'un bout à l'autre une pensée unique, fortement concentrée, pour ne pas dire comprimée, et animant toutes les parties de l'édifice. Certains détails, d'un goût moins pur et moins sévère, n'affaiblissent pas l'impression.

Michel-Ange est de la famille de Brunellesco : même tendance à l'abstraction. Comme son grand précurseur, il supprime les ornements intimes, familiers, qui donnent tant de saveur à l'architecture du xve siècle ; comme leurs modèles communs, les Grecs et les Romains, il n'admet que des motifs d'ordre strictement architectonique, oves, consoles, rais de cœur, astragales, etc. Parmi tant d'emprunts faits à l'antiquité, c'est dans le domaine de l'architecture que l'imitation est la plus sensible chez lui. Mais cette architecture même, il ne la copie pas servilement : il la reprend au point où l'avait laissée la civilisation romaine, vers le m0 siècle, avec la recherche d'un mouvement excessif : la ligne droite lui est odieuse, il éprouve le besoin de la briser sans cesse; des pilastres, des niches, des festons sans nombre viennent interrompre la monotonie de l'ancienne façade florentine, si calme et si pure : tout n'est plus que vie, agitation, on serait tenté de dire violence1.

A la chapelle des Médicis fait suite la Bibliothèque Laurentienne, commencée en 1 525, terminée seulement vers i56o. Ici encore, l'œuvre de Michel-Ange a donné lieu à d'amères critiques. On a reproché à ses colonnes accouplées de manquer d'air; à son escalier, de former un véritable casse-cou. La conception n'en est pas moins hardie, l'effet saisissant.

Ce fut surtout à Rome que Michel-Ange se révéla comme chef d'une nouvelle école d'architecture : de même que Raphaël, il consacra ses derniers efforts à l'art de bâtir et la tâche suprême qu'il assuma fut précisément la succession de Raphaël, l'achèvement de la basilique de Saint-Pierre.

Mais procédons avec ordre. Le premier grand ouvrage confié à Michel-Ange fut le remaniement de la place du Capitole : les travaux traînèrent malheureusement en longueur et la pensée du maître fut plus d'une fors dénaturée par ses continuateurs".

1 . J'ai à toucher ici à un problème délicat : qui ne se rappelle les attaques, aussi spirituelles que violentes, dirigées contre Michel-Ange par l'éminent architecte de l'Opéra, M. Charles Gantier, dans le volume publié par la Galette des Beaux-Arts ! M. Garnier n'a pas hésité à accuser Michel-Ange d'ignorer la langue de l'architecture. «Il a, ajoute-t-il, le trait, la force, l'ampleur, la volonté, la personnalité, ce qui fait le grand compositeur; mais il ne sait pas la grammaire et c'est à peine s'il sait écrire. » L'attaque de M. Garnier a rencontré dès le début de vives protestations. Il n'entre pas dans mes vues de renouveler ici le débat. Je me bornerai à déclarer que, si Michel-Ange a commis des erreurs, ce sont des erreurs heureuses, puisqu'elles ont si complètement renouvelé l'art de bâtir et nous ont valu des merveilles telles que la chapelle des Médicis et la coupole de Saint-Pierre de Rome. '

2. Quelques points de repère sur l'histoire de la construction ne seront pas oiseux. L'installation, sur la place du Capitole, en 1 538, de la statue équestre de Marc-Aurèle fut comme la pierre d'attente des travaux de réédification. Une gravure de du Pérac, exécutée en i56o, d'après le plan autographe de Michel-Ange (« ex ipso exemplari Michaelis Angeli Bonaroti »)

MICHEL-ANGE ARCHITECTE

La reconstruction du Capitole était à peine commencée, que déjà Paul III demandait à Michel-Ange d'entrer en lice pour le projet d'entablement du palais Farnèse : on sait comment l'incomparable corniche composée par le maître, modèle de proportion et d'ampleur, fut mise en œuvre, de préférence à celle de San Gallo, l'architecte en titre du palais. Michel-Ange fournit en outre le plan de l'étage supérieur sur la cour (voy. p. 336).

La mort de San Gallo réservait à Michel-Ange une mission encore plus glorieuse : la continuation des travaux de Saint-Pierre (1547). Avec une indépen-

La Bibliothèque Laurentienne, par Michel-Ange.

dance qui l'honore, il entreprit la justification du projet primitif imaginé

et publiée dans le Spéculum romanae Magnificcutiac de Lafreri, fait connaître les projets auxquels le maître s'était arrêté. Cette gravure concorde avec la description de Vasari; elle ne diffère que par les détails de la disposition actuelle : la principale différence porte sur le Palais du Sénateur : au sommet de l'escalier s'élève un portique surmonté de pilastres; en outre, les fenêtres de l'étage supérieur sont plus élevées et d'une ordonnance plus nette que dans l'édifice définitif ; enfin le campanile est couronné de créneaux comme une forteresse. En 1546, Michel-Ange mit la première main à la reconstruction du Palais du Sénateur, travail qui fut achevé en i568, après un intervalle de vingt-deux années. Entre les années l55o et i555 on construisit, d'après les plans de Vignole, les deux escaliers conduisant à l'Aracœli et à la roche Tarpéiennc, ainsi que les deux portiques qui les couronnent. Une série de gravures, publiées par M. Michaelis, nous font connaître l'état des travaux dans les dernières années de Michel-Ange. Ce ne fut qu'après la mort de celui-ci que le Palais des Conservateurs reçut, d'après ses plans d'ailleurs, sa façade actuelle. En 1.579, Grégoire XIII fit remplacer la tour du moyen âge par un campanile plus élégant, dessiné par Martino Lunghi. En i583, on installa au sommet de la « cordo-

34o HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.

par son ennemi Bramante, et le fit substituer au projet de San Gallo. En 1646, avant même de prendre en main la direction des travaux, il écrivit à Ammanati cette lettre curieuse : « On ne saurait nier que Bramante n'ait été aussi habile dans l'architecture que pas un depuis les temps antiques. Il fit le premier projet pour Saint-Pierre, un projet exempt de confusion, mais clair et simple, clair de toutes parts et isolé de tous côtés, de sorte que l'église ne nuisait en rien au palais (du Vatican). Ce plan a toujours été considéré comme une belle chose, et c'est ainsi que tous ceux qui se sont écartés de la disposition adoptée par Bramante, comme l'a fait San Gallo, se sont en même temps écartés de la vérité. »

Quoique Michel-Ange ne se donnât que pour le continuateur de Bramante, il imprima à la construction un caractère qui lui est bien personnel, le cachet de son génie si despotique : il concentra davantage, d'après l'expression de Springer, les membres de la construction; en même temps il substitua, aux profils si purs et si élégants de Bramante, des reliefs plus vigoureux, peut-être aussi plus lourds. Je ne saurais entrer ici dans les détails de cette vaste construction, qui occupa Michel-Ange pendant les seize dernières années de sa vie : il me suffira de dire que sa conception la plus belle et la plus grandiose est la fameuse coupole, cette coupole qui, depuis trois siècles, a été le modèle de centaines, de milliers d'autres, et qui éclipse la coupole octogonale de Brunellesco au Dôme de Florence, autant que celle-ci avait éclipsé la coupole du Dôme de Pise. Chez Brunellesco on sent encore l'effort du calculateur; chez Michel-Ange, dans ces lignes d'une suavité incomparable, l'artiste seul paraît. « C'est — pour parler avec M. Charles Garnier — la courbe donnée à la coupole qui charme, séduit et fait de ce couronnement, unique au monde..., une création d'une majestueuse harmonie; c'est cette courbe, qui a été bien souvent étudiée, que l'on a appelée chaînette, parabole, ellipse, qui tient de tout cela, pour n'être en somme qu'une courbe de sentiment, qu'un éclair enfanté par le génie. » Il est impossible en effet de se servir ici de formules mathématiques : rarement la Renaissance du xvie siècle a accordé à la fantaisie une place si grande à côté de la science. Michel-Ange n'eut pas la joie de contempler de ses yeux le chef-d'œuvre; les travaux n'étaient arrivés que jusqu'au tambour quand il mourut. Mais une seule année suffit à Giacomo délia Porta pour achever le travail.

nata » les deux groupes des Dioscurcs, auxquels firent suite, en i5ço, les soi-disant trophées de Marius. Sous Clément VIII, de i5ç2 à i5o,8, les projets de Michel-Ange reçurent enfin leur complément. La façade du Palais du Sénateur fut reconstruite avec certaines modifications dont on trouvera le détail dans le travail de M. Michaelis. Quant au musée du Capitule, qui fait face au Palais des Conservateurs, à peine si l'o'n en jeta les fondations. Il faut aller jusqu'au pontificat d'Innocent X pour voir reprendre les travaux (1644); l'architecte Rainaldi eut enfin la satisfaction de les mener à fin au bout d'une dizaine d'années. — J'emprunte les éléments de cette notice au travail publié par M. Michaelis dans la Zeitschrift fur bildci/de Kunst, 1891, t. II, p. 184 et suiv.

MICHEL-ANGE ARCHITECTE

A cette dernière période appartiennent également la transformation en sanctuaire chrétien des Thermes de Dioclétien, sous le vocable de Sainte-Marie-des- Anges, la construction du couvent des Chartreux accolé à cette église, et celle de la porte Pie (voy. p. 821).

Michel-Ange, définitivement entraîné vers l'architecture par un besoin irrésistible, conçut vers cette époque une foule de plans gigantesques, mais qui restèrent à l'état de simples projets, en raison même de leur étendue. C'est ainsi qu'il proposa de continuer tout autour de la place de la Seigneurie, à Florence, les arcades de la Loge des Lanzi, d'établir dans la cour du Belvédère une fontaine composée d'un rocher et d'une statue — un Moïse — qui en ferait jaillir l'eau, de relier le palais Farnèse à la Farnésine par un pont, etc.

Partout, on le voit, éclate la passion pour le colossal, à un degré où nul esprit humain n'a jamais atteint.

Michel-Ange ne forma que peu d'élèves directs, — parmi les plus marquants furent Gai. Alessi et Giacomo délia Porta, — mais son enseignement domina tout le xvic et tout le xvif siècle; il fut le véritable père du style baroque. Sachons distinguer, ici encore, entre l'œuvre du maître et celui des disciples : assurément le style inauguré par Michel-Ange renferme les germes les plus dangereux ; mais les abus commis par de

médiocres imitateurs nous autorisent-ils à rejeter la responsabilité de leurs fautes sur le glorieux initiateur ?

La Coupole

de Saint-Pierre de Rome.

Par Michel-Ang'e.

Le nom d'un des collaborateurs de Michel-Ange, Vignole, personnifie une nouvelle évolution de l'architecture de la Renaissance.

Jacopo Barozzi (1 607-1 5^3) avait pour patrie Vignola, dans les environs de Modène, d'où le surnom sous lequel il est connu'2. Après avoir flotté quelque temps entre la peinture et l'architecture, il se consacra définitivement au second de ces arts, et n'eut pas à le regretter. Il travaillait à Rome pour la cour pontificale (i535 et années suivantes), lorsqu'il fit la connaissance du Primatice, envoyé en Italie en iSSg-iSqo, et reçut de lui la mission de surveiller le moulage d'un certain nombre de statues antiques. Emmené en France par le célèbre surintendant des beaux-arts de François Ier, il passa deux années dans notre pays, sans trouver toutefois, à ce qu'il semble, l'occasion de s'y signaler par quelque construction. De retour à Rome, il fut chargé par la docte Académie

1. Voy. Springer, Micheî-Angeîo und Rafaël, t. II, p. 840 et suiv.

2. Bibl. : voy. ci-dessus p. 29g. — Œuvres complètes de Jacques Baro^i de Vignola ; édit. Lebas et Debret. Paris, i8l5. — Ronchini, I due Fignola. Modène, 1866.

vitruvienne de relever les antiquités de la Ville éternelle. Nous le trouvons ensuite à Bologne, où il s'occupa d'une tâche ingrate entre toutes, l'achèvement de la façade de San Petronio; il y établit également un canal. L'avènement de Jules III, qui avait été légat dans la capitale de l'Emilie, lui fournit enfin l'occasion de s'exercer sur un plus vaste théâtre. Rappelé à Rome par le nouveau pape, il dirigea d'abord les travaux de 1' « Aequa Vergine », puis ceux

de la célèbre villa que Jules III fit élever en dehors de la porte du Peuple , la « Vigna di papa Giulio ' ». Il y montra une variété et une liberté de combinaisons qui surprennent chez un esprit aussi réfléchi.

Après la mort de Jules III, en i555, Vignole entra au service du cardinal Al. Farnèse. Ce Mécène le chargea de travaux plus considérables encore, si possible : la construction de la villa de Caprarole et l'organisation des jardins Farnèse, dont la façade a été détruite il y a peu d'années, à l'occasion des fouilles du Forum.

Caprarole est une des créations les plus savantes et les mieux déduites de la Renaissance. Le plan lui-même — ce pentagone qui rappelle les aménagements de l'architecture militaire — est plein d'imprévu2. Si nous abordons le détail, nous rencontrons une longue série de morceaux de bravoure : l'escalier principal à rampes et le grand escalier à vis, dans lesquels Vignole se joue des difficultés avec lesquelles Bramante en était encore réduit

1. Le « casino » de la Vigne, commencé en i534 pour le cardinal Antonio di Monte, a été totlr à tour attribué à Sansovino et à Peruzzi.

2. D'après M. Gurlitt, le voyage de Vignole en France n'aurait pas été sans influence sur l'élaboration du plan de la villa de Caprarole : ce serait dans notre pays que le maître aurait pris l'idée d'un compromis entre le château-forteresse et la maison de plaisance. Mais cette hypothèse tombe devant le fait que déjà Peruzzi avait donné la forme pentagonale à son projet pour la même villa.

Portrait de Vignole.

D'après la gravure publiée dans son Traité d'Architecture.

à compter dans son palais du Belvédère, les galeries de la cour, les agencements intérieurs les plus ingénieux.

La réputation de Vignole ne tarda pas à franchir les limites des Ltats pontificaux. Les souverains de Plaisance lui demandèrent de construire leur palais; les fidèles d'Assise le chargèrent d'élever l'église Santa-Maria degli Angeli, qui fut continuée par Giulio Danti et Gai. Alessi. Ses derniers efforts profitèrent à Rome : il y commença l'église du Gcsù (i568), terminée par Giacomo délia Porta, et remplaça Michel-Ange comme architecte en chef de Saint- Pierre (1564).

L'amour de la régularité et de la correction compte parmi les traits distinctifs de ce laborieux codificateur, mais la lourdeur en est un autre : rien de plus massif que son église de Saint-André, près de Rome, son palais Farnèse à Plaisance, avec ses cinq étages de fenêtres, les unes pleinement développées, les autres comme coupées en deux, son « portieo dei Banchi » à Bologne, son projet de façade pour l'église San Petronio, dans la même ville. Il y abuse véritablement d'un artifice mis en œuvre par les quattrocentistes florentins : la rareté des ouvertures. Avant tout fait de science et de logique, le talent de Vignole semble incompatible avec l'expression d'un sentiment : la grâce lui est inconnue au même point que la fierté. On chercherait en vain chez lui la corde vibrante; tout se réduit à des formules; c'est le créateur du style académique.

Plus encore que les constructions de Vignole, son Traité d'Architecture, publié en 1 563, exerça au loin une influence énorme et pesa trois siècles durant sur les évolutions de l'art de bâtir.

Le Napolitain Pirro Ligorio est aussi connu comme archéologue et comme faussaire1 que comme architecte. De fait, l'archéologie a autant de part que l'art à la villa Pia, qu'il édifia dans les jardins du Vatican pour les papes Paul IV et Pie IV : c'est une vraie maison pompéienne, pleine de fantaisie et de pittoresque, avec ses portiques et ses loges, ses ailes en hémicycle,' ses rampes, ses fontaines, ses obélisques, ses cariatides en forme de satyres, tous les raffinements de son ornementation. Il semble que l'œuvre architectural de Ligorio se borne à cette création, que l'on a appelée « la plus originale peut-être de l'architecture moderne ». Quoique mêlé aux travaux du palais du Vatican et de la basilique de Saint-Pierre, il n'y a pas laissé sa marque. Il ne fut ni plus heureux ni plus actif à Ferrare, où il s'établit en 1 568, en qualité d'antiquaire du duc Alphonse II, et où il mourut au mois d'octobre 1 583.

L'architecture romaine de la fin du xvic siècle a compté quelques autres représentants aussi habiles que féconds : les Lombards Giacomo délia Porta

I. Bibl. : Bouchet, la Villa Pia. Paris, 1837. — Henzen, Zu den Falschungen des Pirro Ligorio, s. 1. n. d. — Ronchini : Atti e Memorie... Serione ai Parina, vol. III, p. 109-114. — Lanciani : Buïlettino délia Commissionc areheologica comunah di Roma, 1882, p. 29 et suiv. — De Nolhac, Pirro Ligorio. Paris, 1886 (extr. des Mélanges Renier). — Pion, Leone Leoni, p. 176-179.

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