JULES ROMAIN ARCHITECTE
(1541-1604) et Domenico Fontana (1543-1607), l'architecte en titre de Sixte- Quint. Mais leurs créations ne respirent déjà plus l'esprit de la Renaissance. Le passage à un style nouveau — le baroque — se trahit par la lourdeur ou la vulgarité des formes, par la recherche du mouvement et de la couleur, la disparition du rythme et de l'harmonie.
Laissant de côté Bologne, où surgissent quelques palais élégants ou riches, mais sans accent particulier, Ferrare, où Girolamo da Carpi éleva le palais Crispi, dont d'élégants cartouches forment le principal ornement ', puis Urbin et Pesaro, où régnaient les Genga (voy. p. 25q), je m'attacherai à Mantoue, où un élève de Raphaël et de Bramante opéra une renaissance sut generis dans l'art de bâtir.
A Rome, l'œuvre architectural de Jules Romain s'était borné à quelques constructions plus ou moins fragmentaires , dont la plus importante est la villa Lante, et à la continuation de la villa Madame (t. II, p. 356). A Mantoue, le maître eut à diriger de grands travaux d'édilité, en même temps qu'à créer de vastes ensembles. Il ne leur donna pas précisément la légèreté, la grâce, l'éloquence; tout dans ses constructions respire la réflexion et l'effort ; rien la spontanéité ou la fantaisie (quoi de plus lourd que le mausolée des Andreasi - Gonzaga, dans l'église Sant' Andréa, avec un soubassement prétentieux supportant
un sarcophage d'une raideur sans pareille!) Le palais qu'il construisit pour son usage personnel (gravé p. 191) est tout aussi massif et tout aussi vide; les fenêtres occupent tout l'espace entre le rez-de-chaussée et l'entablement. Ces fenêtres, circulaires, encadrent un fronton triangulaire, tandis que les pierres qui en dessinent l'arc se prolongent, comme il a été dit, jusqu'à l'entablement, sans repos pour l'œil. Mais prenons même le palais du Té, avec ses épais et monotones pilastres doriques : il appartient au style sévère plutôt que gracieux et riant, tel qu'il aurait convenu à une villa'".
Pour être un homme de talent, Jules Romain n'était pas un homme d'esprit, ce qui n'est pas la même chose. Il ne devinait pas que le développement logique, par conséquent uniforme et ennuyeux, d'un thème déterminé, — mettons l'ordre dorique, — ne suffisait pas pour animer une façade ; qu'il y fallait toutes sortes d'inspirations et toutes sortes de libertés, les hésitations, les surprises, les élans.
Portrait de Gir. Genga.
(D'après la gravure publiée
par Vasari.)
1. Voy., pour les architectes et les palais de Ferrare, le travail de M. Gustave Gruyer dans les Notes d'art et d'archéologie de 1891.
2. Je suis heureux de me trouver d'accord sur ce point avec M. Palustre, dont le jugement doit être opposé à celui de M. Burckhardt, qui est infiniment trop favorable.
E. Mûnlz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.
En imposant à la Renaissance comme but suprême l'expression de la sévérité et de la force, les champions du style dorique, Jules Romain aussi bien que San Micheli, ont, à mon avis, commis une erreur capitale : ils n'ont pas compris que leur époque, leur patrie, cette Italie, si faible comme nation, étaient avant tout faites de légèreté et de grâce; que la société à laquelle ils appartenaient n'avait plus rien des inébranlables convictions, du dévouement patriotique, propres à l'ancienne Egypte, à la Grèce des guerres médiques, à la République romaine; que leur rôle, à eux représentants de la Renaissance, était de charmer. On ne .se fatigue pas de voir répéter les motifs élégants et gracieux, parce qu'ils semblent se renouveler sans cesse par la vertu immanente d'une éternelle jeunesse. Mais les créations de Jules Romain ou de San Micheli, si sérieuses, parfois si sèches, si maussades, auraient véritablement gagné à ne pas être propagées à l'envi par le génie militaire ou par les architectes des anciennes barrières de Paris ! Toutefois, et là est leur excuse, si ces maîtres se sont trompés à ce point sur leur propre essence, c'est que certains de leurs prédécesseurs du xvc siècle, Brunellesco en tête, leur avaient donné l'exemple de si hautes ambitions.
La biographie du principal élève de Jules Romain, G. B. Bertani (i5g3i575), à la fois architecte, peintre et sculpteur, est des plus confuses : les biographes l'ont tour à tour désigné sous les noms de Briziano, Britano, Bertano, Ghisi, Brizza, etc. ; son vrai nom semble avoir été Scultori. Cet artiste éleva l'église de Sainte-Barbe (i565) et le Palais de Justice, édifice de beaucoup de caractère, où perce une volonté ferme, mais qui relève déjà du style baroque.
Le chef de l'Ecole véronaise, que j'ai rapproché tout à l'heure de Jules Romain, Michèle San Micheli (i 484-1 559), appartient par la date de sa naissance à la période que j'ai désignée sous le titre d'Age d'Or, mais ne se manifesta que relativement tard comme architecte créateur2. Longtemps des travaux secondaires (avec lesquels alternèrent jusqu'à la fin de ses jours des constructions relevant de l'art militaire) absorbèrent son talent, principalement à Orvieto. Enfin il lui fut donné de doter Montefiascone de sa cathédrale, qu'il surmonta d'une coupole à huit pans. La seconde partie de la carrière de San Micheli fut consacrée en partie à Vérone, sa ville natale, en partie à Venise. Ingénieur autant qu'architecte, il dédaignait l'ornementation raffinée, chère aux Vénitiens : ses prédilections étaient acquises au style dorique et à l'appareil rustique, qui lui semblaient tous deux plus propres à faire prévaloir les grandes lignes de la construction. Trop souvent, par crainte de la morbidesse, il tomba dans