SAN MICHELI
la sécheresse. On dirait parfois un élève de notre École polytechnique s'ingéniant à jouer le rôle d'architecte.
Quoique San Micheli ait élevé plusieurs édifices religieux (la cathédrale de Montefiascone, mentionnée il y a un instant, la « Madonna di campagna », à Vérone, construite après sa mort sur ses plans), c'est surtout par les palais et les constructions militaires que ce maître a fait école. D'ordinaire il adopte pour ses soubassements un parti dont on peut voir de nombreuses applications dans notre Paris du xixe siècle : il fit choix d'un rez-de-chaussée des plus développés pour mettre en lumière, aux étages supérieurs, ses ordonnances de colonnes et de pilastres (qui ne sont pas toujours irréprochables comme galbe). Plusieurs de ses palais de Vérone ont véritablement de l'originalité et de l'allure : tels sont les palais Bevilacqua et Canossa, le premier reconnaissable à ses colonnes cannelées ou en spirale, le second à ses pilastres accouplés. Le palais Pompéi (Musée Civique) est plus massif (appareil rustique au rez-de-chaussée; lourdes colonnes au premier étage; mascarons au-dessus des fenêtres). Quant au palais Verzi, il est robuste jusqu'à la brutalité. Rien de plus lourd que ses pilastres cannelés; rien de plus pauvre que ses consoles (quatre par travée, soit seize pour toute la façade). Parmi les palais élevés à Venise par San Micheli, le palais Grimani, sur le grand canal, est un édifice ample, large et ultra-mouvementé, mais qui est déparé par des vides, par des fenêtres énormes (il y en a cinq
par étage, alternativement rectangulaires ou cintrées); le rez-de-chaussée a pour ornement des pilastres accouplés; le premier et le second étage, des colonnes accouplées et des pilastres aux angles. Le palais Cornaro Mocenigo est également trop artificiel et trop vide : on est choqué de toutes ces. ouvertures superposées.
Particulièrement célèbres sont les portes dont San Micheli a doté et Vérone (voy. p. 32 1) et Venise : il s'y est astreint à la fermeté et à la sévérité, sans proscrire triglyphes, boucliers, ni bucrânes. Il en est de même du lazaret de Vérone et de diverses autres constructions utilitaires. Il m'est impossible, quant à moi, de regarder ces ouvrages si honorables sans évoquer le souvenir de certaines imitations parisiennes trop consciencieuses : telles que l'Odéon. Et ce n'est pas là un aveu timide; mon impression est qu'il faut reviser les jugements trop favorables portés par l'école allemande, J. Burckhardt en tète, sur bon nombre de monuments de la Fin de la Renaissance, et les baisser de plusieurs tons.
Portrait de San Micheli.
(D'après la gravure publiée
par Vasari.)
San Micheli fut précédé dans la Haute-Italie par son compatriote le peintre
architecte Giovanni Maria Falconetto de Vérone (i453-i534; voy. t. II, P- 437)> que Vasari cite comme ayant le plus contribué, avec lui, Fra Giocondo et Sansovino, à la rénovation de l'art de bâtir dans les États de Venise. Ce maître a fourni les plans de plusieurs des portes de Padoue et surtout du palais Giustiniani, qu'il construisit pour son ami et protecteur Luigi Cornaro. Le rez-de-chaussée est percé d'arcades; au premier étage, des fenêtres, tour à tour ornées de frontons triangulaires et cintrés, alternent avec des niches renfermant des statues. C'est un édifice facile, élégant, mais manquant d'accent et de fer-
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La Porte du fort Saint-André au Lido de Venise, par San Micheli.
meté. Nous savons par la description de Marc Antonio Michîel (l'Anonyme de Morelli) qu'au xvie siècle la sculpture et la peinture étaient représentées dans une proportion égale au palais Giustiniani : Falconetto, le sculpteur Zuan Padouan, les peintres Domenico Veneziano, élève de Giulio Campagnola, et Jeronimo Padonno y avaient pris part.
Pendant que Michel-Ange et Vignole faisaient à tour de rôle triompher leur idéal dans l'Italie centrale, les architectes de Venise parvenaient à créer un style aussi savoureux que souple, aussi coloré qu'harmonieux. Aux conquêtes de Bramante, de Luciano de Laurana, d'Alberti, de Brunellesco, aux enseignements des anciens, ils ajoutèrent des combinaisons qui eurent pour résultat de renouveler complètement leur art. Autant il y a de volonté et de mouvement dans les créations de Michel-Ange, autant il y a de sécheresse et de dureté dans celles d'un Jules Romain ou d'un San Micheli, autant il y a de grâce et de