‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 167 sur 304 · JACOPO SANSOVINO ARCHITECTE · texte numérisé non relu

JACOPO SANSOVINO ARCHITECTE

couleur chez Sansovino et chez Palladio : on dirait une race de peintres, par opposition à une race de dessinateurs. Avec quelle suavité ne marient-ils pas les lignes! avec quel art ne ménagent-ils pas les transitions! quelle harmonie ne mettent-ils pas dans l'ornementation ! C'est que, de toutes les Écoles de la Péninsule, celle de Venise avait gardé jusque vers le second tiers du siècle le plus d'indépendance, peut-être le plus de laisser aller. Serlio y signale et y critique tout ensemble les loges à balcons, qui avancent en dehors des fenêtres; « ces balcons, ajoute-t-il, forment un grand motif d'ornement ; ils constituent pourtant une erreur, en dehors de l'utilité de la construction et de sa sévérité, parce qu'en les faisant ainsi surplomber on ne leur donne pour supports que des consoles » .

Quelle féconde et noble carrière que celle du sculpteur-architecte Jacopo Sansovino, dont les œuvres font l'ornement de trois grandes villes : Florence, Rome et Venise ! Jacopo Tatti, plus célèbre sous le nom de Sansovino (1477- 1670), avait fait ses premières armes dans sa patrie, sous la direction d'Andréa Sansovino : d'où le surnom qui lui demeura toute sa vie '.

Dès son séjour à Rome, Sansovino avait composé les modèles d'un certain nombre de palais ou de villas. On sait que Léon X donna la préférence à son projet pour l'église Saint-Jean des Florentins. Fixé à Venise après le sac de Rome, il ne tarda pas à y conquérir une situation prépondérante : bientôt il y devint le véritable surintendant des Beaux-Arts (voy. p. 61-62 et 279). Toutefois, si chez lui l'organisateur rivalisait avec l'artiste, le constructeur n'égalait pas l'architecte. Il crut sage d'abandonner les travaux de Saint-Jean des Florentins, parce qu'il s'était engagé dans un système de substructions qui aurait absorbé, ou peu s'en faut, le crédit affecté à l'édifice entier. A Venise il eut

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Portrait de Sansovino, par le Tintoret.

(Musée des Offices.)

1. Bibl. : Temanza, Vita ai Jacopo Sansovino. Venise, 1752. — Sagredo, di Jacopo Sansovino (Venise, i83o). — Schoenfeld, Andréa Sansovino und seine Scinde. Stuttgart, 1881.

Une travée de la Bibliothèque de Saint-Marc Par Sansovino.

la douleur de voir s'écrouler la voûte de sa Bibliothèque de Saint-Marc; de même, dans les « Fabbriche nuove del Rialto », une erreur commise par lui dans l'agencement des murs intérieurs, qui ne portaient pas d'aplomb les uns sur les autres, nécessita de nombreuses réparations.

On considère comme le premier en date des monuments élevés à Venise par Sansovino, le palais Corner délia Cà Grande, aujourd'hui la Préfecture (i 532), édifice ample et harmonieux , exempt de la sécheresse qui déparait dès lors les constructions florentines. A peu d'années de là (i536) furent jetées, sur la « Piazzetta », les fondations de la Bibliothèque de Saint-Marc, la reine des bibliothèques, destinée à abriter les manuscrits légués à la République par Pétrarque et Bessarion (formant aujourd'hui une partie du Palais royal). L'édifice se compose d'une double ordonnance d'arcades séparées par des colonnes engagées, avec un entablement merveilleux ( mesurant , pour Fordre dorique le tiers de la colonne, et pour l'ordre ionique la moitié de la colonne), un mélange inimitable de reliefs et d'ouvertures, une souplesse et une harmonie qui défient toute ' analyse.

A la Bibliothèque firent suite la Monnaie, simple et sobre, la loge du campanile de la place de

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Saint-Marc (1640), l'église Saint-Georges des Grecs (i55o), la façade de la « Scuola » de Saint -Georges des Esclavons (i55i), et de nombreux autres édifices religieux ou civils.

A Padoue, Sansovino construisit la cour de l'Université, composée de deux rangs de colonnes superposées et d'un riche entablement. C'est un ensemble élégant, mais dans lequel on voudrait plus de fermeté, pour ne pas dire de stabilité.

Outre les édifices dont il dirigea la construction, J. Sansovino élabora les plans de soixante temples et édifices, que son fils se proposait de publier en gravure.

Sansovino eut pour émule et pour continuateur un artiste qui s'entendait mieux encore que lui à faire à la fois simple et grand : Andréa Palladio de Vicence (? i5o8-i58o), le dernier architecte de génie selon le cœur de la Renaissance '.

Tout est mystère dans la biographie de ce maître. « Figurez-vous — c'est M. Boito qui parle ainsi — qu'un si grand homme n'avait même pas de nom de famille; son père, voilà tout ce que l'on sait, était meunier et s'appelait Pierre. On discute sur l'année de sa naissance; on ignore dans quelle maison il vint au monde et dans quelle maison il mourut; la famille et le nom de sa femme nous sont également inconnus ! »

Le dernier en date des biographes de Palladio, M. Melani, est disposé à admettre que son héros naquit en i5o8, et que le surnom de Palladio lui fut donné par son protecteur, le poète Trissin. Ses débuts furent des plus humbles : il travaillait comme simple tailleur de pierres lorsqu'il eut le bonheur de fixer l'attention de Trissin, qui le prit en affection, dirigea ses études et l'emmena trois fois à Rome, où Palladio fit en tout cinq séjours. Familiarisé avec les langues et les auteurs classiques, notamment avec Vitruve, Palladio se révéla tout ensemble comme archéologue et comme architecte : son traité des Antichità di Roma (l554) ne compta pas moins de vingt-deux éditions. C'était en outre, affirment les contemporains, un homme aimable, courtois, gai, aussi passionné pour son art qu'indifférent vis-à-vis des questions d'intérêt.

A Venise, les églises construites par Palladio (San Giorgio Maggiore, commencée en l56o; la façade de San Francesco alla Vigna, 1 568 ; il Redentore, 1670) furent une véritable révolution. En doublant ou en triplant les proportions de certains facteurs, en donnant aux colonnes ou aux pilastres la hauteur de la façade entière (comme jadis L. B. Alberti dans l'église Sant' Andréa de

1 . Bibl. : Voy. ci-dessus p. 29g. Les Bdtimens et les Dessins d'André Palladio, recueillis et illustrés par Octave Bertotti Scamojgi. Vicence, 1776-1781. 4 vol. in fol. — Magrini, Memorie intorno la vita e le opère di Andréa Palladio. Padoue, 184.5. — Ferrari, Palladio e Vene^ia. Venise, 1880. — Zanella, Vita di Andréa Palladio. Milan, 1880. — Boito, Leonardo, Micbel-Angelo, Andréa Palladio. Milan, i883, — Alfred Melani : l'Art, octobre 1890.

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