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L'ENFANCE DE MICHEL-ANGE

Tout nous autorise à croire que l'enfant se distinguait dès le principe par ce caractère réfléchi, cet éloignement pour les distractions et les vanités mondaines, et, disons le mot, par cette humeur sombre qui lui valurent dans la suite tant d'inimitiés et de chagrins. Personne ne montra plus de sobriété, même dans la sobre Italie; personne n'afficha plus de simplicité dans sa mise, dans sa manière de vivre, dans ses goûts. Grâce à une constitution extraordinairement robuste, qui le plaçait en quelque sorte en dehors et au-dessus des besoins de la nature humaine, l'esprit pouvait se consacrer librement chez lui aux problèmes les plus transcendants. Il était de

la même race que Brunellesco, le grand architecte; doué d'une énergie indomptable, se proposant les tâches les plus ardues, ne vivant que pour son art, dur pour les autres comme pour lui - même ; d'humeur frondeuse ; le plus mauvais courtisan qui se pût

imaginer.

Portrait de Michel-Ange à l'âge de soixante-douze ans. D'après la gravure de Bonasone (1546).

De bonne heure, la vocation de l'enfant s'accusa avec une irrésistible énergie : il ne faisait que dessiner , ce qui l'exposait aux incessants reproches et même aux mauvais traitements des

siens. Plus d'une fois, son père et ses oncles le battirent cruellement pour le faire renoncer à des études qu'ils considéraient comme indignes de leur race. Force lui fut de suivre quelque temps les cours d'un maître de grammaire fixé à Florence, un certain Francesco d'Urbin.

Pendant cette période de luttes avec sa famille, Michel-Ange fit la connaissance du jeune Franc. Granacci, un peu moins âgé que lui (il était né en 1477 et mourut en 1 543), qui travaillait chez le plus célèbre des peintres florentins du temps, Domenico Ghirlandajo. Granacci prêtait à son ami des modèles et parfois l'emmenait à l'atelier de son maître. Lorsque ses parents renoncèrent enfin à contrarier sa vocation, le nom de Ghirlandajo se présenta donc tout naturellement à eux comme celui de l'artiste le plus apte à diriger les études de l'enfant-prodige. Ce choix surprendrait à juste titre, si nous ne savions que Verrocchio, le seul maître désigné pour recevoir un élève tel que

Michel-Ange, s'était fixé à Venise depuis plusieurs années et qu'il mourut précisément en 1488. Ghirlandajo, quel que fût son talent, n'était pas un de ces esprits suggestifs qui, à l'instar de Verrocchio ou de Pollajuolo, en creusant l'une ou l'autre des faces de la technique, pouvaient espérer de renouveler l'art. On admire la fierté ou la précision de ses lignes, la netteté de sa caractéristique, mais on chercherait en vain chez lui quelque principe fécond, quelque vue supérieure.

L'éducation première de Michel-Ange n'a jamais fait l'objet d'une étude approfondie. J'ai le devoir d'insister sur cette période, trop peu connue, de son développement artistique. Je constaterai tout d'abord que les influences du dehors ont peu de prise sur des génies aussi fermes. Malgré la diversité des productions qui le composent, l'œuvre de Michel-Ange est un, depuis ses premiers essais à Florence jusqu'aux figures que peignait ou que modelait à Rome sa main déjà à moitié glacée. On a beau chercher : impossible de distinguer par exemple, comme chez Raphaël, une période florentine et une période romaine, pour ne point parler d'une période ombrienne. Tout au plus découvre-t-on dés différences dans le mérite des ouvrages appartenant aux différentes étapes de sa longue existence : quant à leur caractère intrinsèque, il ne varie pas. Par là Michel-Ange, suprême représentant de la conviction et de la volonté, se rapproche du sublime fantaisiste qui s'appelle Léonard de Vinci. C'est que tous deux ont apporté leur idéal avec eux en venant au monde, tandis que Raphaël n'a que graduellement élaboré le sien en s'inspirant des modèles qui l'entouraient. Michel-Ange a fort bien saisi ce trait du génie de son jeune rival en déclarant que Raphaël ne tenait pas sa snpériorité de la nature, mais de F étude.

Je n'irai cependant pas jusqu'à dire, avec M. Klaczko1, que « Michel-Ange apparaît solitaire et hautain, sans lien de parenté avec l'Ecole de son temps, sans filiation avec celle du passé ». Il m'est difficile de croire à de tels cas de génération spontanée. On verra tout à l'heure que Michel-Ange n'a nullement dédaigné de s'inspirer de l'œuvre de ses prédécesseurs. Je me hâte d'ajouter qu'en recherchant les affinités entre son style et celui des Donatello ou des Jacopo délia Quercia, je ne cède pas à la pensée de rabaisser ce colosse qui est au-dessus de toute atteinte : je voudrais plutôt montrer par quelles racines il se rattache à son époque, et qu'à son insu peut-être il a repris des traditions que l'on pouvait croire interrompues.

Les premiers modèles étudiés par le débutant turent ceux devant lesquels se formait alors toute la jeunesse artiste de Florence, d'une part les marbres antiques réunis dans le jardin des Médicis, de l'autre les fresques de Masaccio au Carminé (ce fut pendant une séance faite dans cette chapelle que l'adolescent reçut d'un de ses condisciples, le sculpteur Torrigiano, le coup de poing qui lui brisa le nez et le défigura pour la vie)".

1. Causeries florentines. Dante et Michel-Ange ; Paris, 1880, p. 26.

2. Plusieurs dessins conservés au Louvre, au Cabinet des Estampes de Munich et dans la

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