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LES MADONES DE MICHEL-ANGE

qu'à une ville telle que Rome il fallait un homme tel que Michel-Ange, et que devant des arrêts aussi nettement formulés par le destin, nul n'est libre de reculer ni de se démettre.

En 1498 prenait naissance la Pietà de Saint-Pierre de Rome, le groupe le plus pathétique que Michel-

Ange eût créé jusque-là et aussi le plus populaire.

J'ai donné dans mon second volume (p. 448-449) l'analyse de cette grande page : il me suffira de la mentionner ici.

Dans cet horizon jusque-là sans nuages, c'est le premier signe précurseur de tant d'orages intimes, le premier symptôme de cette mélancolie, de plus en plus profonde , qui a fait de Michel - Ange l'interprète par excellence de la douleur.

Un gentilhomme romain, Jacopo Galli, commanda au jeune Florentin le Bacchus ivre et le Cupidon agenouillé, et le mit en outre en relations avec de puissants protecteurs.

Bacchus (Musée national de Florence), la démarche légèrement chancelante , tenant négligemment de la main gauche une grappe de raisin, qu'un petit satyre s'apprête à lui dérober, élevant de la droite une coupe pleine, comme pour faire raison au spectateur, est une vision de l'antiquité, telle qu'on ne la trouve pas deux fois dans l'œuvre de Michel-Ange '. La vie et la joie, une joie saine et robuste, débordent dans cette figure juvénile, où la plénitude de

1 . Le protot)rpe du Bacchus ivre est aujourd'hui connu : c'est un marbre antique du Musée des Offices, que M. Springer a fait reproduire en contre-partie, pour montrer plus clairement les relations des deux figures {Annuaire des Musées de Berlin, 1884, p. 329-332). Est-il néces-

Le Cupidon agenouillé de Michel-Ange.

(Musée de South Kensington.)

formes qui caractérise l'homme se môle, comme dans les ancirogynes, à la délicatesse de la femme, et que Ton dirait créée aux jours les plus radieux de l'hellénisme, n'était la vivacité d'impression et un accent personnel tout modernes.

Le Cupidon agenouillé (au Musée de South Kensington à Londres), occupé à tendre son arc, a fourni à Michel-Ange l'occasion de s'essayer dans un de ces effets de raccourci qui devaient tenir de plus en plus de place dans ses prédilections. Le motif est aussi pittoresque et élégant qu'original. Le grand sculpteur n'entendait laisser aucune des faces de son art sans s'y attaquer et sans la renouveler. — On place d'ordinaire le Cupidon au début du séjour de Michel-Ange à Rome. M. Guillaume est disposé à admettre une date un peu postérieure.

Dans Y Adonis mourant (Musée national de Florence), Michel-Ange s'attaque à un autre motif de raccourci; seulement ici le personnage est à moitié couché; un bras soutient la tête, l'autre, jeté avec abandon par-dessus la poitrine, va rejoindre le sol; les jambes elles-mêmes sont repliées sur le sanglier, dont la présence donne à la scène sa signification véritable. Quel sculpteur du xve siècle eût osé rêver pour une de ses figures une attitude aussi savante et à la fois aussi naturelle !

Le premier séjour de Michel-Ange à Rome avait duré de 1496 à i5oi environ. Le jeune maître revint à Florence, rappelé par des amis qui avaient réussi à obtenir pour lui une commande destinée à mettre son nom plus encore en lumière que la Pielà de Saint- Pierre : je veux parler de l'exécution de la statue la plus gigantesque que l'Italie eût vue depuis la chute de l'Empire romain, le David de marbre.

Le David, autrefois placé devant le Palais Vieux de Florence, aujourd'hui transporté à l'Académie des Beaux-Arts de la même ville, a pris naissance entre i5oi et i5o3; c'est tout un roman que son histoire : l'œuvre de la cathédrale de Florence avait chargé, en 1468, un certain Bartolommeo di Pietro d'ébaucher à Carrare , et ensuite de terminer à Florence , une statue de David de neut brasses de haut, moyennant une rétribution de 3oo florins1. Son travail n'ayant pas plu, l'œuvre de la cathédrale l'indemnisa, tout en gardant le bloc gigantesque. Après une tentative d'Andréa Sansovino pour obtenir qu'on lui confiât le monolithe, on chargea, le 16 août i5oi, Michel-Ange de mener à

saire d'ajouter que Michel-Ange, par les changements introduits dans sa statue, l'a faite sienne et que le mot de plagiat ne doit jamais être prononcé devant lui. Dans le marbre antique Bacchus baisse la tête et fixe les regards sur le jeune homme assis à ses pieds ; chez Michel- Ange il lève le regard, ce qui donne immédiatement à la figure une signification et un accent tout différents. Et que le motif de ce petit satyre, grignotant en cachette la grappe de raisin, est vif et spirituel, comparé à celui de l'adolescent qui embrasse les genoux de Bacchus ! Pour une fois, Michel a montré qu'il savait allier la légèreté, l'esprit et la grâce à tant de qualités sublimes.

1. Vasari, t. VII, p. i53. — Voy. en outre Landucei, Diario fiorentino, p. 268, 272. — La tête du David est gravée dans notre tome I, page 14.

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