LE TOMBEAU DE JULES II
C'est que la tentation était grande pour l'artiste, après avoir surmonté toutes les difficultés techniques, de braver les obstacles et de se jouer d'eux aux yeux du public ébloui. Si Michel-Ange ne sut pas se garder de ces excès, du moins son génie suffisait-il pour le sauver d'un échec. Mais que sera-ce quand des disciples, d'un mérite absolument inférieur, s'essayeront dans les tours de force dont le maître leur avait donné l'exemple et dont il avait gardé le secret.
Des six statues destinées à la partie supérieure du mausolée de Jules II , une seule a été exécutée et s'est conservée jusqu'à nos jours : le Moïse. Dans la thèse de Springer, ce chefd'œuvre fut commencé entre les années l5l3 et i5io, alors que l'imagination de l'artiste était encore pleine des grandioses figures de Prophètes de la Sixtine ; il ne fut toutefois achevé que de longues années après. L'inspiration est identique à celle qui domine dans les fresques : mêmes formes robustes, même intensité d'expression , même grandeur sauvage.
Qui ne connaît le Moïse ! Assis sur un socle, une tunique sans manches négligemment jetée sur son corps, les jambes protégées par une sorte de pantalon pareil à celui des prisonniers barbares que l'on voit sur les arcs de triomphe , le législateur tient de la main droite le livre, tandis que sa gauche est posée sur ses genoux. Ses bras nus, aux veines gonflées, son torse
puissant, trahissent une force surhumaine, tandis que ses traits, d'une dureté implacable, avec les cheveux plantés drus sur un crâne étroit, sa barbe longue comme celle d'un monarque asiatique, mais inculte, révèlent le législateur qu'aucune considération de pitié ne saurait arrêter. C'est bien là l'homme qui a reçu sur le mont Sinaï les confidences de Jéhovah : ses regards planent encore au-dessus de la masse des mortels; ils sont fixés sur les mystères que, seul d'entre eux, il a entrevus'.
1 . On a prétendu que Michel-Ange a représenté Moïse au moment où, apprenant que le
Le Prisonnier révolté, par Michel-Ange.
(Musée du Louvre.)
Deux statues de femmes, la Vie active et la Vie contemplative, ou Lia et Rachel, ont pris place dans le monument de Saint-Pierre-ès-Liens, aux côtés de Moïse. Michel-Ange s'y est inspiré de ces beaux vers de Dante (Purgatoire, ch. xxvn) : « Que quiconque demande mon nom sache que je suis Lia, et je vais portant de tous côtés mes belles mains pour me faire une guirlande. C'est pour me plaire à mon miroir que je me pare; ma sœur Rachel ne se détourne jamais du sien, mais elle demeure assise devant lui tout le jour. Elle est avide de voir ses beaux yeux, comme moi de me parer avec mes mains. Son bonheur est de contempler et le mien d'agir. »
Ces deux statues datent de la vieillesse de Michel-Ange (elles étaient commencées en 1542). Si Lia offre une expression assez énigmatique, Rachel, avec ses mains jointes, comme la Foi de Civitale, est d'une grâce parfaite. Michel- Ange, qui s'était uniquement appliqué jusqu'alors à l'expression de la force et de la passion, s'est laissé aller sur ses vieux jours à l'élégance, presque à l'afféterie.
Le monument misérable qui se dresse aujourd'hui contre les parois de la basilique de Saint-Pierre-ès-Liens ' — le monument primitif, on s'en souvient, devait être isolé de toutes parts — contient, outre le Moïse, la Lia et la Rachel, des Hermès, du style le plus mesquin, sculptés par Giacomo del Duca, une statue de Prophète et une statue de Sibylle, par Raffaele da Montelupo, et enfin une statue couchée du Pape, d'un style véritablement grotesque, par Maso Boscoli de Fiesole.
Michel-Ange, en contemplant l'œuvre de ses disciples, pouvait se figurer qu'il se survivait à lui-même : la médiocrité avait rapidement exagéré, Exaspéré les éléments de décadence qu'il avait introduits dans l'art italien. Son style, si différent de celui de Giotto, de Masaccio, de Raphaël même, en poussant toutes les sensations à leur maximum, n'admettait que l'intervention de l'homme de génie. Aussi le spectacle de la décadence, d'une décadence lamentable, dut-il épouvanter plus d'une fois le promoteur, bien inconscient et bien involontaire, de tant de désastres.
De i5o8 à i5i2 Michel-Ange se consacra exclusivement aux fresques de la voûte de la chapelle Sixtine. Nous revenons plus loin, dans le livre V, sur cette création grandiose.
Pendant le pontificat de Jules II, en qui l'énergie s'incarnait non moins que la violence, Michel-Ange avait exécuté plus de chefs-d'œuvre encore qu'il n'avait conçu de projets. Ce fut l'inverse qui arriva sous le règne du magnifique
peuple d'Israël adorait le Veau d'or, il bondit sur son siège. Mais dans ce cas sa main ne jouerait pas avec sa barbe.
1. Jules II avait choisi pour son lieu de sépulture cette basilique parce qu'elle avait été son titre cardinalice.