Dejob, De l'Influence du. Concile de Trente, p
2. Il me paraît utile de reproduire du moins les principaux passages de cet interrogatoire si curieux : « Ce jour de samedi, 18 du mois de juillet 1673, appelé au Saint-Office par le tribunal sacré, Paul Caliari Véronais, demeurant en la paroisse de Saint-Samuel, et interrogé sur ses nom et prénoms, a répondu comme ci-dessus. — Avez-vous connaissance des raisons sur lesquelles vous avez été appelé? — Je pense que c'est au sujet de ce qui m'a été dit par les Révérends Pères, ou plutôt par le prieur du couvent des Saints-Jean-et-Paul, prieur de qui j'ignorais le nom, lequel m'a déclaré qu'il était venu ici, et que Vos Seigneuries Illustrissimes lui avaient commandé de devoir faire exécuter dans le tableau une Madeleine au lieu d'un chien, et je lui répondis que fort volontiers je ferais tout ce qu'il faudrait faire pour mon' honneur et l'honneur du tableau; mais que je ne comprenais pas que cette figure de la Madeleine pût bien faire ici, et cela pour beaucoup de raisons que je dirai aussitôt qu'il me sera
donné occasion de les dire — Dans cette Cène de Notre-Seigneur, avez-vous peint des
gens?... — D'abord le maître de l'hôtellerie, Simon, puis, au-dessous de lui, un écuyer tranchant, que j'ai supposé être venu là pour son plaisir et voir comment vont les choses à la table. Il y a beaucoup d'autres figures que je ne me rappelle d'ailleurs point, vu qu'il y a déjà longtemps que j'ai fait ce tableau — Que signifie la figure de celui à qui le sang sort par le nez?
— C'est un serviteur qu'un accident quelconque fait saigner du nez. — Oue signifient ces gens armés et habillés à la mode d'Allemagne, tenant une hallebarde à la main? — Il est ici néces-
saire que je dise une vingtaine de paroles Nous autres peintres, nous prenons de ces licences
que prennent les poètes et les fous, et j'ai représenté ces hallebardiers, l'un buvant, l'autre mangeant au bas d'un escalier, tout prêts d'ailleurs à s'acquitter de leur service, car il me parut convenable et possible que le maître de la maison, riche et magnifique, selon ce qu'on m'a dit, dût avoir de tels serviteurs.... — Quelles sont, vraiment, les personnes que vous admettez avoir été à cette Cène? — Je crois qu'il n'y eut que le Christ et ses apôtres; mais lorsque, dans un tableau, il me reste un peu d'espace, je l'orne de figures d'invention. — Est-ce quelque personne qui vous a commandé de peindre des Allemands, des bouffons et autres pareilles figures dans ce tableau? — Non. Mais il me fut donné commission de l'orner selon que je penserais convenable; or il est grand et peut contenir beaucoup de figures. — Est-ce que les ornements que vous, peintre, avez coutume de faire dans les tableaux, ne doivent pas être en convenance et en rapport direct avec le sujet, ou bien sont-ils ainsi laissés à votre fantaisie, sans discrétion aucune et sans raison? — Je fais des peintures avec toutes les considérations qui sont propres à mon esprit et selon qu'il les entend. — Est-ce qu'il vous paraît convenable, dans la dernière Cène de Notre-Seigneur, de représenter des bouffons, des Allemands ivres, des nains et autres niaiseries? — Mais non. — Pourquoi l'avez-vous donc fait? — Je l'ai fait en supposant que ces gens sont en dehors du lieu où se passe la Cène. — Ne savez-vous pas qu'en Allemagne et autres lieux infestés d'hérésie ils ont coutume, avec leurs peintures pleines
LE SENTIMENT RELIGIEUX
Le choix des sujets ne se ressent pas moins de ce grand mouvement de concentration et de défense. Les Jugements derniers, comme proscrits pendant l'Age d'Or, à l'exception de celui de la cathédrale d'Orvieto (t. II, p. 92), reprennent faveur. A côté du chef-d'œuvre de Michel-Ange, nous voyons naître la Trinité ou le Jugement dernier de Charles-Quint, par le Titien (musée de Madrid), le Jugement dernier de Palma le jeune (Salle du Scrutin, au palais des Doges), celui du Tintoret (salle du Grand- Conseil, au même palais), pour ne point parler de la composition gravée par Reverdino.
Ces scènes alternent avec les Triomphes de la Religion (Garofalo, le Titien, etc.), ou avec des images de dévotion, pieuses du moins quant à l'intention1.
de niaiseries, d'avilir et de tourner en ridicule les choses de la sainte Église catholique, pour enseigner la fausse doctrine aux gens ignorants ou dépourvus de bon sens? — Je conviens que c'est mal ; mais je reviens à dire ce que j'ai dit, que c'est un devoir pour moi de suivre les exemples que m'ont donnés mes maîtres. — Qu'ont donc fait vos maîtres? Des choses pareilles
peut-être? — Michel-Ange, à Rome, dans la chapelle du pape, a représenté Notre-Seigneur, sa mère, saint Jean, saint Pierre et la cour céleste, et il a représenté nus tous les personnages, voire la Vierge Marie, et dans des attitudes diverses que la plus grande religion n'a pas inspirées. — Ne savez-vous donc pas qu'en représentant le Jugement dernier, pour lequel il ne faut point supposer de vêtements, il n'y avait pas lieu d'en peindre? Mais dans ces figures qu'y a-t-il qui ne soit pas inspiré de l'Esprit-Saint? Il n'y a ni bouffons, ni chiens, ni armes, ni autres plaisanteries. Vous paraît-il donc, d'après ceci ou cela, avoir bien fait en ayant peint de la sorte votre tableau, et voulez-vous prouver qu'il soit bien et décent? — Non, Très Illustres Seigneurs, je ne prétends point le prouvei»; mais j'avais pensé ne point mal faire. Je n'avais point pris tant de choses en considération. J'avais été loin d'imaginer un si grand désordre, d'autant que j'ai mis ces bouffons en dehors du lieu où se trouve Notre-Seigneur. — Ces choses étant dites, les juges ont prononcé que le susdit Paul serait tenu de corriger et d'amender son tableau dans l'espace de trois mois à dater du jour de la réprimande, et cela selon l'arbitre et la décision du tribunal sacré, et le tout aux dépens dudit Paul. » (Armand Baschet, Paul Vèronhe devant te Saiut-OJJice. Orléans, 1880.)
1. La liste des sujets représentés dans la Salle royale en dit long à cet égard. En procédant
Statue de Moïse (fragment), par Michel-Ange. (Basilique de Saint-Pierre-ès-Liens à Rome.)
En résumé, tandis que de ce côté-ci des monts la Réformation eut pour résultat de supprimer, ou peu s'en faut, l'art religieux, en Italie, tout en mettant un frein à la licence des artistes, la Contre-Réformation provoqua comme un redoublement d'activité. Sollicitude tardive : les encouragements les plus ardents, pas plus que des précautions en somme salutaires, ne pouvaient rendre la vie à une Ecole qui mourait de sa belle mort.
Dans quelle mesure enfin le sentiment religieux continua-t-il à inspirer, à vivifier et à réchauffer les œuvres d'art pendant la période comprise entre la mort de Raphaël et la mort du Tintoret, telle est la dernière question qui s'impose à notre examen. Est-il nécessaire de déclarer, avant de pousser plus loin, que l'interprétation ingénieuse d'un sujet, une variation brillante sur un thème, ne nous suffisent pas ? Nous cherchons derrière la mise en œuvre la conviction et la raison d'être, cette conviction qui éclate dans tant d'humbles Madones du « quattrocento » et qui fait si complètement défaut aux spirituels ou pompeux tableaux de sainteté du xvme siècle.
Chrétien, Michel-Ange l'était dans le choix des sujets. L'était-il dans leur interprétation ? Ce culte de la forme, cette prédilection pour des corps d'athlètes, répondent-ils aux données spiritualistes du christianisme? Et tout d'abord, l'art chrétien par excellence a été la peinture; or Michel-Ange n'a cessé de donner le pas à la sculpture; bien plus, il a déclaré que, plus la sculpture se rapprochait de la peinture, plus elle était mauvaise, et plus la peinture se rapprochait de la sculpture, plus elle était parfaite. Voilà donc un premier antagonisme.
D'autre part, la glorification de la Vierge et de l'Enfant Jésus ne joue qu'un rôle accessoire dans l'art de Michel-Ange : le grand artiste et le grand penseur florentin se sentait plus porté par son tour d'esprit et par les prédications de Savonarole à l'interprétation des scènes de l'Ancien Testament, ou encore des scènes de l'Apocalypse, qu'à ces fraîches et gracieuses idylles dont Marie et son Fils fournissaient alors le trop commode prétexte. Tout au plus, dans un œuvre aussi colossal, compte-t-on quelque sept ou huit Madones, entre statues, bas-reliefs et peintures.
Devant les fresques du plafond de la Sixtine on se persuade que, pareil à Moïse, Michel-Ange a séjourné sur le mont Sinaï et qu'il s'est entretenu avec
dans l'ordre chronologique des événements nous rencontrons : Luitprand signant le diplôme qui maintient au Saint-Siège la donation faite par Aripert ; Pépin offrant au pape la province de Bénévent; Charlemagne signant le diplôme qui assure au Saint-Siège ses possessions temporelles; Othon Ier restituant à Agapit II les provinces usurpées; Grégoire VII et Henri IV; Alexandre III et Frédéric Barberousse; Innocent III et Pierre d'Aragon; Grégoire IX et Frédéric II; le Retour de Grégoire XI d'Avignon à Rome; la Mort de l'amiral Coligny; la Saint-Barthélémy; Charles IX de France faisant enregistrer au Parlement la mort de Coligny. Les fresques de la Salle des cartes géographiques, exécutées sous Grégoire XIII, ne sont pas moins édifiantes.
LE SENTIMENT RELIGIEUX
Jéhovah. En lui, pas plus que chez le législateur du peuple d'Israël, nulle trace de sentimentalisme : ils sont tous deux les interprètes d'un Dieu sévère, implacable; devant leurs arrêts sans appel l'humanité n'a qu'à s'incliner et à trembler.
Rien, à mon avis, ne jure davantage avec la poésie du christianisme, qui nous montre bien, et trop souvent peut-être, le spectacle de la douleur, mais qui le tempère sans cesse par celui de la tendresse. Les fresques de la Sixtine, au contraire, évoquent l'idée d'une fatalité inexorable; c'est une force de la nature, quelque chose comme le destin, le « fatum » antique, et non une divinité équitable, bienveillante, qui semble présider aux origines du monde, à la création, de nos premiers parents, à leur châtiment, aux épreuves de la race humaine pendant le déluge.
Pour traduire les sentiments de résignation, de mansuétude, de sérénité, qui tonnent le fond des enseignements du Christ, il fallait une nature tendre et élégiaque, telle que Raphaël, ou, dans une certaine mesure, Léonard. Michel-Ange, avec ses emportements terribles et sa sombre poésie, est au contraire le prophète du Dieu de colère que célèbre
l'Ancien Testament, le Jéhovah des Hébreux. Puis, tout à coup, par un brusque revirement, l'artiste s'indigne contre cette divinité qui a fait notre race si misérable, et se prend d'admiration pour le courage de ceux qui ont eu
Sainte Catherine, par Andréa del Sarto.
(Cathédrale de Pise.j
l'audace de la braver, les Anges rebelles, Promêthée, et ces figures surhumaines du Jour et du Crépuscule, héritières des Titans antiques. - - Son indépendance vis-à-vis de l'iconographie chrétienne, ce besoin de la refoire pour son compte, en supprimant les attributs consacrés par la vénération des fidèles, ne peignent pas moins fidèlement ses révoltes intimes.
L'homme, chez Michel-Ange, se rendait-il compte des tendances de l'artiste? J'en doute toutes les fois que je relis ses poésies, toutes les fois que j'y vois éclater sa loi dans la mansuétude divine, dans la rédemption. Un de ses derniers sonnets, le lxiv° (ce Giunto è già il corso délia vita mia »), nous le montre n'espérant plus que dans la miséricorde de celui qui mourut sur la croix : « Sur un esquif fragile, au travers d'une mer orageuse, le cours de ma vie est déjà parvenu à ce port commun où l'on va rendre un compte sévère de toute œuvre mauvaise et bonne. - - En sorte que je connais combien elle était chargée d'erreurs cette amoureuse fantaisie qui se fit de l'art une idole et un tyran, car tout ce que l'homme désire ici-bas est erreur. — Que vont devenir mes pensées amoureuses, frivoles et joyeuses, maintenant que j'approche de deux morts, l'une certaine, l'autre qui me menace? — Ni la peinture, ni la sculpture, ne charmeront plus l'âme tournée vers cet amour divin qui ouvrit ses bras sur la croix pour nous recevoir. »
Mais est-ce donc la seule et unique lois que nous voyons un artiste s'ignorer lui-même et servir, sans le savoir, d'interprète, de voix populaire, à sa nation et à son siècle ?
Par suite de leur sécheresse de cœur, plus encore que par suite de l'invasion des souvenirs païens, les Ecoles florentine et romaine, Andréa del Sarto tout comme Jules Romain, ne réussirent plus, après la disparition de Raphaël, à donner aux ouvrages religieux une note émue. La Transfiguration peinte par le Rosso dérouta jusqu'à son contemporain Vasari : n'y voyait-on pas des Maures, des Bohémiens et « les choses les plus extraordinaires » !
Le Corrège, artiste aussi exquis que fantaisiste, n'avait pas la puissance de conviction nécessaire pour traduire les aspirations d'un peuple de croyants. Qu'y-a-t-il de chrétien dans ses peintures? peut-être le geste, d'une tendresse si touchante, par lequel sainte Madeleine approche sa joue de l'Enfant Jésus, ou encore la ferveur de saint Jérôme.
Mieux partagée que l'École florentine, l'École milanaise nous offre en abondance les pages les plus nobles et les plus touchantes. Le pur et suave Bernardino Luini (et un peu plus tard, le trop doux Gaudenzio Ferrari) apporte dans l'interprétation des sujets religieux une sincérité et un amour qui lui assurent l'admiration de tous les croyants. Nature émue plutôt que forte, portée aux impressions tendres et sereines, Luini est fait pour toucher et pour ravir, non pour saisir et terrifier. C'est dans le domaine des scènes calmes et
La Madone de Saint-Georges, par le Corrège. (Musée de Dresde.)
E. Mûntz— III. Italie. La Fin de la Renaissance.
idylliques, c'est dans la peinture de la résignation ou de l'extase qu'il excelle, tout comme Léonard. Ne lui demandez ni profondeur, ni grands efforts d'éloquence, ni pathétique : ces hautes visées sont étrangères à ce génie fortuné. Quelle sérénité dans ses beaux Christs blonds, ou dans ses martyres, si heureuses de leur sacrifice ! Quelle tendresse chez la mère contemplant son enfant, quelle flamme d'enthousiasme chez les rois mages adorant le Sauveur du monde !
Venons-en à l'École vénitienne. L'auteur d'un très distingué essai sur les artistes de cette Ecole affirme que « ce qu'ils peignent de préférence, c'est la
beauté, la grâce, la jeunesse, les joies faciles de la vie, les épaules et la poitrine nues des princesses, les Vénus éclatantes, les empereurs triomphants, les Danaé qui vendent le plaisir même à Jupiter, les festins splendides, les concerts enchantés. Il n'y a jamais pour eux de femmes trop souriantes, de chairs trop émues, d'étoffes trop riches, de bijoux trop brillants. Même dans les scènes religieuses, ce n'est point seulement à l'âme, c'est aussi aux yeux qu'ils s'efforcent de parler.
C'est le Dîner d'Emma us, ce sont les Noces de Cana qu'ils représentent, plutôt que les Madeleines éplorées ou le Christ vengeur. Ils font du christianisme une mythologie gracieuse, au lieu d'en faire le poème infini de la consolation mystérieuse des âmes tendres et des cœurs blessés1 ». Assurément, dans cette cité opulente, les tendances profanes ne l'emportent que trop souvent dans l'art religieux. Mais, en regard, combien de chaudes et pathétiques évocations de la vie du Christ, de sa mère, des saints! Que de cordes le seul Titien n'a-t-il pas fait vibrer! Il montre tour à tour : la Vierge heureuse, caressant l'Entant Jésus, la Vierge regardant l'enfant qui joue avec un lapin, la Vierge recevant l'hommage de la famille Pesaro ou montant au ciel, le Christ et le Centenier; puis d'émouvantes scènes de la Passion, — le Couronnement d'épines, — la Mise au tombeau, — les Disciples d'Emmaiïs, — ou encore Y Assomption de la Vierge, — le Martyre de saint Pierre, — le Triomphe de la Foi.
Sainte Apollonie, par Bern. Luini. (Fragment.) (« Monastero maggiore » à Milan.)