‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 20 sur 304 · I. A. Bouillier, V Art vénitien, p · texte numérisé non relu

I. A. Bouillier, V Art vénitien, p

LE SENTIMENT RELIGIEUX

Prenons Y Assomption de la Vierge; quelle puissante et sublime apothéose! Les trésors de foi accumulés pendant les longs siècles du moyen âge y paraissent à la lumière, mais décuplés, transfigurés par un prodigieux génie. Le dessinateur ici égale le coloriste. Tout est mouvement et élan : emportés par leur enthousiasme, les corps des apôtres semblent prendre leur vol vers les régions célestes. Quant aux gestes, les artistes les plus pathétiques, Raphaël, dans la Messe de Boiserie ou les cartons de tapisseries, n'auraient pas su leur donner plus d'éloquence. Et avec quel art incomparable les figures ne sont-elles pas associées les unes aux autres, de manière, non seulement qu'aucune dissonance ne se produise dans ce concert, mais encore de manière qu'aucune note n'y reste sans concourir à l'effet d'ensemble! A ce groupe terrestre des apôtres, qui forme une masse si compacte et cependant si animée et si claire, le Titien, par un de ces artifices dont seul les plus grands maîtres ont eu le secret, a opposé la légèreté et la transparence du groupe

aérien, composé de la Vierge et d'un chœur d'anges. Que Marie est belle et touchante avec son visage inondé de bonheur, ses bras tendus vers les deux, ses draperies soulevées par le vent et qui semblent l'entraîner vers les sphères supérieures! La Vierge de Murillo semble bien pâle à côté de cette création aussi robuste que généreuse, si pleine de vie et de santé. Les anges qui l'entourent n'ont rien à envier, pour la grâce et la variété des attitudes, à ceux qui occupent le sommet de la Dispute du Saiul- Sacremeut.

Une telle page n'est pas seulement peinte avec le cerveau, elle l'est aussi avec le cœur. L'inspiration ne se soutient pas d'un bout à l'autre d'une aussi vaste composition sans que l'artiste soit obligé de mettre en action toutes les forces de son être, tout ce qu'il sent, tout ce qu'il aime, tout ce qu'il croit. Je

La Vierge de l'Assomption (fragment), par le Titien. (Académie de Venise.)

ne sache pas de plus éloquent argument à opposer à ceux qui prétendent que l'École vénitienne n'a jamais connu que la frivolité.

Non moins pathétique est la Mise au tombeau du Louvre (peinte vers 1620). La composition est aussi concrète que saisissante. Pas un trait n'y est perdu; l'action se développe avec une concision, une vivacité, une logique et une éloquence dont rien n'approche. Non, je ne crains pas de le déclarer, même la Mise au tombeau et le Portement de croix de Raphaël ont quelque chose d'artificiel comparés à cette douleur poignante : la multiplicité des figures et des détails y affaiblit l'impression, tandis que le Titien, grâce à la magie de sa palette, fond tous les accessoires comme dans un creuset, pour en tirer l'alliage le plus homogène, le plus dense, le plus brillant qui se puisse imaginer.

Qui ne connaît ce drame si simple et si éloquent : à droite, trois disciples portant le corps du supplicié, ce corps qui s'abandonne, comme dans la Pietà de Michel-Ange; à gauche, la Vierge éplorée, les mains jointes, soutenue par sainte Marie-Madeleine, dont les cheveux dénoués flottent au vent. Ce qui rend la scène si éloquente, c'est l'extrême conviction qui y éclate; on la croirait prise sur le vit; les porteurs sont plongés dans la douleur la plus profonde; ils veillent néanmoins avec un soin anxieux à ne pas meurtrir le cadavre. Quant à la Vierge et à sa compagne, tout entières à l'affliction, elles forment avec le premier groupe le contraste le plus pathétique. Le coloris, aux tons sombres et profonds, s'harmonise merveilleusement avec l'action. Le ciel enfin, voilé, sinistre, couvert d'épais nuages, semble s'associer au deuil de l'humanité. Quelle illustration de ce verset des Evangiles : « Depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième les ténèbres se répandirent sur l'univers entier. Le voile du temple se déchira; la terre trembla et les rochers s'entr'ouvrirent ».

Non, tout noble sentiment n'était pas éteint dans le cœur d'une nation dont un des fils savait atteindre à de telles hauteurs, et la Renaissance, quoi qu'on ait pu dire, n'avait pas glacé toute inspiration généreuse.

Médaille de Vittoria Colonna.

Par un anonyme.

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Modèles de broderie du xvi" siècle.

(La « vera Perfettione del Disen-no ■. Venise 159t.)

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