Bode : Galette des Beaux-Arts, 1888, t. II, p
au contraire la règle chez tous les autres sculpteurs florentins marquants; mais rarement elle leur porta bonheur, car, à l'exception de Jean Bologne, aucun d'eux n'avait ni assez de vigueur, ni assez de fougue pour s'attaquer, comme leur modèle, au style héroïque, pour évoquer des Titans ou des Dieux. Qu'en résulta-t-il ? Les uns, à force de poursuivre l'expression du mouvement, sacrifièrent à l'agitation et à la névrose; les autres, au contraire, tombèrent dans la boursouflure : rien de plus pauvre, de plus flasque, que les colosses d'un Bandinelli ou d'un Ammanati.
Par une inconséquence à laquelle il ne faut pas s'arrêter, eu égard à l'indignité du personnage, Baccio1 Bandinelli (1498-1 56o) se montre tout ensemble l'imitateur le plus servile et le détracteur le plus acharné de Michel-Ange. Médisant, intrigant, indélicat, processif au souverain degré, ce Thersite de l'École florentine réussit plus d'une fois, grâce à de vieilles relations de famille avec les Médicis, à évincer les maîtres les plus éminents. Faible comme sculpteur, il ne pouvait prétendre à quelque virtuosité que comme dessinateur : ses études d'animaux, conservées au Louvre, et surtout sa belle composition du Martyre de saint Laurent, immortalisé par l'estampe de Marc-Antoine (gravée p. 127), lui assurent un rang honorable parmi les maîtres du crayon ou de la plume. Dans cette composition, l'arrangement général rappelle un des Miracles de saint Antoine, modelés par Donatello pour le « Santo » de Padoue ; il n'est pas sans analogies non plus avec l'Ecole d'Athènes de Raphaël.
Il faut voir, dans la biographie écrite par Vasari, à quel point Bandinelli violait à tout instant, non seulement les lois de la décoration, mais encore les convenances les plus élémentaires : une fois il fit pour un autel un Christ accompagné d'un ange tellement grand, qu'il ne restait pas de place au prêtre pour officier (voy. aussi p. 36q). Lorsque son groupe d'Hercule et Cacus fut exposé sur la place de la Seigneurie (i534), il n'y eut qu'un cri à Florence pour flétrir cette œuvre pitoyable. Bandinelli lui-même racontait avec orgueil, devant le duc Cosme, que l'on avait composé contre elle d'innombrables satires. A cette occasion, son ennemi Benvenuto Cellini ne se fit pas faute d'en mettre à nu tous les défauts (voy. p. 177).
En 1547, Bandinelli et Giuliano d'Agnolo firent adopter par Cosme Ier un projet de chancel, qui devait constituer à lui seul un vaste monument, orné à profusion de statues et de bas-reliefs, de marbres et de bronzes. Cette œuvre baroque déshonora la cathédrale jusqu'en 1842, époque à laquelle on l'enleva, en ne laissant subsister que le soubassement en marbre, avec ses figures d'apôtres ou de saints sculptés en bas-relief. Bandinelli et son collaborateur Giovanni dell' Opéra y ont abusé des effets de torse'; ils s'y sont inspirés plus encore de Donatello que de Michel-Ange. Vides et prétentieuses, leurs figures sont en outre trop trapues.
I. Benvenuto Cellini l'appelait plaisamment « Buaccio », espèce de bœuf.
La Mise au tombeau et la Résurrection, par Jac. Sansovino. (Fragment de la Porte de bronze de la basilique de Saint-Marc a Venise.)
4i6 HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
Les autres sculptures de Bandinelli — la statue assise de Jean de Médicis, sur la place de Saint - Laurent, Y Adam et Y Eve du Musée national, — sont trop médiocres pour nous arrêter.
L'influence néfaste de Bandinelli se fait sentir jusque de nos jours : la vue de ses ouvrages prévient contre la Renaissance ; on se figure qu'ils représentent la moyenne du goût et du talent à cette époque.
Un mot ici sur Giovanni Bandini da Castello, surnommé Giovanni dell' Opéra (f 1099), l'élève et le collaborateur de Bandinelli. Cet artiste est surtout connu par sa statue, fort élégante, de Y Architecture, placée sur le tombeau de Michel-Ange (la maquette en terre cuite est conservée au Musée de South- Kensington).
A l'encontre de Bandinelli, Bartolommeo Ammanati (i5ii-i592) fut un parfait galant homme, en même temps qu'un architecte de mérite (p. 33o). Comme sculpteur malheureusement il ne s'élève guère au-dessus de lui : son Neptune, qui se dresse sur la place de la Seigneurie, au milieu d'une fontaine monumentale, n'a rien à envier pour la pauvreté et l' afféterie à Y Hercule et Cacus; les deux font la paire. Burckhardt a eu raison de dire que c'était là du génialisme faux. Rien n'est prévu; tout semble abandonné au hasard, qui ne sert si bien les hommes de génie que parce qu'ils ont du génie, mais qui ici produit des effets ridicules. L'artiste commence par adopter trois grandeurs différentes pour les personnages (i° les Faunes, les Tritons; 2° les N)rmphes; 3° Neptune), sans établir une gradation, sans justifier en quoi que ce soit les différences de taille. En outre, ses Faunes et ses Satyres sont comme en l'air; nulle assiette chez eux; à peine s'ils posent sur le rebord de la fontaine. Quand j'aurai ajouté que le modelé est trop sommaire (les figures sont trop d'une seule venue, sans modulation aucune), je n'aurai pas encore épuisé la liste des défauts de cette composition véritablement discordante et choquante.
Une autre statue d' Ammanati, Y Hercule du palais Arenberg à Padoue1, se fait remarquer par le manque complet d'expression et de mouvement. Rien de plus froid, de plus lourd, de plus vide. On constate toutefois une différence entre ce colosse et celui de Bandinelli : si le premier est faible et prétentieux, il n'est du moins pas vulgaire comme le second.
Après de telles erreurs, Ammanati sculpteur est jugé pour nous; mais Ammanati architecte ne mérite pas d'être englobé dans la même condamnation, comme nous l'avons déclaré tout à l'heure : nous avons eu l'occasion de signaler ses très réelles qualités.
Il est à peine nécessaire de présenter au lecteur le plus agité des artistes du
1. Un dessin exposé au Louvre (n° 3i) rend encore plus sensibles les défauts de cette statue : le corps d'Hercule y est véritablement informe.
Un Évangéliste, par Baccio Bandinelli. (Musée des Offices. (D'après la photographie de MM. Brann, Clément et C")
BENVENUTO CELLINI
xvie siècle, l'orfèvre habile, le sculpteur discutable, l'aventurier, spadassin et conteur hors ligne qui a nom Benvenuto Cellini (i5oo-i57i)'. Les mémoires de Cellini tiennent une grande place dans la littérature du xvi° siècle, ses sculptures une fort petite dans l'art de la même époque : n'importe, même en nous plaçant à notre point de vue spécial, nous ne pouvons nous défendre d'un vit sentiment de curiosité devant l'homme extraordinaire qui, pendant le siège de Rome, tua le connétable de Bourbon et fondit, au château Saint-Ange, les
Bas-relief de Baccio Bandinelli et de Giovanni dell' Opéra. (Musée de l'Œuvre du Dôme de Florence.)
joyaux du pape captif; qui, jeté dans les ters, dans ce même tort, tenta une
1. Bibl. : Eugène Pion, Benvenuto Cellini, orfèvre, médaïlleur, sculpteur (Paris, i883); travail magistral, où sont résumées et discutées toutes les publications antérieures. — Connus par les extraits publiés au XVIIe siècle par le médecin Redi, les Mémoires de Cellini ne furent imprimés pour la première fois qu'en 1728 (la meilleure édition est celle publiée à Florence par Tassi en 1829; traductions françaises de Farjasse, i833 et 1875; de Leclanché, 1844, 1847 et 1881). Gœthe ne s'est pas mépris sur la valeur littéraire des Mémoires quand il leur a fait l'honneur de les traduire. Cellini, en effet, sait peindre d'un trait de plume : il nous montre dans le trésorier de Cosme Ier un petit homme sec et fluet, avec des petites mains d'araignée, une petite voix de cousin et une rapidité de limaçon (édit. Tassi, t. II, p. 32.5). — Incapable de dissimulation ou de fourberie, avec cela d'une franchise qui lui aliéna sans cesse les bonnes grâces de ses protecteurs, Cellini compta autant d'amis dévoués que de jaloux ou d'ennemis. Il est impossible de n'être pas frappé de l'extrême analogie de son caractère avec celui de son compatriote Jacques Casanova de Seingalt, l'auteur des fameux Mémoires : vaniteux et irascible comme lui, écrivassier, parfois visionnaire (comparer le récit des deux évasions). — Sur les ouvrages didactiques de Cellini, voy. ci-dessus, p. 177, 362.
E. Muntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.
évasion célèbre; l'homme qui remua par ses colères, ses intrigues, ses vantardises et ses crimes les cours de Rome, de Florence, de Ferrare et de France ; l'homme enfin qui personnifie avec le plus d'éclat les triomphes de l'artiste, devenu l'idole de cette société raffinée.
Après le travail si consciencieux et si complet de M. Pion, nous croyons qu'il n'y a plus rien d'essentiel à ajouter à la biographie de Benvenuto : tout au plus peut-on espérer de préciser sur quelques points accessoires les informations réunies par notre savant compatriote.
Benvenuto nous a raconté, avec sa verve habituelle, son premier voyage à Rome, en i5i 5 ; véritable escapade d'écolier, ou plutôt d'apprenti. Dans son ardente curiosité, son humeur inquiète, il n'avait même pas pris le temps de
rentrer chez lui pour dire adieu à ses parents ou pour changer de costume, et était parti avec son camarade le Tasso, le tablier lié derrière le dos (« i grembiuli legati indietro »). C'est ainsi qu'il arriva presque sans s'en apercevoir à Sienne. A Rome, le brillant et impétueux débutant entra chez un orfèvre lombard, Firenzuola, plus familiarisé, ce semble, avec la confection de la grosse vaisselle de table- qu'avec celle de bijoux délicats. Il exécuta, dans sa boutique, pour un cardinal, une sorte de support de salière (« cassonetto »), d'une demi-brasse environ, imité de l'urne de porphyre placée devant le Panthéon (aujourd'hui à la basilique du Latran), et orné de nombreux médaillons (« mascherette »).
Les épreuves par lesquelles passa Cellini, sa captivité, son évasion, ses aventures de toute sorte sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de les narrer à nouveau ici. L'histoire des ouvrages exécutés en France par le sculpteurorfèvre florentin nous échappe également pour le moment : nous y reviendrons quand nous étudierons les destinées de la Renaissance dans notre pays.
Comme il était naturel chez un homme qui avait tenu l'occasion une fois dans sa vie et qui l'avait laissée échapper, Cellini vécut, le restant de ses jours, sur le souvenir éblouissant des lamesses de François Ier. Ses dernières années furent tristes. Cet artiste si prompt à s'emporter travaillait avec une lenteur extrême; son irritabilité achevait d'éloigner de lui les clients. Il n'avait été qu'un sculpteur de rencontre1; sur ses vieux jours il dut revenir à sa profession première et rouvrir une boutique, et encore ce ternie est-il trop ambitieux : il se vit réduit à louer une partie de l'échoppe d'un de ses confrères.
Portrait de B. Cellini.
D'après une peinture sur porphyre
(Ancienne collection Piot.)
I. A travers tous les compliments et toutes les réticences, Vasari nous montre Cellini excellant surtout dans les petites choses, bref un orfèvre dans la véritable acception du terme.
BENVENUTO CELLINI
La plus célèbre des sculptures de Cellini, le Persée, doit sa réputation autant à son mérite intrinsèque qu'au récit de ses tribulations. Résumer un tel récit, serait le dénaturer; qu'il suffise de rappeler avec quelle verve, quelle passion, Cellini retrace et sa lutte contre ses ennemis et sa lutte contre les éléments. La fonte de statues monumentales était depuis des siècles une opération des plus courantes : il ne fallait rien moins que l'ardente imagination de l' artiste-écrivain pour nous intéresser à un tel point à ses efforts, à ses exploits. Commencé en 1645, le Persée ne fut achevé qu'en i554, au bout de dix années de travail. A en croire son auteur, Florence entière, y compris le duc, se pressa devant le chef-d'œuvre. Le règlement des comptes toutefois donna lieu aux plus pénibles discussions. Cellini ayant demandé 10000 ducats (plus d'un demi-million de francs), le duc lui répondit qu'avec cette somme on pourrait bâtir des palais et des villes. L'artiste aussitôt de répliquer : « Votre Excellence trouvera quantité de gens qui sauront lui bâtir des palais et des villes, mais elle ne trouvera peut-être pas un autre homme au monde qui puisse lui faire un Persée comme le mien. » De guerre lasse, le duc consentit à donner 35oo ducats, mais seulement par annuités. A la fin de l'année 1 566, 5oo, écus restaient dus encore !
Le bronze de la Loge des Lanzi nous révèle à la fois le talent de Cellini et la dégénérescence de l'art italien vers le milieu du xvie siècle. Quoique plus familiarisé par ses études premières avec l'exécution d'oeuvres de petites dimensions que d'œuvres monumentales, l'orfèvre,
devenu sculpteur, a su donner à son héros de la souplesse et de la fierté : rien de plus ressenti que le modelé ; l'expression de la vie y confine parfois à la névrose. Les statuettes des Dieux, le bas-relief, représentent la Délivrance
Le Persée de B. Cellini.
(Loge des « Lanzi ».)
d'Andromède et les autres ornements du socle offrent, si possible, plus d'accent encore, précisément parce qu'ils sont plus petits et rentrent mieux ainsi dans la spécialité de l'artiste. Mais si nous nous attachons à la conception même des figures, quel manque de netteté et de fermeté, quel amollissement, quelle corruption ! On y chercherait en vain une idée saine, un sentiment généreux : elles ne font que refléter ce qu'il y avait d'agité et de vicieux dans l'âme de
La Délivrance d'Andromède, par B. Cellini. (Piédestal du « Persée ».)
leur auteur. Devant ces raffinements morbides, ce Jupiter efféminé, avec sa chevelure ceinte d'une bandelette, ce mélange de tous les genres imaginables de relief dans la Délivrance d'Andromède, on apprend à apprécier à leur valeur les qualités qui éclatent, à quelques pas de là, dans les créations de Jean Bologne : si son Hercule, si son Romain n'ont pas la finesse du Persée, quel sang jeune et riche circule dans leurs veines! Et comment les Florentins d'alors ont-ils pu apprécier à la fois un dégénéré tel que Cellini et ce robuste représentant des races du Nord !
À côté du Persée, les ouvrages principaux de Cellini sont la Nymphe de Fontainebleau, dont il sera question dans notre volume sur la Renaissance en
BENVENUTO CELLINI
France (gravée p. 36 1), le Crucifix en marbre de l'Escurial, le buste en bronze de Cosiiic Ier, au Musée national de Florence (gravé p. 1 38), et le buste de
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Le Piédesta du Persée de B. Cellini.
Bindo AJîovili, au palais du même nom à Rome. Toutes ces productions ont quelque chose de fiévreux et d'inquiet.
Les médailles tondues par Cellini, les pièces d'orfèvrerie ciselées par lui
manquent au même point de pondération et de recueillement. La plus brillante d'entre ces productions est la salière qui, du trésor des rois de France, est entrée dans celui des empereurs.
Leone Leoni, né vers i5oo, à Arezzo, selon toute vraisemblance, mort à Milan en i5ç,o, à l'âge de quatre-vingt-un ans environ, n'avait rien à envier à Benvenuto Cellini, ni pour la violence du caractère, ni pour la verve dans la pro-
La Salière de B. Cellini (Neptune et Amphitrite). (Trésor impérial de Vienne.)
duction1. Pour ses débuts, il donna sur le visage de l'orfèvre allemand Pellegrino di Leuti, qui l'avait outragé, une balafre qui le défigura à jamais. Soumis à la question et condamné à avoir la main droite coupée, il fit commuer sa peine en celle des galères, où il demeura pendant une année environ. En 1 544, nouvel attentat : il paya un sicaire pour aller frapper à Venise un de ses anciens ouvriers, Martino Pasqualigo. En i55g, exaspéré, croit-on, par une jalousie
1. Bibl. : C. Casati, Leone Leoni d'Are^p scultoree Giov. Paolo Lomaigp pittore milanese. Milan, 1884. — Pion, les Maîtres italiens an service de la maison d'Autriche. Leone Leoni, sculpteur de Charles-Quint, et Pompeo Leoni, sculpteur de Philippe II. Paris, 1887 (travail véritablement définitif). — Le catalogue des médailles de ces maîtres a été dressé dans Y Annuaire des Musées de Vienne, 1889. — C. dell' Acqua : Archivio storico dell' Arte, 1889, p. 73-81.