LES SCULPTEURS NAPOLITAINS
saint Jean (1609); à Monte Oliveto, un retable orné de la statue de la Vierge, tenant d'une main le Bambino et caressant de l'autre le petit saint Jean-Baptiste, qui s'approche d'elle plein de ferveur, les bras croisés sur la poitrine. Ce
Cheminée en pierre provenant du palais Rosselli del Turco. Par Ben. da Rovezzano.
(Musée national de Florence.)
groupe réunit l'expression de la tendresse maternelle à la liberté des attitudes. Les deux saints sculptés aux côtés de la Vierge sont plus guindés. San Giovanni à Carbonaro montre avec orgueil les statues et bas-reliefs de la chapelle des Caraccioli (1^47), sculptés par Jean de Noie en collaboration avec l'Espa-
gnol Pietro délie Plate ou da Prato. A San Domenico, Jean de Noie a laissé une Vierge (i5i4) et le buste de Galea^o Pandone, qui a inspiré à M. Palustre cette tirade enthousiaste : « Mieux que Donatello à sa tête chauve du Campanile, Jean de Noie pouvait dire à son Galeazzo Pandone : « Mais parle, parle « donc! » Quelle figure admirable et vivante en effet! Quelle majesté dans ce front largement découvert ! Comme ces lèvres pincées indiquent bien un vieillard spirituel, caustique et railleur ! Il y a du Voltaire dans cette figure, qui se projette tout entière en ronde-bosse, au centre d'une guirlande de fleurs et de fruits. Houdon, au foyer du Théâtre-Français, n'a pas mieux réussi. » Dans le retable de la même église (i537), le maître s'efforce de substituer l'agitation au recueillement. C'est un mélange de Donatello et de Michel-Ange, avec quelques réminiscences des Primitifs, notamment dans les deux anges debout tenant l'inscription.
Un des derniers ouvrages de Jean de Noie, le mausolée du vice-roi don Pedro de Tolède, à San Giacomo degli Spagnuoli, résume les efforts tant du maître que de son écoie. La décadence s'y accuse dans la partie architecturale non moins que dans la partie sculpturale, malgré le fini donné aux figures, qui, d'après l'appréciation de M. Frizzoni, sont froides et réalistes. L'ensemble procède du mausolée de François F1' à Saint-Denis : comme là, le défunt est agenouillé (sur un sarcophage colossal), en compagnie de son épouse; comme là, des bas-reliefs retracent ses exploits.
Les contemporains ont accordé d'unanimes louanges à l'émule de Giovanni da Nola, Girolamo da Santa Croce ; mais il faut bien reconnaître que sa fin prématurée — à trente-cinq ans — les avait disposés à une extrême bienveillance. Vasari cite, parmi ses créations les plus marquantes, la statue de Saint Jean et les tombeaux des Vico, à San Giovanni a Carbonaro. A Monte Oliveto, Girolamo sculpta, en face du retable de Jean de Noie, un retable orné lui aussi d'une statue de la Vierge entre saint Jean et saint Paul, dont Vasari admire le fini extraordinaire (« Finfinita diligenza »), mais que le Cicérone déclare ressembler, à s'y méprendre, à l'œuvre de son concurrent.
En Sicile, la dynastie des Gagini, originaire de la Lombardie (t. II, p. 52o), résume à elle seule, ou peu s'en faut, les destinées de la sculpture'. Ce sont des maîtres honnêtes, sérieux, convaincus, parfois émus. A Domenico (f 1492) succéda son fils Antonello (1 478-1 536), qui peupla les églises de l'île de statues, de bas-reliefs, de retables et de reliquaires, simples, sobres, sentant encore quelque peu leur xv" siècle (dans sa Vierge de l'église de San Domenico à Cascamo il a reproduit, avec quelques variantes, la Vierge sculptée par Laurana pour le dôme de Palerme). A peine si, plus tard, dans son Saint Mathieu du même dôme, il laisse percer quelques accents michelangelesques.
i. Bibl. : Di Marzo, I Gagini e ht Scultura in Sicilia. Palerme, 1
LES GAGINI.
Les fils d'Antonello, Giandomenico, Antonino, Giacomo, Fazio ou Bonifazio et Vincenzo, persévérèrent dans la même voie et mirent au jour une longue série d'œuvres graves et sincères, qu'il serait véritablement intéressant de voir reproduire par la photographie.
Une autre famille, originaire de Carrare, les Mazzoli, travailla aux côtés des Gagini (voy. également ci-dessus, p. 25o).
On sait comment, vers le milieu du siècle, Fra Giov. Ang. da Montorsoli fit triompher en Sicile les principes de Michel-Ange.
A Urbin, les bas-reliefs de Brandani (voy. p. 253), dans l'église de San Giuseppe, montrent de la facilité, de l'élégance et aussi un peu de fadeur. La Crèche est une composition agréable et élégante, quoique sans profondeur.
L'Emilie, jusque-là assez mal partagée, voit surgir une pléiade de sculpteurs spirituels, parfois brillants, préservés, grâce à leur réalisme, de la banalité qui avait dès lors envahi le reste de l'Italie. Les tendances de cette Ecole se révèlent jusque dans le choix des matériaux qu'elle met en œuvre : nulle part la terre cuite, voire la terre cuite coloriée, ne resta si longtemps en honneur.
Antonio Begarelli de Modène (? 1 498-1 565) s'est égalé aux meilleurs artistes de son temps par ses groupes en terre, principalement des Dépositions de
croix et des Mises au tombeau, dans lesquels il s'est à la fois inspiré de Guido Mazzoni (voy. t. II, p. 52q) et du Corrège. Begarelli travailla également pour les princes d'Esté; de passage à Ferrare en 1 536, il exécuta pour eux en i5qo, le modèle d'une statue d'Hercule destinée à prendre place au-dessus de la « Porta Erculea » .
Le rival de Begarelli, Alfonso Cittadella ou Lombardi, avait pour patrie Ferrare, où il naquit vers 1497 (son père était originaire de Lucques); il mourut à Bologne en i537, à peine âgé d'une quarantaine d'années2.
Devenu le sculpteur favori des Bolonais, Cittadella enrichit leurs églises ou leurs palais d'innombrables stucs ou marbres : le Christ ressuscitant la fille de Jaïre et la Mort de la Vierge (i5i9-i522) dans l'hospice « Santa Maria délia
1. Bibl. : Malmusi, Le Opère di Nie. Abbate,... c di Antonio Begarelli. Modène, 1828. — Venturi : Archivio storico dell'Arte, 1888, p. 426.
2. Bibl. : Frediani, Intovno ad Alfonso Cittadella esimio sailtore hicchesc fin qui sconosciuto del secolo XVI. Lucques, 1884. — Baruffaldi, Vita di Alfonso Lombardi. Bologne, 1889. — E. Ridolfi, Esanie critico délia vita e dette opère di Alfonso Cittadella detto Alfonso Ferrarese 0 Lombardi. Florence, 1874 (extr. de Y Archivio storico italiano). — Braghirolli, Alfonso Cittadella, sailtore del secolo XVI. Mantoue, 1878.
Portrait d'A. Cittadella.
(D'après la gravure publiée
E. Mûntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.
Vita e délia Morte », la statue colossale en stuc d'Hercule tenant sons lui l'Hydre au palais du Gouverneur, la Résurrection du Christ (i528) à San Petronio, le tombeau du fameux capitaine Arm. Ramazzotti à San Michèle in Bosco, les bas-reliefs de 1' « arca di San Domenico » (i533).
Prenons les bas-reliets de l'église « délia Vita » : la Résurrection de la fille de Jaïre est déjà toute michelangelesque. Quant à la Mort de la Vierge, c'est un groupe habilement composé, plein de fougue, presque de grandeur, comme du Jules Romain en sculpture. Ailleurs, dans les bas-reliefs de 1' « arca di San Domenico », Cittadella sacrifie trop le détail à l'effet d'ensemble. La Naissance, la Pénitence et la Charité de saint Dominique tonnent des scènes pittoresques et
mouvementées, mais les figures y sont à peine dégrossies.
Cittadella excella en outre dans le portrait.
A Bologne également, Zaccaria Zaechia (né à Arezzo en 1473, mais appartenant à une famille de Volterra; mort à Rome en 1644) exécuta, de longues années durant (1 5 16- 1 534), de nombreux ouvrages en marbre ou en terre cuite , soit pour la façade de San Petronio, soit pour le couvent de San Michèle in Bosco '.
Le fils de Zaccaria, Giovanni (mort vers i555), cultiva la statuaire concurremment avec l'art du médailleur : il travailla surtout pour les Farnèse. On lui attribue le mausolée de Lod. Gozzadini (y i536), dans l'église des « Servi » à Bologne, page mouvementée et brillante, mais surchargée, quoique les figures s'encadrent encore tort convenablement dans les ordres d'architecture. Le défunt, assis sur son sarcophage, a une attitude aussi naturelle que vivante. Avouons qu'il y a encore bien du talent même chez ces décadents !
Une femme, Properzia de' Rossi de Bologne (née vers 1490, morte en i53o), osa se mesurer avec les maîtres si distingués qui abondaient dans l'Emilie, et, s'il faut en croire son contemporain Vasari, elle leur disputa plus d'une fois la palme. Laissant de côté certains ouvrages microscopiques, tenant du tour de force plus que de l'art, tels que la Passion (le Christ, les apôtres, les bourreaux et une foule d'autres personnages), sculptés sur un noyau de pêche, je m'attacherai à son œuvre maîtresse, les bas-reliefs de% la façade de San Petronio. Ils nous apprennent que Properzia s'est souvenue des modèles créés dans le môme sanctuaire par Jac. délia Quercia. C'est dire qu'elle a traité ses figures par grandes
Portrait de Prop. de' Rossi
(D'après la gravure publiée
par Vasari.)
1. Bibl. : V. Rossi : Archivio storico dell'Arte, 1890, p. 70.