LA MORALE ET LA VIRTUOSITE
e sentiment national ou le sentiment religieux, les vertus publiques ou les croyances, ont pour pendant la culture même de la nation italienne, j'entends la vie ffH^t] de famille, les relations de société, les conventions detoute sorte, aussi nombreuses alors que de nos jours (et ce n'est pas peu dire), en un mot les mœurs, souvent plus puissantes que les institutions ou les dogmes. Le tableau qui s'offre à nous de prime abord n'est pas des plus brillants. Parmi les familles souveraines, à peine une qui ne se déchire pas de ses propres mains. Ce ne sont qu'intrigues ou conspirations des' parents les uns contre les autres, tragédies domestiques : le cardinal Farnèse trompant son grandpère, le pape Paul III, au profit de Charles-Quint et provoquant chez le vieillard l'accès de colère qui causa sa mort; Niccolô Orsini taisant jeter dans les fers son propre père; Marc-Ant. Colonna, le héros de Lépante, dénonçant le sien au roi d'Espagne et à l'Inquisition ! Que d'attentats dans la seule maison de Médicis : ce pseudo-bouffon de Lorenzino feignant la folie, comme le premier Brutus, pour préparer plus commodément l'assassinat de son cousin
Alexandre; Pierre de Médicis (i 554-1604), tuant sa femme Éléonore de Tolède; Garcia, tuant son frère le cardinal Jean (l5Ô2), et Cosme Ier, tuant, affirme- t-on, son fils Garcia!
Certes, si nous nous reportons au moyen âge, nous trouvons plus d'un exemple de trahisons ou de tragédies de cette nature. L'empereur Frédéric II — pour ne citer que lui — n'avait-il pas eu à combattre la révolte de son fils Henri et son beau-père Jean de Brienne ? Mais le moyen âge avait pour excuse la rudesse des mœurs. Au xvie siècle au contraire, l'excès de la férocité ne tranche que davantage sur l'excès du raffinement, sur cette politesse exquise, ce parfum de souveraine distinction.
Tout en mettant hors de cause la Renaissance, tout en la déchargeant de n'importe quelle responsabilité dans la corruption publique, il faut reconnaître qu'elle a été impuissante à modérer les passions individuelles.
Vis-à-vis des crimes commis par tant d'autres familles, par les Farnèse à Parme, par les Accolti à Ancône, par les Baglione, race maudite, à Pérouse, par les Carafta, neveux du pape Paul IV, à Rome, par Napoléon Orsini, le fameux abbé de Farfa et le non moins fameux chef de brigands, dans les environs de la Ville éternelle, on chercherait également en vain quelque explication plausible dans le mouvement général des idées ou des mœurs. Ce sont des manifestations isolées, auxquelles la férocité native et aussi la folie ont eu la part principale.
Parmi les nombreux agents qui interviennent dans cette éclipse du sens moral, essayons de démêler les principaux, en nous gardant bien de confondre les causes avec les effets. Les révolutions politiques d'une part, l'invasion étrangère de l'autre, et les corollaires qui en étaient inséparables, le manque de stabilité et de sécurité, le contact avec les Espagnols, tels lurent à coup sûr les germes de démoralisation les plus pernicieux. Cette agitation et cette incertitude incessantes ne pouvaient que surexciter les instincts de préservation individuelle. Sur un navire qui sombre, au milieu de l'affolement général, chacun songe d'abord à soi. Le relâchement du sentiment religieux est également pour quelque chose dans cette perversion de tous les principes de justice et de fraternité. Mais n'a-t-on pas exagéré son rôle? Ne voyons-nous pas des spadassins tels que Cellini animés des sentiments de la dévotion la plus profonde? Il faut, si je ne m'abuse, creuser davantage et descendre aux sources mêmes : nous aurons à enregistrer d'abord les progrès du bien-être, que l'oppression étrangère fut longtemps impuissante à restreindre; puis, à sa suite, les conséquences qui découlent de la facilité de l'existence : le sentiment de l'indépendance personnelle, le culte des jouissances de toutes sortes, l'oubli ou le dédain des solidarités nationales ou sociales, en un mot l'individualisme avec ses manifestations les plus fâcheuses. Il serait facile de montrer par mille exemples que partout la richesse engendre d'innombrables vices, l'égoïsme, l'épicurisme et la frivolité.
LA MORALE ET LES ARTISTES
Qui ne s'aperçoit que le développement des facultés créatrices et le raffinement du goût sont en raison même de la surexcitation de toutes les passions? Ce n'est point dans une société bourgeoise que naissent les rieurs les plus rares de l'esprit. Il faut, pour enflammer l'imagination de l'artiste, autre chose que le spectacle de vertus domestiques et d'existences placides. Mais la réciproque est-elle vraie, et peut-on affirmer qu'un milieu agité engendre fatalement des œuvres supérieures, vivantes, inspirées? Nous pouvons sans hésiter répondre par la négative.
Trop souvent tant de luttes et de souffrances n'aboutissent à aucune production intellectuelle de quelque portée. Aussi la postérité, dont l'intérêt ou le plaisir est uniquement à considérer ici, ne peut-elle que se féliciter de ces rencontres fécondes auxquelles elle doit quelques-unes de ses plus hautes jouissances'.
La fréquentation des artistes, la condescendance pour leurs caprices, le spectacle de l'impunité dont ils jouissaient, même pour des crimes de droit commun, ne pouvaient que contribuer à affaiblir les vertus bourgeoises2.
Et de même que petits et grands se courbent devant l'artiste supérieur, de même chacun tremble devant l'écrivain à la mode. Mais ce n'est plus l'admiration qui est en jeu ici, c'est tout ensemble la gloriole et la crainte du ridicule.
Les triomphes de i'Arétin nous apprennent quelle était dès lors la puissance
1. Si l'on a pu dire, avec un semblant de raison (M. Mallarmé, apud Nordau, Dégénérescence, t. I, p. 184), que le monde est fait pour aboutir à un beau livre, il faut aussi reconnaître que ce livre ne saurait être beau qu'autant qu'il s'appuie sur un fonds d'aspirations généreuses, qu'autant qu'il reflète l'état dame d'une société véritablement digne de -sympathie.
2. L'opinion qui tend à prévaloir, c'est qu'il y a une morale spéciale pour les hommes de talent; les lois faites pour le commun des mortels ne leur sont pas applicables. Ils se donnent eux-mêmes pour des êtres à part, pour quelque chose de plus que des hommes. Cellini ne déclare-t-il pas que, de ses pareils, c'est à peine si l'on en voit un dans l'univers entier : « delli
Le pape Paul III entre ses petits-fils, Aless. et Ott. Farnèse, par le Titien. (Musée de Naples.)
de la presse : baisé au front par le pape dans une « interview » fameuse, adulé par les potentats de l'Europe entière, et jusque par Henri VIII d'Angleterre, ce maître chanteur prélève, tant d'années durant, le plus fructueux tribut sur tous ceux qui comptent avec l'opinion publique1.
Prise dans son ensemble, la société italienne avait été jusqu'alors une société essentiellement bourgeoise. La noblesse ne levait que de loin en loin la tête : à Naples, à Rome, à Milan, ou dans les villes de montagnes; mais là même elle n'avait pas le monopole du métier des armes. Partout ailleurs elle était confondue dans la masse de la population, alors toutefois qu'elle n'était pas exclue des charges publiques ou même proscrite. Tout cela changea comme par un coup de théâtre. Désormais chacun voulut jouer au grand seigneur2, faire figure, exceller dans le maniement des armes, se signaler comme un sportsman accompli, un tireur de première force : les savants, Cardan en tête, n'eurent rien à envier à cet égard aux artistes. Aussi, à côté de spadassins avérés, tels que l'orfèvre Firenzuola, Benvenuto Cellini et Leone Leoni, rencontrons-nous une longue série de laux monnayeurs — Vincenzo Bianchini, Giacomo Balduecio, l'orfèvre Tobia da Camerino, peutêtre aussi Leone Leoni" — ou de malfaiteurs vulgaires : le graveur Antonio de Trente, qui vola au Parmesan ses planches gravées et ses dessins; le peintre
pari mio ne andava forse un per mondo ». Le public partage cette manière de voir. Paul III affirme publiquement que les hommes uniques dans leur profession, tels que Cellini, ne doivent pas être soumis aux lois : « non hanno da esser obbligati aile leggi ». L'Arétin proclame, lui aussi, au sujet de Leone Leoni, ce principe que le pardon doit être accordé à ceux dont le mérite surpasse le crime, et qu'il suffit dans ce cas de les punir par des admonestations : « il perdono de andare innanzi, quando la virtù dell' accusato è maggiore del vizio; e basta punirlo con le ammonizioni ». (Lettere pittoriehe, édit. Ticozzi, t. I, p. 541.) Dans la biographie du Pontormo, Vasari proclame de son côté l'absolue indépendance de l'artiste. « Celui-ci, déclaret-il, est libre de travailler pour qui lui plaît et quand bon lui semble ; s'il fait du tort à quelqu'un, ce n'est qu'à lui-même. » Il recommande en outre la vie solitaire comme favorable à l'étude. « Lors même, ajoute-t-il, qu'il en serait autrement, on ne doit pas blâmer celui qui, sans offenser Dieu ni le prochain, vit à sa guise et de la façon qui convient à son caractère. »
1. Il s'en défendait avec autant d'esprit que d'audace : « Quand les satrapes m'attaquent le plus en m'adressant le reproche que parfois j'élève les princes jusqu'au ciel et que d'autres fois je les précipite dans l'abîme; quand ils m'accusent alors de juger comme un sot, eux qui du juge n'ont que la loquacité, répondez-leur que moi, Pierre l'Arétin, quand je les blâme, je leur montre ce qu'ils sont, et que quand je les loue, je leur enseigne ce qu'ils devraient être. (Voy. Pion, Leone Leoni, p. 22.)
2. Le recueil de Vasari abonde en anecdotes édifiantes. Ici c'est l'architecte Ant. da San Gallo, qui souffre de s'entendre tutoyer en public par son cousin Aristotele. Là c'est le sculpteur Alfonso Lombardi, qui, fort beau et d'apparence juvénile, porte au cou, aux bras et sur ses vêtements des ornements d'or et d'autres « frascherie », qui le font ressembler à un courtisan dissolu et frivole plutôt qu'à un artiste avide de gloire.
3. Molinier, Venise. — Pion, Benvenuto Cellini, p. 2.5. — Arclrivio storico dell'Arte, t. I, p. 2.3. — Disons, à la décharge des artistes italiens, que leurs confrères du Nord fixés en Italie n'avaient rien à leur envier : ils étaient plus belliqueux encore si possible, pour ne point parler d'une infinité d'autres péchés véniels, parmi lesquels l'ivrognerie était le moindre. Voy. les publications de Bertolotti : Artistifrancesi a Roma, — Artisti belgi al olandesi a Ronia.
LA MORALE ET LES ARTISTES
Girolamo Magagni, qui se rendit coupable d'un délit analogue envers son maître le Sodoma; le sculpteur siennois Bartolommeo Gallo, qui tua un de ses confrères', et tant d'autres. Non moins longue est la liste de ceux qui, pour s'enrichir plus vite, recoururent à l'alchimie, à la nécromancie, à la magie, et autres sciences occultes. Il suffit de rappeler les noms de Zoroastre, l'élève de Léonard de Vinci, de Silvio Cosini, de B. Cellini et de Rustici, qui entreprirent tous deux des expériences sur la congélation du mercure. Un enseignement se dégage de ce spectacle : c'est qu'il n'est pas bon qu'une nation entière s'occupe exclusivement des choses de l'esprit. Elle y risque de se détacher des occupations plus terre à terre, des efforts plus humbles, qui sont la loi de l'humanité, de ces tâches sans l'accomplissement desquelles toute société devient artificielle, et par conséquent malsaine. Dans cette pénétration réciproque ou dans ce jeu de bascule des instincts et des obligations, il faut, pour obtenir une équation vivante et féconde, un rapport si juste et si délicat, que le moindre changement de poids ou de mesure suffit pour faire dévier des générations entières. C'est à quelque disproportion de cette nature que la Renaissance a dû de devenir à la lois si voluptueuse et si cruelle; plus vicieuse, sinon aussi frivole que le xvnf' siècle.
C'est au même courant, à ce courant aristocratique (l'aristocratie du talent aussi bien que celle de la fortune), qu'il convient de rapporter un sentiment qui acquit vers ce moment une grande intensité et fit d'innombrables victimes : je veux parler du point d'honneur. La violence des passions avait de tout temps caractérisé les Italiens, et la multiplicité des crimes commis dans une explosion de colère ne distingue en aucune façon la Renaissance du moyen âge2. Ce qui est nouveau, ce sont les progrès de la susceptibilité et l'exagération de l'amour-propre. Aux vertus publiques ou privées, à ces vertus que recommande la morale et que réclame impérieusement l'organisation sociale, à l'équité, à la charité, se substitua un sentiment assurément des plus nobles, mais que toutes sortes de préjugés firent rapidement dévier, l'honneur, « le cruel honneur, qui, d'après la définition de Stendhal, remplace la vertu des républiques, et n'est qu'un vil mélange de vanité et de courage3 ». Nul doute que le contact avec nos compatriotes d'une part, les Espagnols de l'autre, n'ait réveillé sur ce point et surexcité l'amour-propre italien. La
1. Gaye, Carteggio, t. II, p. SS". Un autre artiste siennois, Giacomo Pacchiarotti, prit part à toutes les rixes qui signalèrent cette époque agitée; à chaque instant il était condamné à la prison ou à l'exil.
2. Dans la maison des Médicis, la plupart des assassinats qui signalèrent le règne de Cosme l" furent dus à des explosions de colère (voy. ci-dessus, p. 53-54). C'est ainsi que Cosme poignarda de sa main son camérier Almeni ; un fils de Cosme, François, expédia de même, « proprio pugno », dans l'autre monde une magicienne juive, tandis que le gendre de Ccsme, le duc de Bracciano, étrangla sa femme Isabelle.