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L'ORDONNANCE

A la suite de ces aperçus généraux sur le mouvement d'idées qui se reflète dans la peinture, nous avons à étudier les caractères par lesquels les productions nouvelles se différencient de celles de la période précédente.

Attachons-nous d'abord à I'ordonnance.

Si Raphaël avait porté cet art à sa perfection, il avait également, surtout dans ses dernières productions, laissé quelques exemples d'un groupement plus ou moins incohérent. Sans remonter jusqu'au Triomphe de Galatée, où les figures ne se relient véritablement pas assez les unes aux autres, quel manque d'unité dans Y Incendie du Bourg] Ces lacunes devaient paraître d'autant plus sensibles

L'Ordonnance chez Michel-Ange.

Le Sacrifice de Noè (le Sacrifice d'Abraham ?). (Chapelle Sixtine.

que la science du coloris, qui seule pouvait les masquer, allait en s' affaiblissant chez les peintres de l'Ecole romaine.

L'art de disposer harmonieusement un groupe est le commencement de toute ordonnance : Michel-Ange ignorait jusqu'aux rudiments de cette science, familière à tant d'artistes médiocres; ses lignes ont toujours quelque chose de heurté. Possédant avant tout le génie de la statuaire, c'est-à-dire le sentiment du relief, la connaissance du corps humain dégagé de toute combinaison, de tout lien, isolé en un mot, il n'aborda que rarement le bas-relief (Combat des Centaures et des Lapilbes, Madone et Enfant du Musée national de Florence et de l'Académie de Londres). Alors même qu'il prend en main le pinceau et quoiqu'il ait poursuivi dans la statuaire des effets propres à la peinture, il reste avant tout sculpteur : au lieu de relier ses figures les unes aux autres, soit par leurs gestes et leurs attitudes, soit au moyen de la perspective, soit en les

noyant dans une même lumière, il se plaît à accentuer chacune d'entre elles : de là cette absence de sentiment décoratif, surtout dans ses tableaux de chevalet et dans le Jugement dernier. Ainsi s'explique, par une lacune de son esprit, comment il a échoué si complètement lorsqu'il s'agissait de marier, non plus deux figures, mais quelque vingt ou trente; il ne dissimule son ignorance qu'en les plaçant sur un seul. plan. Une des rares compositions dans lesquelles il a tenté de représenter plusieurs épisodes dans le même cadre,- le Déluge, l'exposa, comme on le verra, à un insuccès complet.

Que sera-ce lorsqu'il s'agira de réunir, comme dans le Jugement dernier, deux ou trois cents personnages ! Il n'est que trop facile de deviner le résultat. Considérée dans son ensemble, la fresque de la chapelle Sixtine se compose d'une série de groupes, dont quelques-uns sont construits avec un art consommé, mais qui ont le défaut capital de ne pas se relier les uns aux autres. Ces groupes ne se font même pas équilibre : ils sont répartis inégalement sur l'immense paroi ; serrés, pressés dans le haut , clairsemés ailleurs : ici de véritables grappes de corps humains; là des trous énormes; partout le manque d'air, de calme, d'harmonie. Or les artistes antérieurs avaient tous éprouvé le besoin de donner à des peintures gigantesques, telles que le Jugement dernier, une charpente, une ossature solides, sans quoi, ils le savaient bien, l'agglomération des figures ruinerait toute clarté et toute harmonie. Un des artifices auxquels ils avaient de préférence eu recours avait été de placer le Christ dans une vaste auréole ayant la forme d'un œuf ou celle d'une amande, ce qui l'isolait des autres figures et donnait un point d'appui au centre de la composition : l'arc-en-ciel, séparant le haut du bas, des chœurs d'anges disposés avec symétrie, la rangée de trônes destinés aux apôtres, etc., autant d'arêtes propres à soutenir le vaste échafaudage.

Michel-Ange au contraire s'efforça de rompre cette symétrie si nécessaire à toute peinture décorative. Dans sa recherche de la vie et du mouvement, il prit en haine les lignes régulières, les groupes pondérés, tout ce qui ressemblait à un effort de la réflexion. Avec la puissance d'abstraction dont il avait fait preuve dans les fresques de la Genèse ou dans les tombeaux des Médicis, il semblait être l'artiste le plus propre à donner à un tel sujet l'élévation et en même temps la simplicité qui lui avaient trop souvent manqué chez les Primitifs.

Mais il commit la faute impardonnable de quitter ces hauteurs inexpugnables, de descendre dans l'arène, de s'attaquer à une foule de motifs qui n'étaient pas dignes de son pinceau. Alors qu'il fallait résumer, en quelques figures grandioses et caractéristiques, les différents actes du Jugement dernier, il s'est plu à multiplier les acteurs, au point d'éparpiller l'intérêt et de se perdre dans une masse de petits épisodes qui embarrassent la composition sans la rendre plus riche, ni surtout plus variée, car parmi tant de sentiments qu'il avait à exprimer, c'est presque invariablement la terreur qui revient.

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