L'ORDONNANCE
Ces erreurs sont plus sensibles encore chez les imitateurs du Buonarroti, surtout chez les Florentins de la dernière période, les Bronzino, les Salviati, etc.
L'Ordonnance chez le Titien.
La Présentation de la Vierge au Temple. Fragment. (Académie de Venise.)
Quant au Corrège, l'ordonnance ne tut jamais son fort, comme nous le montrerons plus loin.
Dans cette heure de crise, les Vénitiens recueillirent la succession qui risquait de tomber en déshérence. Le Titien le premier mit dans ses compositions un mouvement et en même temps une harmonie inimitables. Comparez sa Présen-
lotion de la Vierge au temple aux plus belles pages de son maître Jean Bellin : quel abîme entre l'œuvre du cinquecentiste et celle du quattrocentiste ! Voici enfin le dramaturge, qui sait disposer les masses, mouvoir les personnages, graduer l'action, prodiguer les contrastes, opposer, par une de ces inspirations que Rembrandt retrouvera au siècle suivant, à une foule compacte, une petite fille, en simple robe bleue, gravissant seule, avec une assurance enfantine, les degrés de l'escalier au sommet duquel se tient le grand prêtre! Le Titien ne tire pas un moindre parti de l'architecture, qui est bien autrement développée que chez les Primitifs, et surtout que chez Giorgione : dans le tableau en question elle forme un crescendo jusqu'au temple, dont les marches occupent le premier plan. Le fond est resté libre et laisse une échappée sur un beau paysage sillonné de rochers pointus ; l'architecture ne tue donc point les personnages, elle les élève, les grandit, les met en relief.
Dans un autre chef-d'œuvre du Titien, la Vierge des Pesaro, la science de l'ordonnance et du rythme égale celle des plus parfaites compositions de Raphaël, avec quelque chose de plus primesautier et de plus imprévu, une inspiration plus hardie et une entente plus complète des exigences de la décoration. Seules peut-être les Maries sur l'escalier, gravées par Marc Antoine, en approchent. L'effet de cette page capitale, qui ne coûta pas à l'artiste moins de six années de travail, fut grand de près et de loin.
Chez Paul Véronèse, le groupement est encore plus libre, plus hardi, plus vibrant que chez le Titien ; il comporte une variété et une richesse de combinaisons que celui-ci n'a même pas entrevues. C'est que Véronèse était un dessinateur de toute première force, ayant fait de sérieuses études classiques, et sachant présenter ses personnages sous les faces les plus multiples, avec une diversité d'attitudes, avec des effets de torse, auxquels seul un maître de sa trempe pouvait s'attaquer sans s'exposer à un échec. Ces attitudes, compliquées et tourmentées chez les Florentins de la décadence, les Salviati, les Rosso, les Bronzino, revêtent chez lui une ampleur et surtout un naturel inimitables : on sent que l'inspiration y a plus de part que la réflexion.
Dans les fresques de la villa Barbaro, il a placé toutes les scènes dans les airs, sur les nuages, se privant par là du secours de ces fonds d'architecture dont il tirait ailleurs si habilement parti pour soutenir ses compositions. Mais ce qui aurait été pour un autre une cause d'insuccès, devint pour lui l'occasion de nouveaux triomphes. Disposant de bases essentiellement mobiles, telles que les nuages, il inventa des attitudes que ses héros n'eussent jamais pu avoir sur le sol, sur des surfaces planes.
D'où vient chez les Vénitiens ce rare et prodigieux sentiment décoratif, que l'on retrouve chez leurs sculpteurs, tels que Vittoria, au même degré que chez leurs peintres? D'une part, de ce que, moins pédants que les Florentins, ils n'hésitaient pas à subordonner à l'ensemble les figures isolées, renonçant, par exemple, à réaliser un bel effet d'anatomie. D'autre part, de ce que, coloristes