LA PEINTURE DE PLAFONDS
avant tout, ils savaient plus heureusement marier leurs figures les unes aux autres, équilibrer les masses, bref fondre tous les détails dans une commune harmonie.
Où l'on voit chez les Florentins une véritable cacophonie de figures et de gestes — parce que leurs contours sont trop précis, — les Vénitiens nous offrent des groupes reliés ensemble au moyen d'un coloris plus ou moins intense, selon les néces-
sités de la décoration.
On peut rattacher à l'ordonnance la peinture de plafonds. Ce genre, si propre à effrayer les plus audacieux , séduisit certains artistes, en raison même des difficultés qu'il soulevait. Le Corrège, qui, en peintre de race, aimait à s'attaquer aux problèmes techniques, voulut montrer, dans les fresques de la coupole du dôme de Parme, avec quel art il savait faire plafonner ses figures, et donner l'illusion des raccourcis les plus hardis. Il y réussit. Il faut remonter jusqu'aux fresques de Michel -Ange, à la chapelle Sixtine , pour trouver des attitudes aussi libres , aussi mouvementées et d'une sûreté aussi magistrale. A vrai dire, ce n'est même plus parfois du mouvement, c'est presque de la dislocation. Plus encore que le Corrège, Paul Véronèse se plaisait à ces tours de force qu'ils exécutaient comme en se jouant.
Quant aux trompe-l'œil, on a vu dans la première partie du présent volume (p. 100) quelle faveur ils s'assurèrent.
Un mot ici sur les cadres : ils augmentent graduellement en importance. Les contemporains s'extasiaient devant celui que les Capponi firent exécuter pour un tableau de Raffaellino del Garbo, la Résurrection du Christ (voy. t. II,
L'Ordonnance chez Paul Véronèse.
Esther devant Assuérus. (Église Saint-Sébastien à Venise.;
p. 577). Les cadres sculptés par les Barili de Sienne devaient leur réputation à l'élégance des ornements non moins qu'au fini du travail.
A une époque où une émulation ardente obligeait sans cesse les peintres, même les moins ambitieux, à s'essayer dans quelque tour de force, il était naturel qu'ils ne se contentassent pas d'exceller dans l'invention ou l'expression, mais qu'ils s'attachassent encore à ce que l'on peut appeler les secrets du métier : l'habileté à rendre les phénomènes extérieurs, l'éclairage, la précision du dessin, l'art d'envelopper les figures, bret tout ce qui rapproche la peinture de la réalité.
Les raffinements dans les effets de lumière se multiplièrent. Les contemporains s'extasiaient devant la Nuit du Corrège, devant son Christ au jardin des oliviers, où les ténèbres forment un contraste si saisissant avec le rayonnement qui se dégage de plusieurs figures. Un imitateur du Corrège, le Parmesan, peignit son propre portrait en se servant d'un miroir convexe; il exécuta en outre une Circoncision qu'il éclaira au moyen de trois lumières produisant un effet fantastique. Le Tintoret ne recherchait pas moins les artifices du clair-obscur. Il se représenta, ainsi que son frère, dans une pénombre dont le rendu remplit tout Venise de stupéfaction. On fit sur ces portraits un distique latin piquant : « Si le Tintoret luit ainsi au milieu des ombres de la nuit, quelle impression ne produira-t-il pas une fois le jour levé! » On cite également le peintre Bastianello Florigerio, l'élève de Pellegrino de San Daniele, pour l'habileté avec laquelle il reproduisait des modèles éclairés par une lampe.
Si nous considérons le lacteur qui résume l'essence même de la peinture, le coloris, nous rencontrons une série d'innovations non moins importantes.
Un petit nombre de peintres seulement conservent l'ancienne fermeté de touche, ces tons francs et nourris quoique lumineux. Désormais, c'est à qui rompra les nuances, les rendra plus légères, sinon plus transparentes. On dirait qu'il s'est opéré un phénomène dans la vision même du public.
Chez le Titien, la progression saute aux yeux : au début, il aimait à donner à ses tableaux un degré de fini qui n'avait rien à envier à celui des Primitifs1. C'est ainsi que Vasari signale, dans le portrait d'un Barbarigo, l'art avec lequel étaient rendus les cheveux — on pouvait les compter, affirmait-il, — ainsi que les points d'un pourpoint en damas de soie. Ces premières peintures, d'après lui, étaient aussi bien faites pour être vues de près que de loin ; les dernières, au contraire, enlevées à coups de brosse (« condotte di colpi »), d'un faire som-
1. Cette minutie lui était certainement commandée par les habitudes de ses concitoyens. Vers la fin du xvr siècle encore, un patricien vaniteux, au moment de confier son portrait au Tintoret, lui recommandait avec instance de copier exactement son riche costume, les dentelles, les bijoux dont il était couvert. Aussi l'artiste, impatienté, lui cria-t-il : « Allez vous faire pourtraire par le Bassan. » (C'était un habile peintre d'animaux.)
Composition décorative attribuée au Primatice. (Musée des Offices.)
(D'après la photographie de MM. Hraun, Clément et C'"l