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LES DESSINS

Rien qu'à s'attacher aux têtes, trop souvent vides et comme atrophiées, on constate la décadence de ce procédé, naguère si intéressant1.

Si déjà dans les peintures ou les sculptures, que la plupart des dessins avaient mission de préparer, la tendance à l'improvisation domine2, malgré les difficultés inhérentes à une exécution somme toute assez compliquée, que peut-il subsister dans des croquis que la plume trace sur le papier en courant et comme en se jouant ! Seuls ceux de Michel-Ange et de quelques autres Florentins, Andréa del Sarto, Rosso, etc., puis ceux de Jules Romain, conservent de la fermeté. — Toutefois, si les formes sont moins arrêtées et creusées, elles sont peut-être plus enveloppées. On s'efforce de donner une idée d'ensemble plutôt que de rendre les détails.

Le choix des procédés a tout naturellement suivi les mêmes fluctuations. La mine d'argent a complètement disparu; la plume perd de sa faveur; par contre, le lavis à l'encre de Chine ou à la sépia, la sanguine, le fusain et la pierre d'Italie font fureur. On en varie d'ailleurs à l'infini la composition, en leur associant le bistre et d'autres teintes. Il faut signaler également la vogue dont commencent à jouir les dessins aux trois crayons, peu goûtés jusqu'alors".

La sanguine a pour adeptes Michel-Ange, Andréa del Sarto, le Corrège, le Parmesan, le Primatice, qui la relèvent toutefois de temps en temps par des rehauts blancs. La pierre noire est le procédé de prédilection de Sebastiano del Piombo et de Daniel de Volterra. Jules Romain et Rosso se servent d'habitude de la plume, à laquelle ils associent des rehauts; c'est la plume également que le Titien préfère. Quant à Véronèse, il a un faible pour le lavis à l'encre de Chine et les rehauts blancs, sur un papier bleuâtre teinté de gris, d'un effet peu heureux.

Les dessins de Michel-Ange méritent une étude à part, car le Buonarroti ne s'est pas seulement servi de ce procédé pour préparer ses statues ou ses fresques; il n'a pas seulement envisagé le fusain ou la sanguine comme un intermédiaire entre la conception première d'un sujet et l'interprétation de ce sujet au moyen de la peinture ou de la sculpture : il a aussi considéré le dessin

1. Ne nous dissimulons pas que, déjà dans les dessins de la dernière manière de Raphaël, on trouve de ces conformations de têtes défectueuses, de ces bouches indiquées par un petit trait sans caractère. Tel est le Saint Paul dans le dessin du Louvre connu sous le titre des Cinq Saints.

2. On raconte que telle était la facilité de production de Luca Cambiaso, que ses dessins s'amoncelaient en tas dans un coin de son atelier et que sa femme et sa servante y puisaient sans scrupule pour allumer le feu.

Cependant dès lors on commençait à collectionner des dessins, témoin Vasari, dont le Libro di disegni réunit tant de documents précieux.

3. Cellini mentionne le dessin au charbon, le dessin au crayon blanc (« biacca »), à la plume, à la pierre noire (« matita »), à la sanguine (« una pietra rossa et nera... lapis amatita »). Ce dernier procédé, ajoute-t-il, a été inventé de nos jours. Il indique la manière de laver ces dessins avec un pinceau trempé dans l'encre. Du dessin à la mine d'argent, il n'est plus question. (/ Trattati, édit. Milanesi, p. 2l5.)

comme un but, et a pensé qu'il pouvait produire des œuvres distinctes, formant par elles-mêmes un tout complet. La plume, le fusain ou la pierre d'Italie, la sanguine1, tels sont ses trois procédés favoris. La mine d'argent, si chère aux Primitifs, ne lui aurait pas permis de donner assez de relief à ses figures, et il semble n'en avoir jamais lait usage. D'autre part, le lavis ou l'aquarelle lui eussent pris trop de temps ; ils se seraient mal accordés avec son style si sobre et si concis.

Parmi les têtes d'étude de Michel -Ange (les collections les plus riches en dessins du maître sont le Louvre, le Musée des Offices, l'Albertine de Vienne, le Musée Britannique, l'Université d'Oxford et le Cabinet de la Reine à Windsor), on admire tour à tour des physionomies pleines de mélancolie ou pleines de fierté, dont chacune traduit à sa manière quelque grande passion. Cette interprétation est si forte, si décisive, que nous avons de la peine à nous figurer la Frayeur, par exemple, comme l'Orgueil ou la Tristesse, sous des traits autres que ceux que Michel-Ange leur a donnés.

Lorsqu'il n'obéissait pas à la préoccupation du modelé, Michel-Ange traçait ses dessins d'une plume ferme et brutale, fièrc et presque sauvage : il est là tout entier, convaincu et hautain, sacrifiant le détail à l'ensemble, l'analyse à la synthèse.

Constatons à ce sujet l'antagonisme entre son tempérament et celui de Raphaël : ce dernier a perdu des années en tâtonnements; il a eu plusieurs manières consécutives ; à de certains moments, il a même sacrifié presque simultanément, dans des ouvrages exécutés à peu de semaines d'intervalle, à la manière ombrienne et à la manière florentine. Michel-Ange, au contraire, a affirmé dès le principe son opiniâtreté sublime.

Ces dessins si expressifs ont cependant quelque chose de saccadé : ils s'imposent à l'esprit, mais ne le charment pas, ne le reposent pas, comme les purs et suaves dessins de Léonard de Vinci et de Raphaël, si admirablement rythmés et traités avec tant d'amour. On ne s'aperçoit que trop que Michel-Ange est pressé d'arriver à ses fins, qu'il fait courir sa plume pour terminer plus tôt, qu'il ménage ses traits comme un ouvrier économe ménage la matière première. Il voudrait pouvoir tout dire avec un simple contour, et parfois il y réussit; nul n'a condensé plus de volonté ni mis plus de mouvement dans des figures moins chargées de travail.

Despotique et excessif en tout, poussant l'expression des sentiments aux dernières limites du pathétique, et restreignant par contre l'exécution aux moyens les plus élémentaires, le Buonarroti a réalisé des tours de force dans ses dessins comme dans ses fresques et ses statues.

Parmi les autres Florentins qui cultivèrent le dessin avec le1 plus d'ap-

I. D'après Portheim, Michel-Ange n'employa la sanguine qu'à partir de 1504. (Repertorium 1889, p. 145.)

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