I. Voyage en Italie, t. I, p
Rappelons aussi le beau sonnet de Théophile Gautier dans les Cariatides. :
Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange, La chapelle Sixtine et le grand Jugement ; Je restai stupéfait à ce spectacle étrange Et me sentis ployer sous mon étonnement.
Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
Des faces de lion avec des cols de bœuf,
Des chairs comme du marbre et des musculatures
Figure décorative, par Michel-Ange.
(Chapelle Sixtine.)
sionnables, proclame les sentiments qui l'agitent, augmentant ainsi l'illusion de la sincérité.
Exalter les plus généreuses qualités du cœur, les plus hautes facultés de l'esprit, tel a été le dessein de Michel-Ange. Ainsi envisagées, les fresques de la voûte de la chapelle Sixtine sont plus que des miracles de l'art : elles constituent le plus éloquent enseignement moral qu'il soit possible de donner ; la passion du vrai ou du bien y éclate avec autant de puissance que celle du beau.
Il faut le proclamer bien haut : des pages pareilles ne sont pas seulement un sujet d'admiration pour les contemporains et pour la postérité, elles sont également l'arsenal dans lequel, vingt, trente générations d'artistes puiseront à pleines mains, tant sont grandes la variété et la richesse des problèmes résolus par le maître.
L'historique du second grand cycle pictural dont Michel-Ange enrichit la chapelle Sixtine a été retracé ci-dessus (p. 404) '. Il ne reste ici qu'à analyser la composition même.
Dans le Jugement dernier, Michel-Ange s'est plus préoccupé d'éblouir ses confrères les artistes par des attitudes hardies, par des tours de force, que d'éveiller chez les fidèles les sen-
A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
Rien ne pèse sur eux, ni coupoles ni voûtes, Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts ; La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes ; Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts ?
C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide : Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos ; Sous un entablement, jamais Cariatide Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
Figure décorative, par Michel-Ange.
(Chapelle Sixtine.)
1. Commencé avant la mort de Clément VII, le Jugement dernier était terminé en 1641, au
timents si graves auxquels peut donner lieu la scène du Jugement dernier, fin et couronnement de toutes les existences terrestres. Ce sont les variations d'un dessinateur consommé sur un thème qui admet toutes les audaces, tous les excès : ce n'est pas l'œuvre d'un croyant convaincu, ayant, avec l'horreur des crimes qui trouvent leur châtiment dans l'enfer, la foi dans les joies saintes du paradis. En un mot, le poète ici s'est montré inférieur au peintre, et surtout à l'anatomiste.
Et puis il n'y a de place que pour la terreur, non pour l'espérance. On chercherait en vain la Jérusalem céleste, avec ses remparts ornés de gemmes, ses jardins toujours en fleurs.
La pauvre humanité, si malheureuse ici-bas, doit encore affronter des épreuves plus terribles au delà du tombeau : quel est le juste qui ne se sent pas défaillir devant cet appareil de la justice inexorable (« quis coram te sustinebit ») ? Une conscience pure ne suffit pas devant ce juge altéré de vengeance. Et même, une fois admis au nombre des élus, le Paradis de Michel-Ange n'est pas fait pour tenter. Le maître a repris ici ce qu'il y avait de plus sombre dans les tendances pessimistes du christianisme, qui considère le mal et le péché comme les
bout de huit ans. — L'artiste comptait près de soixante ans lorsqu'il entreprit cette tâche gigantesque. Il fut un instant question de confier l'interprétation des cartons à Sebastiano del Piombo, qui voulut se servir de la peinture à l'huile. C'est à cette occasion que Michel-Ange prononça la fameuse parole : « La peinture à l'huile est un art bon pour les femmes. » (Voy. p. 460-461).
D'assez nombreuses études préparatoires du Jugement dernier sont parvenues jusqu'à nous ; on manque néanmoins d'informations sur la genèse de la composition. Quelles phases celle-ci traversa-t-elle avant de revêtir sa forme actuelle ? Michel-Ange l'arrêta-t-il dès le début dans ses lignes générales, ou bien essaya-t-il successivement une longue série de combinaisons, comme Raphaël le fit pour la Dispute du Saint-Sacrement} Mystère.
Voici, d'autre part, quelques notes sur les vicissitudes par lesquelles le chef-d'œuvre a passé depuis son achèvement. Quoique conçu dans une donnée profondément religieuse, le Jugement dernier souleva, avant même qu'il fût terminé, un certain nombre de critiques, qui prouvaient combien les idées tendaient à s'assombrir, et quelle orthodoxie étroite était sur le point de se substituer à l'ancienne tolérance, cette conquête, enviable entre toutes, de la Première Renaissance. (Voy. p. 40-42.) Le maître de cérémonies pontifical, Biagio de Césène, choqué de la profusion des figures nues, déclara que le Jugement dernier convenait plutôt à la décoration de chambres de bains ou de cabarets qu'à la chapelle du souverain pontife. (« Opéra da stufe o d'osterie. ») Pour le punir, Michel-Ange le plaça dans l'enfer sous les traits de Minos, avec une queue qui s'enroule autour du corps. On raconte que le malheureux maître de cérémonies se plaignit au pape; mais celui-ci répondit que son pouvoir allait bien jusqu'à faire sortir du purgatoire, mais non jusqu'à faire sortir de l'enfer. Plus tard, le fanatique pape Paul IV songea à faire effacer cette page qui éveillait de plus en plus de scrupules. Ceux-ci acquirent une telle intensité, que le pape dut demander à Michel-Ange de faire disparaître lui-même les nudités trop choquantes. Sur les refus de l'artiste, Daniel Ricciarelli de Volterra se chargea de cette besogne ingrate, à laquelle il consacra plusieurs années et qui lui valut le surnom de faiseur de culottes : « braghettano ». La refonte fut terminée par Girolamo de Fano. Au siècle dernier, le Jugement dernier fut de nouveau repeint en grande partie. Il convient, en conséquence, de ne pas trop insister sur le coloris, aux teintes de plomb, car, s'il a été obscurci par la fumée des cierges, il a aussi été altéré par les restaurateurs. Voy. la notice jointe à l'excellente gravure sur bois du Jugement dernier récemment publiée par M. Chapon.