LES PEINTRES SIENNOIS
Je ne crains pas de le proclamer ici : on n'aura rendu justice à ce maître que du jour où on l'aura rangé près du Corrège, immédiatement à côté de lui : l'incomparable suavité de son style, non moins que les lacunes de son talent, font de lui l'émule de celui que l'on a appelé le peintre des Grâces.
Autour de Sodoma gravite une pléiade de maîtres intéressants plutôt que brillants, qui s'efforcent d'unir à la ferveur des anciens Siennois les ressources de mise en scène dont dispose l'ère nouvelle (voy. t. II, p. 688).
Le plus âgé parmi eux, Bernardino Fungai (iqôo-ôiô), sacrifie tour à tour aux enseignements de ses prédécesseurs siennois , à ceux des Ombriens et à ceux des Florentins. A la recherche de la beauté dans les types il allie un vil sentiment du paysage. Ses compositions, qui ne sortent pas du cycle religieux (le Couronnement de la Vierge, dans Téglise des « Servi », de i5oo, et dans
La Vierge au Donateur, par Bald. Peruzzi. (Église de la « Pace » à Rome.)
l'église de Fontegiusta; la Madone avec des saints, de i5ii, dans l'église du « Carminé »; la Madone sur un trône, à l'Académie des Beaux- Arts, avec la date i5i2, etc.), respirent le recueillement et témoignent de sérieuses connaissances techniques.
Giacomo Pacchiarotti (né en 1474, mort après 1640) s'est surtout fait connaître par sa turbulence (voy. p. 57)'. En tant que peintre, il a subi les influences les plus diverses, parmi lesquelles toutefois celles des quattrocentistes dominent. Sa Visitation, à l'Académie des Beaux-Arts de Florence, fait penser à Dom. Ghirlandajo : c'est une composition sans air, peuplée de figures sans liberté et en même temps sans expression. Le motif le plus curieux est l'arc de triomphe du fond, avec ses chevaux qui semblent procéder du fiimeux quadrige de la basilique de Saint-Marc à Venise. Son Ascension , à l'Académie de Sienne, abonde en raccourcis à la fois timides et ambitieux, sentant leur Melozzo da Forli et leur Signorelli. Quoique très
1. Bibl. : De Angelis, Elog'w storico ai Giacomo Pacchiarotti . Sienne, 1822.
écrite, cette peinture représente une collection de formules plutôt qu'elle n'est une page vivante ou émue.
Girolamo del Pacchia (né en 1477, mort vers 1 535), qu'on a souvent confondu avec Giacomo Pacchiarotti, procède à la fois de Fra Bartolommeo, de Sodoma et d'Andréa del Sarto. Coloriste habile — il avait été à bonne école, — il sait également faire valoir les droits du sentiment et de la poésie. Plus d'une de ses compositions respire la ferveur ou la tendresse.
Son chef-d'œuvre, les fresques de l'oratoire supérieur de la confrérie de Saint-Bernardin, charme par la sincérité, non moins que par l'élégance. L'Ange
de Y Annonciation , dans un encadrement de grotesques, est une figure très nourrie et cependant pleine de suavité. La Naissance de la Vierge, qui évoque le souvenir de la fresque d'Andréa del Sarto (voy. p. 5o5), abonde en motifs séduisants, en jolis airs de tête; dans les draperies toutefois la recherche de l'ampleur confine à la lourdeur.
A la Pinacothèque de Munich, le Saint Bernardin de Pacchia révèle, malgré sa facture encore si précise, la recherche de la beauté dans les têtes, tandis que la Madone torme comme un compromis entre Raphaël et Sodoma.
Portrait de Beccafumi.
(D'après la gravure publiée
par Vasari.) Baldassare Peruzzi, l'illustre architecte (vo)'. p. 33 1 -
334) ', s'est conquis comme peintre aussi un rang distingué. Tributaire au début de Pinturicchio et de Sodoma, quelque inconciliables que paraissent les principes de ces deux maîtres , il compléta son éducation à Rome, où il eut plus d'une fois l'honneur de travailler aux côtés de son ami Raphaël : dans les Stances du Vatican, à la Farnésine, dans l'église de la Pace. Un de ses premiers ouvrages, les cartons destinés aux mosaïques de Santa Croce in Gerusalemme (i5o8), révèle déjà cette tendance à la mièvrerie, qui sera comme la signature du maître. Un peu plus tard, Peruzzi exécuta les trompe-Pœil de la voûte de la salle de la Galatée, à la Farnésine, ainsi que la perspective peinte de la grande salle de l'étage supérieur. Parmi ses autres compositions monumentales, rappelons encore les Scènes de l'Histoire romaine, peintes au Capitole.
Les fresques de l'église de Santa Maria délia Pace nous montrent le maître sous son jour le plus brillant : dans la Vierge au Donateur de la chapelle Ponzetti (i5i6), il semble avoir pris à Léonard son sourire attristé. Nul doute que ce
1. Bibl. : Voy. ci-dessus, p. 33 1. — Frizzoni, Dl atcune Opère di disegno da rivendicare al loro autore... Baldassare Peruj^i. Rome, 1871 (extr. du Buonarroti). — Le même, Arte italiana del Rinascimento, p. 189-224.
PERUZZI ET BECCAFUMI.
DOO
soit à travers Sodoma que l'influence du chef de l'École lombarde s'est frayé un chemin jusqu'à Peruzzi. La grâce ici n'exclut pas la fermeté. La Présentation de la Vierge au temple, peinte dans la même église, est moins heureuse : l'action principale disparaît derrière toutes sortes de motifs parasites, plutôt cherchés que trouvés; disons mieux, l'action ne brille que par sa nullité. Peruzzi y a réuni et des personnages au type plus ou moins bizarre, étrangers les uns aux autres , et des chevaux, et surtout une collection de spécimens d'architecture d'un goût douteux (le palais de gauche contient déjà les colonnes à bossages, qui se développeront plus tard sur la façade postérieure du palais Pitti).
V Adoration des Mages, à la National Gallery, est une composition riche de peutêtre quarante ou cinquante figures, et qui abonde en motifs hardis, sinon pittoresques. On a peine à y reconnaître le sage et pur imitateur de Raphaël. Peruzzi, porté par son tempérament à la sobriété et à la distinction, a voulu montrer qu'il pouvait à la rigueur déployer de la fougue, notamment dans ses chevaux, qui semblent procéder de ceux de la Bataille de Constantin.
Un des retables exécutés par Peruzzi pour sa patrie adoptive, Sienne, Y Apparition de la Vierge à l'empereur Auguste (église de Fontegiusta), pèche à la fois par l'invention et par le sentiment : rien de moins sympathique que ces personnages debout les uns à côté des autres dans les attitudes les plus guindées.
Peruzzi, qui excellait dans la peinture des décors de théâtre (t. II, p. 36), ainsi que dans celle des façades, n'a créé que peu de tableaux de chevalet, et encore ceux-ci ne sont-ils pas des plus importants : sa Sainte Famille du palais Pitti manque véritablement trop d'accent.
Sainte Catherine recevant les stigmates, par Beccatumi. (Académie de Sienne.)
Michelangelo Ansclmi, ou Michel-Ange de Lucques (iqgi-iSSq?), s'inspire
également de Sodoma, dont il combine les enseignements avec ceux du Corrège, voire du Parmesan. Sa Vierge glorieuse, du Louvre, a pour elle un coloris relativement nuancé, varié et brillant, sauf dans les tons rouges, qui sont trop vifs, mais les expressions y sont pauvres. C'est une de ces pages faciles et débauchées dans lesquelles se plaisaient dès lors les décadents.
Le dernier représentant émérite de l'École siennoise, Domenico Meccherino, surnommé Beccatumi ( 1 486-1 55 1), à la fois peintre, mosaïste, graveur et sculpteur, doit l'immortalité à ses cartons pour le pavement du Dôme de Sienne. Disciple des Ombriens, puis de Raphaël et de Michel-Ange, dont il étudia les œuvres à Rome même, il ne dédaignait pas à l'occasion de s'inspirer de son concitoyen Sodoma. Ses intentions sont des plus louables : dans ses cartons pour le pavement (à l'Académie de Sienne; plusieurs études préparatoires à l'École des Beaux-Arts de Paris), il s'efforce de simplifier, de résumer l'action en deux ou trois figures; mais ces figures n'ont plus la vie immanente; elles sont amples jusqu'à la boursouflure. Ailleurs, dans ses tableaux de chevalet (Sainte Famille du palais Pitti), Beccafumi imite trop servilement Raphaël. Le trait commun à la plupart de ses productions, c'est la rondeur, pour ne pas dire la banalité. Rarement il a rencontré une note plus émue, plus vibrante ; mais alors du moins il s'est élevé très haut, comme dans sa Sainte Catherine recevant les stigmates, à l'Académie de Sienne : autant il a mis de conviction et de majesté dans les deux saints qui encadrent la composition, autant il a mis de ferveur, d'élan, dans la sainte contemplant l'apparition divine. En laveur d'une telle page , il faut savoir faire preuve d'indulgence.
Médaillon sculpté sur l'autel de sainte Agathe. (Cathédrale de Vérone.)
Les Attributs de Diane, par le Corrège. (Couvent de Saint-Paul à Parme.)