Sismondi, t. XVI, p
LA MORALE ET LES ARTISTES. 5g
florentins : elle se rattachait intimement au développement des facultés critiques. Le sculpteur Baccio Bandinelli conquit en cet art la plus déplorable célébrité. Ses confrères et compatriotes, Salviati, Solosmeo, Battista del Tasso, Jacone, ne valaient guère mieux. Michel-Ange lui-même ne savait pas retenir un bon ou plutôt un méchant mot; ses impertinences firent fortune.
Mais les artistes florentins ne se contentaient pas d'abuser de la causticité et du dénigrement : leur malignité se traduisait en manœuvres de toutes sortes. Tantôt c'étaient les preuves si manifestes de mauvaise volonté prodiguées par Andréa del Sarto à son élève Pontormo; tantôt la coalition formée par les peintres florentins pour empêcher Vasari, à la veille de l'entrée de Charles-Quint, de trouver ne fût-ce qu'un seul auxiliaire pour achever les travaux qui lui avaient été confiés en vue de cette solennité. Les artistes fixés à Bologne n'avaient rien à envier sous ce rapport à leurs confrères florentins : Bart. da Bagnacavallo, Amico Aspertini, Gir. da Codignola, Inn. d'Imola se jalousaient et se haïssaient mortellement.
Nous avons fait la part de la dépravation et de la criminalité. En statisticiens impartiaux, opposons maintenant à tant de manifestations de la vanité, de la cupidité, de l'esprit de vengeance, de la dissolution sous toutes ses formes, le spectacle d'existences calmes, honnêtes, désintéressées, dignes d'être recommandées comme modèles. Le monde artiste, malgré ses tendances fâcheuses, encouragées par l'engouement public, nous offre à profusion les exemples que nous cherchons.
A Florence même, quoique ce milieu fût tout particulièrement corrompu, les natures véritablement sympathiques formaient pour le moins une imposante minorité : le sculpteur Rustici, aussi sage que bon, le peintre Pontormo, aussi modeste et désintéressé que fantasque, Vasari, la bienveillance personnifiée, ont droit à toute notre estime, de même que l'architecte Battista da San Gallo, qui légua toute sa fortune à une confrérie de Rome, à charge de faire imprimer un Vitruve qu'il avait enrichi de notes. Arrêtons-nous un instant devant cet original de Pontormo : sa vie abonde en traits touchants autant que bizarres : invité par Cosme de Médicis à fixer la rémunération qui lui revenait pour un de ses ouvrages, il réclama juste la somme qui lui était nécessaire pour dégager son manteau, et le duc eut toutes les peines du monde à lui foire accepter une pension. Sa table et ses vêtements étaient d'une simplicité excessive; il vivait seul et préparait lui-même ses aliments; on ne pouvait pénétrer dans sa chambre que par un escalier qu'il tirait à lui une fois entré. Dans ses dernières années seulement, il accepta les soins d'un élève, auquel il prodigua en échange tous ses secrets.
Et si nous nous attachons au plus glorieux des artistes florentins, que de hautes vertus ne trouvons-nous pas chez Michel-Ange : le désintéressement, le sentiment de la dignité, le culte de la justice, le patriotisme! Sans son
6o HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
pessimisme et sa causticité, cet Alceste du xvic siècle eût été un caractère accompli.
Plus encore que chez les artistes de l'Italie centrale, les exemples de vertu ou de noblesse abondent chez ceux du nord. Quelle belle et grave figure que celle de l'architecte véronais Michèle San Michcli : libéral et obligeant outre mesure, laissant ses amis aussi maîtres de sa fortune qu'il l'était lui-même! Vasari cite un trait qui prouve son extrême délicatesse. Lorsqu'il prit congé de lui à Venise, Michèle lui dit : « Je veux que vous sachiez, messire Giorgio, que dans ma jeunesse j'eus une liaison, à Monte-Fiascone, avec la femme d'un marbrier. Cette pauvre femme est restée veuve avec une fille en âge d'être mariée, dont elle prétend que je suis le père; je n'en crois rien; cependant portez-lui ces cinquante écus d'or et donnez-les-lui de ma part pour l'amour de Dieu, afin qu'elle établisse convenablement sa fille. » Vasari s'acquitta consciencieusement de la commission, et, bien que la bonne femme lui confessât librement que sa fille ne devait point le jour à Michèle, il lui remit les cinquante écus. Ajoutons que plus d'une fois la république de Venise voulut augmenter le traitement de San Micheli, mais il refusa toujours, en conjurant le Sénat de reporter ses bienfaits sur ses neveux.
Un autre artiste véronais, le graveur en pierres fines Matteo del Nassaro, fit preuve de non moins de désintéressement. Ayant reçu d'un baron des offres mesquines pour un camée que celui-ci lui avait commandé, il le pria d'accepter ce joyau en don. Le baron refusa et renouvela ses propositions dérisoires : alors l'artiste, hors de lui, saisit un marteau et brisa le camée.
Particulièrement digne et sereine était l'existence que menaient les artistes vénitiens : c'étaient des « galantuomini » dans toute la force du terme. Assurément, en certaines compétitions, ils faisaient preuve d'une extrême vivacité (rivalité entre Giorgione et le Titien, pendant qu'ils travaillaient aux fresques du Fondaco dei Tedeschi; entre le Titien et Jean Bellin, au sujet d'une des charges du même Fondaco; entre le Titien et Pordenone, en Ô27, etc.') : mais jamais ils ne s'abaissèrent aux procédés déloyaux des Florentins.
Dans la vie privée, même élévation de sentiments : les biographies de trois grands peintres, le Titien, Paul Véronèse et le Tintoret, abondent en traits faits pour leur concilier toute notre estime.
Pénétrons dans la maison où le Titien s'installa en i53i, la « Ca Grande », à Biri Grande, paroisse de San Casciano. C'était une construction relativement modeste, dont le rez-de-chaussée était loué à divers locataires (probablement des commerçants); le peintre occupait le premier étage, composé d'un grand atelier auquel on accédait, à travers un jardin, par un escalier extérieur, puis un second étage". Comparée aux palais que se construisaient
1. Molmenti, la Storia di Vene^ia nella vita ùrivata, p. 206-207.