VÉNUS PORTÉE PAR LES AMOURS, PAR LE CORRÈGE. (MUSÉE DU LOUVRE
les plus gracieuses, évoquer les impressions les plus exquises — des impressions véritablement musicales, — qu'il ait été donné à un peintre de concevoir !
Aucun maître italien ne voyagea moins que le Corrège : Parme, située à peu de lieues de Correggio, Modène, Plaisance, où il admira le chef-d'œuvre de Raphaël, la Vierge de Saint Sixte, qui lui arracha le cri : « Anch' io sono pittore ! », et très probablement Mantoue, telles furent les limites extrêmes de ses pérégrinations. Il ne connut donc pas de visu les merveilles laissées à Rome par Michel-Ange et par Raphaël. Du moins s'appliqua-t-il à les étudier, soit dans des copies, soit dans des gravures; il prit à l'un sa recherche de la grâce, à l'autre sa recherche du mouvement.
Nul doute que Léonard de Vinci n'ait de son côté exercé une influence profonde sur le jeune peintre de Correggio. Mais où celui-ci a-t-il eu l'occasion d'étudier les productions de l'auteur de la Cène ? Le mieux informé de ses biographes, Julius Meyer, se montre fort perplexe à cet égard. Or nous savons aujourd'hui que Léonard peignit pour Isabelle de Mantoue le portrait de cette princesse et une Vierge aux fuseaux. Voilà le contact établi: Mantoue aura mis le Corrège en présence et de Mantegna et de Léonard. Comme ce dernier, le Corrège professa le culte de la forme enveloppée et caressée ; comme lui, il s'attacha au clair-obscur; comme lui, il substitua à la peinture dessinée, je veux dire aux contours trop écrits, la peinture peinte, les formes noyées dans la lumière. On peut hardiment affirmer qu'aucun autre maître , pas même Raphaël, ne réussit à modeler avec une telle perfection, à traduire sur la toile avec tant de délicatesse les beautés du corps humain. On retrouve en outre chez le Corrège quelques types de l'école de Léonard : examinez, dans la Léda du Musée de Berlin, la jeune femme qui regarde en riant ses compagnes, vous reconnaîtrez sans peine la sœur de la Vierge d'Andréa Solario, au Musée du Louvre : ce nez droit et fort, cette bouche un peu grande, moitié souriante, moitié railleuse, et ces yeux qui pétillent d'esprit.
Étudions à leur tour les rapports du chel de l'École de Parme avec les Écoles florentine et romaine.
Les raccourcis du Corrège sont généralement trop compliqués, non seulement dans les fresques de Parme, mais encore dans la fameuse Nuit du Musée de Dresde. Il faut, pour reconnaître à qui appartient tel bras, telle jambe, se livrer à un véritable travail d'analyse. Il est difficile, devant la coupole de l'église Saint-Jean, de croire que le Corrège n'a pas connu les fresques de Michel- Ange : ce sont les mêmes attitudes si hardies, les mêmes essaims d'anges portant le Père éternel. Comme chez le peintre de la Sixtine, les apôtres, presque tous nus, rappellent plutôt les dieux de l'Olympe que les disciples du Christ, de même que les anges sont des éphèbes plutôt que des enfants.
Les pérégrinations du jeune artiste ne furent pas de longue durée : dès 1 5 1 4 il était de retour à Correggio. Y travailla-t-il à la décoration du palais des Sei-
E. iMuntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance. 72
gneurs ? On l'a affirmé, mais sans preuves, j'ajouterai sans présomptions. En 1 5 1 7, il se trouvait à Albinea, dans le voisinage de Reggio, occupé à peindre un retable pour l'église de cette petite cité1.
Dans les galeries publiques ou les collections particulières, un certain nombre de tableaux passent pour des oeuvres de la jeunesse du Corrège, sans que les critiques aient réussi à se mettre d'accord sur leur authenticité. Le Repos en Egypte, au Musée des Offices, composition encore assez lourde et embarrassée, sans netteté dans l'ordonnance, sans liberté dans les attitudes, montre du moins déjà la touche grasse et « pastosa » qui distingue le maître (dans la « Madonna alla Seodella », du Musée de Parme, le Corrège a repris le même motif, mais avec infiniment plus de liberté et d'éclat).
Avec le retable de Saint-François (au Musée de Dresde), nous sortons du domaine des hypothèses pour entrer dans celui de l'histoire : on sait de source certaine que ce tableau a été peint en 1 5 1 4— 1 5 1 5 . C'est donc le premier ouvrage authentique, à date certaine, du Corrège. Constatons que dès cette époque l'artiste était assez haut coté pour que les marguilliers de l'église Saint-François de Correggio, à qui le retable était destiné, lui payassent son retable 100 ducats, quelque chose comme 5 000 francs.
Les historiens d'art qui ont la manie des classifications rangent le Corrège parmi les représentants de l'Ecole ferraro-bolonaise : fausse si l'on considère l'ensemble de son œuvre, cette attribution ne peut se soutenir que pour le retable de Saint-François. L'ordonnance de ce premier chef-d'œuvre, ainsi que ses types, tiennent en effet le milieu entre Cosimo Tura, l'un des fondateurs de la primitive Ecole de Ferrare, et Francia, le chef de la primitive Ecole de Bologne. Le motif architectural choisi pour encadrer la composition, — des colonnes antiques, — la petite frise se développant sur le soubassement du trône de la Vierge, et ce qu'il y a d'un peu apprêté dans les figures, autant de réminiscences de Tura. Les types, au contraire, encore un peu doucereux, procèdent de Francia. Remarquons notamment le mouvement de sainte Catherine levant la tête, en découvrant le bas des mâchoires et en roulant les yeux comme une tourterelle : c'est une des attitudes favorites du Pérugin, mais vue à travers son imitateur, Francia. Bref, si dans cet ouvrage, élégant, joli, coquet, le jeune artiste fait déjà preuve d'une grande habileté, il n'annonce pas encore l'originalité, la grâce libre et souveraine, qui deviendront sa marque distinctive. Ainsi qu'un nageur peu exercé, il s'accroche aux broussailles du rivage, au lieu de se lancer hardiment au milieu des flots. Dans aucun autre de ses tableaux, les accessoires, les enjolivures (le trône supporté par les deux anges), l'encadrement architectural, ne jouent un si grand rôle.
L'année 1 5l 7 semble avoir vu naître le Mariage mystique de sainte Catherine