L'ECOLE VENITIENNE
Jacopo de' Barbari, qui, cédant à des affinités électives, s'établissait à Nuremberg d'abord , dans les Flandres ensuite ; tantôt enfin Albert Durer, qui tentait la fortune dans la cité des Doges. Si l'on tient en outre compte de l'importation des tableaux flamands (le catalogue connu sous le nom d'Anonyme de Morelli en enregistre un grand nombre), de l'importation des tapisseries flamandes, des gravures allemandes, on s'expliquera sans peine la multiplicité des analogies entre l'École vénitienne et les Écoles du Nord, la passion de la première pour la couleur et son goût, non moins accusé, pour un réalisme qui n'excluait pas le mysticisme (voy. t. I, p. 332-33g; t. II, p. 179- 180, et ci-dessus, p. 167).
C'est à ces influences du Nord qu'il faut tout d'abord faire honneur des progrès réalisés par les Vénitiens dans l'art du portrait : plus d'une des effigies peintes par Antonello de Messine- ou les Bellini mériterait d'être signée de Thierry Bouts, de Memling ou de Hugo van der Goes : même précision et même vigueur.
Dans la peinture d'histoire ou la peinture de genre, les réminiscences flamandes ne sont pas moins sensibles. Le chef-d'œuvre de Carpaccio, l'Histoire de sainte Ursule, pourrait tout aussi bien avoir été peint à Bruges qu'à Venise. Giorgione lui-même, le novateur par excellence, a parfois rendu hommage aux Flamands. On en jugera par ce trait : Jean van Eyck avait peint pour le cardinal Octavien un Bain de femmes, dans lequel, à l'aide d'un miroir réfléchissant son image, il avait montré une des baigneuses à la fois de face et de dos. Or, qu'entreprit Giorgione? De peindre une figure nue entre deux miroirs et une fontaine , de telle sorte qu'elle se montrât dans le tableau de dos , dans la fontaine de face et dans les miroirs de profil. Les données du problème ne sontelles pas identiques ?
Mais il y avait autre chose encore que les relations fortuites créées par le commerce dans ces analogies entre la peinture flamande et la peinture vénitienne. A Venise, Taine l'a démontré dans ses pages étincelantes sur la cité des Doges, le sens de la vision rencontre un autre monde : « Au lieu des teintes fortes, nettes, sèches, des terrains solides, c'est un miroitement, un amollissement, un éclat incessant de teintes fondues, qui font un second ciel aussi lumineux, mais plus divers, plus changeant, plus riche et plus intense que l'autre, formé de tons superposés dont l'alliance est une harmonie. » Ce n'est point, à coup sûr, un effet du hasard si à Venise, à Bruges ou à Amsterdam les peintres ont vu de même : ici , la couleur éblouissante du Midi , là les brumes lumineuses du Nord.
Autant le milieu vénitien se prêtait à l'assimilation des influences du Nord, dont il ne devait d'ailleurs pas tarder à corriger la vulgarité en y substituant la distinction et l'ampleur, autant il se montrait rélractaire à la propagande classique. De tout temps Venise manqua de cette solide et généreuse éducation sur laquelle s'appuyait la civilisation du reste de l'Italie. Point d'université (le centre
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universitaire le plus rapproché se trouvait à Padoue), point d'encouragements officiels en faveur des sciences ou des lettres, de l'humanisme en un mot. Quoique Pétrarque et Bessarion eussent légué à la République vénitienne leurs précieuses collections de manuscrits; quoique Cosme de Médicis l'eût dotée d'une superbe bibliothèque, construite sur les plans de Michelozzo; quoique rimprimerie y eût pris rapidement le plus brillant essor : à peine si quelques patriciens se livraient à l'étude en guise de délassement. Aux approches du xvic siècle seulement, le Florentin Aide Manuce et Bembo provoquèrent une certaine agitation. A vrai dire, l'incarnation par excellence de la littérature vénitienne — cette littérature si frivole — fut l'éclatante et odieuse figure de l'Arétin, écrivain éminent et exploiteur non moins insigne, qui, avec ses pamphlets, battait monnaie sur les potentats ou les grands seigneurs de l'Europe entière.
Dans son ingénieuse et suggestive étude sur Averroès et l'averroïsme, Renan affirme que la renaissance des lettres grecques ne fut pas étrangère à l'essor de l'École vénitienne : tandis que l'hellénisme, déclare-t-il, se manifestait à Florence par un retour vers Platon, il s'annonçait à Padoue, à Venise et dans le nord de l'Italie par le retour au texte vrai d'Aristote. Et plus loin il ajoute que l'art vénitien, « fidèle à ces prémisses, se distingue non par la recherche de l'idéal, mais par la fermeté de l'action ». Il semblerait effectivement que nulle cité ne dût mieux se prêter à l'essor des facultés critiques. Venise était le dernier asile de la liberté de penser. Les presses des Aide, des Giunti, déirayaient d'in-octavo le reste de l'Italie, on serait tenté de dire le reste du monde. Nulle part ailleurs l'Inquisition n'eut à compter avec une résistance aussi opiniâtre. Au nom des droits imprescriptibles de la pensée, l'Arétin y trouvait un refuge au même titre que Fra Paolo Sarpi, l'audacieux historien du concile de Trente. Mais, malgré mon admiration pour l'illustre érudit et penseur, il m'est difficile de m'associer à ses conclusions. Ce qui dominait dans l'esprit des Vénitiens, abstraction faite de l'énergie qu'ils apportaient dans leurs entreprises politiques ou commerciales, c'étaient la mollesse et l'indolence; et, de même, ce qui domine dans leurs œuvres d'art, c'est tantôt le lyrisme, tantôt la fantaisie. Rien de plus flottant d'ordinaire que l'action dans les compositions soit du xvc, soit du xvie siècle; chez les peintres de l'Ecole de Murano aussi bien que chez Jean Bellin, elle pèche régulièrement par l'indécision ou même par l'invraisemblance. Ces maîtres se plaisent à juxtaposer des personnages plus ou moins graves, sans chercher à les relier à l'aide d'une donnée commune, d'un mutuel intérêt. Mais si nous nous attachons aux œuvres de Giorgione, des Palma, des Bonifazio, c'est encore bien pis : nous nous trouvons en face d'impressionnistes, étrangers à tout ce qui constitue la vie réelle ou l'observation objective.
Proclamons-le hautement : pour triompher de l'hostilité ou de l'indifférence à l'égard des leçons de l'antiquité, ces leçons qui se traduisaient partout par la fermeté et la précision, il eût fallu l'intervention d'un artiste de génie tel que Mantegna. Quant aux frères Bellini, leur idéal était bien ailleurs.