Ibid., t. II, p
vivait guère que de fruits, il aimait, d'autre part, le commerce des femmes de la même passion que l'architecture et la sculpture. Tout ensemble prudent et loyal, il préférait la société des grands à celle des petits, parce qu'avec les premiers on grandit, disait-il, et avec les autres on se rapetisse; il s'emportait facilement, mais fondait en larmes à la première tentative faite pour le fléchir.
Ces belles et nobles figures de patriciens ou d'artistes vénitiens sont faites pour nous réconcilier avec l'Italie du xvie siècle. Mais même chez les artistes réputés comme personnifiant les plus fâcheux instincts, on trouve, abstraction faite de Baccio Bandinelli et de quelques autres natures véritablement malfaisantes, des éclairs d'émotion, de générosité ou de grandeur. Prenons Cellini : il aime sincèrement ses amis; il se pique de loyauté non moins que d'honneur. Et quelle sérénité pendant les intervalles de ses colères : « Je crois jouir — déclare-t-il quelque part — d'un plus grand contentement d'esprit et d'une meilleure santé que jamais. Le souvenir de quelques instants heureux et de plusieurs maux inimaginables me remplit d'admiration, quand, me reportant en arrière, je pense que j'ai pu parvenir à cet âge de cinquante-huit ans, avec lequel, grâce à Dieu, je m'avance si heureusement dans la vie. » Sa franchise n'est pas moindre : il avoue « qu'il est, de sa nature, un peu irascible ». « Un peu » est joli comme euphémisme.
La conclusion à tirer des exemples et de cet essai de statistique, c'est qu'ici, comme en toute chose, il faut savoir faire la part de l'exception et la part de la règle. Or, à mon avis, les historiens mes prédécesseurs ont constamment interverti les rôles, parce que l'exception (dans l'espèce, la corruption) frappe plus que la règle, c'est-à-dire la vertu. En se fondant principalement sur des recueils de nouvelles pour juger de l'état des mœurs au xvf siècle, ils ont à tout instant fait fausse route. On ne met en nouvelles — j'allais dire en musique — que les événements qui tranchent, soit en bien, soit en mal — et ce sont ces derniers qui séduisent communément les nouvellistes, — sur le fond terne et monotone de l'existence journalière. Les hommes vertueux sont comme les nations heureuses : ils n'ont pas d'histoire. Supposez que l'on juge notre société sur les faits divers, les chroniques des tribunaux : on n'y verrait qu'escroqueries, vols, adultères, assassinats. Nous valons mieux que cela, heureusement, et le xvf siècle aussi. Tout, en pareille matière, se réduit à une question de proportion et de mesure. Prend-on pour moyenne la moralité des grands centres, on n'y trouve assurément que trop de scandales ou de crimes, quoique ceux-ci ne forment qu'une infime minorité; s'attache-t-on aux villes de moindre importance, aux bourgs, aux campagnes, on y voit régner des mœurs véritablement patriarcales.
On peut dire de l'Italie du xvie siècle ce que l'on a dit de la Rome
LES MŒURS
impériale : à savoir que l'une et l'autre ressemblent « à toutes les sociétés qui atteignent à un haut degré de culture d'esprit et de richesse, qu'elles avaient des vices honteux et de grandes vertus; des hommes de débauche et des hommes de continence; des Messalines et des femmes unies pour la vie et la mort à leurs époux; des bourreaux d'argent et des familles rangées qui administraient sagement leur fortune; des maîtres débonnaires et d'autres qui, sans les lois nouvelles, auraient volontiers traité leurs esclaves à la mode ancienne1 ».
Un coup d'œil jeté sur les mœurs domestiques achèvera de faire la lumière sur ce point. Le lecteur excusera cette profusion d'arguments; je ne saurais trop les multiplier, car ma tâche est difficile : j'ai le devoir de réagir contre tant d'erreurs accréditées par des historiens plus soucieux de belles tirades que de jugements impartiaux.
La famille avait été scientifiquement réorganisée par la Renaissance, au point de vue de l'éducation des enfants et des rapports entre les époux non moins qu'au point de vue des rapports des maîtres avec les domestiques et de l'ordonnance de la maison2. Elle était constituée aussi fortement que possible; je dirai même que cette forme de syndicat, si respectable, fondée sur les liens du sang, menaçait parfois trop ouvertement le reste de la société. Abstraction faite des préoccupations dynastiques, si ardentes chez les Médicis, les Farnèse, les Gonzague, les Este, nous trouvons jusque dans la bourgeoisie des précautions infinies pour empêcher les fortunes de tomber entre des mains étrangères : ce n'étaient que substitutions et fidéicommis sans fin. Le sentiment de solidarité de l'honneur entre proches parents n'était pas moins développé. Que de fois des frères n'intervinrent-ils pas pour punir une sœur coupable d'adultère !
D'autre part, l'autorité paternelle était illimitée, ou peut s'en faut; elle conférait aux parents des droits qui nous paraîtraient aujourd'hui draconiens : c'est ainsi que Cardan, le célèbre médecin, savant et philosophe, put faire couper une oreille à un de ses fils pour le corriger''. A Florence, Cosme de Médicis, qui affichait le puritanisme républicain, gouvernait ses enfants avec une rigueur toute militaire. A Venise, les pères disposaient de la main de leurs filles sans les consulter; de même qu'en Orient, le fiancé, au moment de se marier, ne connaissait même pas de vue celle à qui il allait unir son existence1.
Malgré cette soumission forcée aux volontés de leurs parents, les enfants
1. Duruy, Histoire des Romains, t. V, p. 63o-68i. Cf. p. 652-655. Voir aussi Springer, Bilder ans der iiciieren Kunstgeschiehte, t. II, p. 333.
2. Voir le Trattato del governo dclla Famiglia de L.-B. Alberti et la CulLur de Burckhardt, livre V, chap. vu.