‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 26 sur 304 · Sansovino, Venetia, édit. de 1004, fol · texte numérisé non relu

Sansovino, Venetia, édit. de 1004, fol

professaient pour eux autant de tendresse que de vénération : les seuls héritiers de quelques familles aristocratiques s'en dispensaient (voy. p. 53). Avec quelle émotion Cardan, si dur pour son fils, ne parle-t-il pas de son père! « Les larmes me viennent aux yeux quand je me rappelle sa bonté. Mais autant que je pourrai, mon père, je rendrai hommage à tes mérites et ne faillirai pas à la piété que je te dois. Aussi longtemps que ces pages seront lues, ton nom et ta vertu seront célébrés. Tu t'es en effet montré sans défaillance dans l'accomplissement de tous tes devoirs, et comme un véritable saint. »

Chez les artistes, le sentiment filial n'était pas moins développé : qu'on se rappelle l'affection de Cellini pour son père, le vieux musicien, celle de Michel-Ange pour le sien, qui ne cessa de l'exploiter jusqu'à son dernier jour!

Dans cette société d'épicuriens, le lien matrimonial ne pouvait manquer de se relâcher. Néanmoins, même en prenant pour source d'informations les nouvellistes, plus portés à célébrer le vice qu'à prôner la vertu, la balance penche du côté de cette dernière. Que d'unions modèles, que d'exemples de constance ou de fidélité au souvenir d'un défunt! Vittoria Colonna et Veronica Gambara portant toute leur vie le deuil de leur époux, de simples paysannes inventant les artifices les plus plaisants ou endurant toutes sortes de tourments pour ne pas manquer à la foi jurée!

Sous quelles couleurs n'a-t-on pas dépeint la corruption des Italiens dans les choses qui relèvent de l'amour! Je suis frappé, au contraire, de l'empire que le spiritualisme exerce sur eux ' : ils sacrifient tantôt à la galanterie, tantôt aux sentiments les plus quintessenciés. Nous avons à compter ici avec les enseignements des néoplatoniciens : leur influence n'éclate pas seulement dans tant d'exemples d'amour platonique (le culte aussi passionné que respectueux dont une Vittoria Colonna était l'objet), mais encore dans les relations avec les vertus les moins farouches. Notre Montaigne nous a révélé à ce sujet un trait de moeurs des plus curieux : « Ils font les poursuyvants en Italie et les transis de celles mêmes qui sont à vendre; et se déffendent ainsi : qu'il y a des degrez en la jouissance, et que par services ils veulent obtenir pour eulx celle qui est la plus entière; elles ne vendent que le corps : la volonté ne peult estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. » (P. 1 35.)

Un instant, j'ai cru devoir également imputer au platonisme certains raffinements morbides, tels que le sigisbéisme. Mais le doute n'est pas pos-

I . Les poésies de Michel- Ange forment la dernière incarnation de ce courant de haut spiritualisme qui s'était affirmé avec tant d'éclat chez Dante et qui trouva, au xiv° et au xv° siècle, des interprètes aussi éloquents que Pétrarque et Laurent de Médicis. Voy. à ce sujet l'ouvrage de M. Gabriel Thomas : Michel-Ange polie. Étude sur l'expression de l'amour blatonique dans la poésie italienne du moyen âge et de la Renaissance. Paris-Nancy, 1892.

E. Muntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.

sible : nous avons affaire à une des nombreuses et néfastes importations espagnoles1.

On sera plus près de la vérité en attribuant aux enseignements des néoplatoniciens le culte que les cinquecentistes, à l'instar des Grecs, professaient pour la beauté : ils l'adoraient pour elle-même. Rien de plus instructif que les longs hommages rendus à Jeanne d'Aragon, la belle-sœur de Vittoria Colonna et l'original du portrait de Raphaël conservé au Louvre : lorsque Agostino Nifo publia en 1 53 1 son De Pitlcbro et Amore, destiné avant tout à montrer que Jeanne était la plus belle des femmes, le cardinal Pompeo Colonna plaça en tète du volume une épître avec cette déclaration caractéristique : « De nos jours, la mère Nature, créatrice généreuse, voulant montrer au monde quelque chose de merveilleux, de parfait, de divin, a créé Jeanne d'Aragon Colonna, et, depuis le berceau jusqu'à ce jour, où elle est en plein épanouissement, l'a comblée, de degré en degré, de toutes les perfections. Elle l'a douée de vertus extraordinaires, elle a paré de la plus chaste dignité un corps de formes divines, de telle sorte qu'on ne saurait lui trouver un défaut, si ce n'est sa nature mortelle. Son front et sa bouche ont une telle sérénité, ses yeux lancent des rayons si éblouissants, tout son corps a une telle perfection, que les plus insensibles sont contraints à l'aimer, et restent attachés devant elle à la contemplation de l'absolue beauté. Pieuse d'esprit, d'une éloquence au-dessus de son sexe, elle est un modèle de toutes les vertus. On dirait un astre descendu du firmament pour jeter la lumière parmi nous ! 2 »

En 1 55 1 une sorte de concile d'esthéticiens, réuni à Venise, décida qu'un temple serait élevé à la divine Jeanne d'Aragon. Faute d'un monument en marbre, la gloire de la nouvelle divinité fut du moins consacrée par le volume de Gir. Rucelli : Tempio alla divina signora doua Giovana d'Aragona, fabricato da tutti i più gentili Spiriti, e in tutte le Lingue priucipali del niundo, qui parut à Venise en i5553.

i. Vers 1540, en Espagne, toute femme riche devait avoir, d'après Stendhal, un« bracciere » pour lui donner le bras en public quand son mari était occupé de ses fonctions civiles ou militaires. Plus ce « bracciere » était de famille noble et distinguée, et plus la dame et le mari étaient honorés. Il arrivait ainsi souvent que deux maris en se mariant convenaient d'être réciproquement les « braccieri » de leurs femmes. — En Italie, les sigisbées font leur apparition vers le milieu du xvie siècle : Paul Jove (y i552) raconte qu'à Gênes les jeunes femmes, à peine mariées, voulaient avoir un Adonis, qui leur parlerait à l'oreille pendant les veillées, les courtiserait à l'église, les amuserait dans les villas. On en voyait qui, non contentes des hommages d'un seul de ces courtisans plus ou moins platoniques, s'efforçaient d'en grouper un essaim autour d'elles. (Belgrano, Délia Vita privata dei Genovesi, 2° édit., p. 459.)

2. Voy. l'ouvrage de M. Anatole Gruyer : Raphaël peintre de portraits, t. II, p. 172-179.

3. Comment concilier ce culte de la beauté avec la recherche de certaines difformités ou monstruosités? Les cours italiennes avaient depuis longtemps accordé une place d'honneur aux nains : au XVIe siècle, cet usage dégénéra en manie. Biaise de Vigenère raconte qu'en l566, dans un banquet donné à Rome par le cardinal Vitelli, tous les convives furent servis par des nains, au nombre de trente-quatre, de fort petite stature, mais la plupart contrefaits

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