SEBASTIANO DEL PIOMBO
vigueur dramatique, offrent une harmonie ininterrompue et une grande richesse de combinaisons sonores.
Entre Giorgione et le Titien se place un artiste considérable, qui, tout en sacrifiant aux mêmes principes, y ajoute un élément nouveau et montre ce que pouvaient devenir les théories de ses compatriotes mises au service des passions les plus violentes et associées à un véritable sentiment dramatique. On est trop tenté, lorsque l'on étudie l'évolution de l'École vénitienne, d'omettre Sebastiano del Piombo, sous le prétexte qu'il quitta sa ville natale jeune encore et qu'il n'y retourna que rarement.
Sebastiano Luciani, à qui sa charge de « plombier » de la cour apostolique a valu le surnom de Sebastiano del Piombo, naquit à Venise vers 1485. On admet qu'il fit ses premières armes dans l'atelier de Jean Bellin. Par contre, rien ne prouve qu'il se soit trouvé en relations suivies avec Giorgione.
Son plus ancien ouvrage semble être la Lamentation sur Je cadavre du Chris/, au palais Layard à Venise ; il s'y montre encore complètement sous l'influence de Bellin. L'Incrédulité de saint Thomas, dans l'église Saint-Nicolas à Trévise, ne révèle guère plus d'originalité. Le jeune maître vénitien s'était signalé par quelques portraits, entre autres par celui du musicien français Vcrdelollo, et probablement aussi par des tableaux de sainteté, lorsqu'un Mécène insigne, le fameux banquier Augustin Chigi, ayant entendu
parler de lui par ses correspondants de Venise , l'appela à Rome , pour lui confier une partie de la décoration de sa villa, la Farnésine, celle-là même où Raphaël devait créer le Triomphe de Galatée et Y Histoire de Psyché. Il y peignit, en i5ii, dans la loge, huit scènes tirées des Métamorphoses d'Ovide, puis, un peu plus tard, un Polyphème. Ces compositions obtinrent peu de succès, et Chigi, non seulement cessa d'occuper Sebastiano, mais encore prit résolument parti contre lui, lorsque son ancien protégé se mit à la tête de la cabale qui s'était formée contre Raphaël.
Sebastiano, en effet, désespérant de réussir dans le genre aimable, dans lequel excellait Raphaël, et s'apercevant d'autre part que Michel-Ange, dominé par ses préoccupations de sculpteur, ne pouvait pas se mesurer avec son jeune
1. Bibl. : Biagi, Memorie... intorno alla vita ed allé opère di F. Sebastiano Luciano... Venise, 1826. — Gampori, Sebastiano del Piombo e Ferrante Gon^aga. Modène, 18(14. — J. Meyer : Annuaire des Musées de Berlin, 1886. — Milanesi, les Correspondants de Michel- Auge. I. Sebastiano del Piombo. Paris, 1890. — Propping, die Ki'instlerische Laujbahn des Sebastiano del Piombo bis çum Tode Raffaels. Leipzig, 1892. — Le précieux inventaire de Sebastiano del Piombo (I547) a été publié dans l'appendice des Leltere ed Arti de Gasparoni (t. II, p. 163-167).
Portrait de Sebastiano
del Piombo.
(D'après la gravure publiée
E. Mùntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.
6io HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
émule pour la peinture de chevalet, résolut de combiner la magie du pinceau vénitien avec la science anatomique et avec l'énergie de l'expression dramatique portées si haut par Michel-Ange.
Il n'y aurait pas grand intérêt à montrer ici de quelle bassesse de sentiments et en même temps de quel talent pour l'intrigue Sebastiano fit preuve pendant cette lutte, qui se prolongea jusqu'à la dispersion de l'École groupée autour de Raphaël : j'ai essayé d'analyser cette partie de la biographie du maître vénitien dans l'introduction placée en tête du recueil de lettres publié par M. Milanesi. Il me suffira de rappeler que Sebastiano, ayant obtenu en 1 53 1 la charge si lucrative de « piombatore », ne cultiva plus guère la peinture qu'en amateur; qu'au lieu de s'essayer dans de nouvelles compositions, il perdit son temps à expérimenter un procédé de peinture sur pierre; enfin qu'il se brouilla avec Michel-Ange au sujet du Jugement dernier (voy. p. 461 et 486). Il mourut à Rome, dans l'opulence, mais, ce semble, passablement oublié, le 21 juin 1647, à l'âge de soixante-deux ans, après avoir institué pour héritier son fils naturel Giulio et exigé que son enterrement eût lieu la nuit, qu'il fût aussi simple que possible, avec deux torches et un ou deux prêtres seulement, et que l'argent ainsi économisé serait employé à doter une jeune fille pauvre1.
Le Titien et Paul Véronèse étudièrent en passant, et presque à la dérobée, les ouvrages de Michel-Ange, dont le style s'imposait dès lors à toutes les Ecoles italiennes. L'étude assidue de la manière du maître florentin fut au contraire l'ambition souveraine de Sebastiano del Piombo, comme plus tard celle de son compatriote le Tintoret. L'invention n'était pas précisément le fort de Sebastiano. Autant que faire se pouvait, il bornait ses compositions à un petit nombre de figures (la Visitation, la Flagellation du Christ, le Martyre de sainte Agathe}, et encore celles-ci manquent-elles généralement de pathétique. Grâce à son alliance avec Michel-Ange, il obtint des croquis dont plus d'une fois, affirme-t-on, il tira habilement parti.
La Résurrection de Lazare, autrefois à la cathédrale de Narbonne, aujourd'hui à la Galerie Nationale de Londres, doit sa réputation au coloris, qui est incomparable, aussi chaud que puissant, plutôt qu'à la composition, quoique Michel- Ange, comme on sait, n'eût pas dédaigné de conseiller et de guider son ami, je devrais dire son complice. Mais Michel-Ange s'entendait peu à composer un tableau, et l'ordonnance, d'autre part, ne fut jamais non plus le fort du Vénitien. Nous avons donc une scène nombreuse, mais trop dense, mais trop
1 . Quelques détails sur l'installation du maître ne seront pas de trop : La maison habitée par Sebastiano del Piombo dans le quartier du Campq Marzo, près de San Giacomo dcgli Incurabili, comprenait, une «aula», une chambre donnant sur le jardin, trois autres chambres, une « retrocamera », une cuisine, une chambre située près de la porte d'entrée, une autre <c retrocamera », une salle à manger (« tinello »), un « cortile », une pièce pour les provisions («penus»), un grenier et une écurie, occupée, au moment de la mort de l'artiste, par un seul cheval.