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L'ÉDUCATION

Quels que soient les défauts et les défaillances d'une époque, c'est plus encore d'après les mesures qu'elle prend pour former la jeunesse et pour préparer l'avenir que d'après ses actes mêmes qu'il faut juger de son idéal. La mission de la Renaissance et, on peut l'ajouter, la raison d'être de tout mouvement qui a son point de départ dans le respect de la tradition, avaient principalement consisté dans les perfectionnements apportés à l'éducation, qui n'est elle-même que la tradition communiquée par les parents aux enfants. Les humanistes — je n'ai cessé de le proclamer d'un bout à l'autre de ce travail — avaient été avant tout des éducateurs. Cette cause sacrée préoccupa, jusqu'à l'extrême limite de la Renaissance, les esprits les plus éminents. Le Cortegiano de Bal. Castiglione (i5'28), le De Liberis recte instituendis de Sadolet (i533), la De Liberis pie christianeqtie educandis Epistola de Curione (1642), les Ricordi de Sabba de Castiglione (iSqô), le Galateo de délia Casa (i558)', le beau dialogue du Tasse, le Père de Famille1, constituent, les uns des manuels de haute pédagogie, les autres des traités de morale pratique, ou encore — je parle des Ricordi — des recueils de préceptes dictés par la dévotion et par une sagesse quelque peu banale. La supériorité de l'Italie en cette matière était si palpable que, de toutes ses productions littéraires, ce furent ses traités pédagogiques qui conquirent le plus facilement le droit de cité dans les autres pays et s'y maintinrent le plus longtemps'".

Passons rapidement en revue les principaux de ces manuels.

Le Courtisan, composé vers i5o8, ne parut qu'en i528, peu de temps avant la mort de Bal. Castiglione; ce ne fut donc qu'à partir de ce moment qu'il commença d'exercer son action. Castiglione est un penseur plus encore qu'un éducateur. Quoique nourri de la lecture des anciens — Xénophon, Plutarque et les autres — il évoque à tout instant les modernes, notamment Pétrarque et Boccacc; et de même, son admiration pour la doctrine de Platon1 ne l'empêche pas de croire en son siècle. Son idéal, c'est le courtisan,

et difformes. (Les Images de Philostrate, p. 48.3 b. Paris, 1578.) Une telle contradiction ne prouvet-elle pas que la Renaissance, vivante et exubérante comme elle l'était, ignorait le pédantisme et ne craignait pas de mêler parfois une dissonance à tant d'harmonieux concerts? Il était réservé au xvir siècle de légiférer en matière de poésie comme en matière d'art, de ressusciter les règles d'Aristote et d'y ajouter, par la plume de Boileau, des restrictions nouvelles.

1 . Sur le Galateo et les Livres de civilité du xvr siècle, voy. l'érudit et spirituel article de M. Bonnaffé dans la Revue des Deux Momies du 1" juin i8q.3 (p. 627-629).

2. Voy. l'analyse qu'en donne Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, t. VII, p. 596-606.

3. Le Courtisan de Castiglione, outre les quarante-six éditions publiées en Italie pendant le cours du XVIe siècle, compta pendant la même période, en France, sept éditions, quatorze traductions; en Espagne, une douzaine de traductions; en Angleterre, une édition, deux traductions anglaises, trois traductions latines; en Allemagne, deux traductions allemandes, cinq traductions latines. (Narducci, Castiglione (Baldassare). Extr. du Buonarroti. Rome, 1879, p. 5l3.) Une bonne édition classique du Cortegiano vient d'être donnée par M. Ciani, chez Sansoni, à Florence (1894).

4. Certaines parties du Courtisan sont à peu près littéralement traduites du Banquet : telle la fameuse tirade de Bembo sur la beauté divine, qui « jamais ne croît, ni diminue, toujours

en d'autres termes, l'homme parfait au triple point de vue de l'éducation, de l'instruction et du caractère.

Le De Liberis recte inslituendis (terminé en i53o, mais publié en 1 533 seulement) offre une base plus solide et plus rationnelle que le Cortegiano. Aux yeux de Sadolet, toute éducation digne de ce nom repose sur le sentiment du devoir. Il recommande de former l'âme et le caractère avant de s'attaquer à l'esprit. De même que Plutarque et avant Rousseau, il insiste pour que chaque mère allaite son enfant. Malgré la fervente piété de l'auteur, ce traité souleva plus d'une protestation, même chez ses amis. Reg. Pôle et Fréd. Fregoso lui reprochèrent d'avoir fait la part trop belle au paganisme. Comment, s'écriait Pôle, ce chrétien et ce prêtre s'arrête-t-il ainsi à mi-chemin? N'avons-nous pas découvert de nouvelles terres, des ports autrefois ignorés, tandis que ceux qu'on visitait jadis n'existent plus? L'âme aussi a trouvé des contrées nouvelles et Dieu nous a ouvert un port que les anciens n'ont pas connu1. »

Ces réminiscences antiques, dont des contemporains trop ardents faisaient un crime à Sadolet, ne furent toutefois pas éliminées, même après que l'Eglise eut confisqué l'éducation (voy. p. 3/|) et donné à l'esprit italien l'empreinte qu'elle voulut : si, franchissant quelque soixante ou quatre-vingts ans, nous nous transportons au cœur du xvif siècle, nous les trouvons aussi vivaces qu'au xv.% mais pondérées, assagies et comme fondues dans la vie sociale. Aujourd'hui encore elles forment en Italie, plus qu'en tout autre pays, le fonds de l'éducation.

Le Galaleo, publié d'abord en 1 558 dans les Rime e Prose de G. délia Casa, souvent réimprimé ou traduit au xvie siècle, le céda à peine en popularité au Cortegiano. Le but des enseignements de délia Casa est d' « apprendre à son élève à suivre la droite voie pour le plus grand salut de son âme, et pour la plus grande louange et le plus grand honneur de son honorable et noble famille ». Mais l'auteur ne tarde pas à perdre de vue l'enseignement de la morale pour foire un cours d'urbanité. C'est ainsi qu'après avoir qualifié les cérémonies, c'est-à-dire les formules de politesse, de mensonges, scélératesses et trahisons, il recommande, d'un bout à l'autre de son ouvrage, de se conformer rigoureusement à l'usage de chaque région ou de chaque ville. Il allie d'ailleurs des remarques piquantes à un grand fonds de sagesse et parfois à une véritable élévation de sentiments.

On peut dire d'une manière générale que les pédagogues italiens s'appliquaient à développer chez leurs élèves les qualités de l'esprit plutôt que celles du cœur, l'intelligence littéraire ou l'habitude du monde plutôt que le sentibelle et simple d'elle-même, tant en une partie qu'en l'autre, semblable seulement à elle-même et ne participant d'aucune autre », etc. (Livre IV.)

i. Voy. l'analyse du Traité dans l'ouvrage de M. Joly : Etude sur J. Sadolet, p. i38-i86, Caen, i857.

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